Assemblée Nationale: la mission d’information sur « la lutte contre l’insécurité sur tout le territoire » [ 11/13/2013 ]

[ 11/13/2013 ]

Par AEF Sécurité Globale / Julie Robelet

« La seule manière de faire changer la police et la gendarmerie est de ne pas augmenter leurs crédits », affirme Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS. Il était auditionné par la mission d’information sur « la lutte contre l’insécurité sur tout le territoire », présidée par le député SRC du Val-d’Oise, Jean-Pierre Blazy, mardi 13 novembre 2013 (AEF Sécurité globale n°10070). « Quand vous ne donnez plus d’argent, le système est obligé de changer pour devenir plus efficace. Aujourd’hui, il n’est pas assez pauvre, il peut se permettre de ne pas changer », indique-t-il. Le sociologue estime en outre que la France n’a « pas de politique de sécurité intérieure, pas de doctrine policière et aucun outil d’évaluation des impacts des actions entreprises et décidées par le gouvernement ». Il propose par ailleurs la création d’ « unités élémentaires de gendarmerie ».

« Il n’y a pas de réflexion sur ce qu’est la sécurité intérieure en France, elle est tout le temps confondue avec ce qu’est la police », affirme Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, lors de son audition à l’Assemblée nationale. « C’est une erreur fondamentale de raisonnement, parce qu’on demande à la police de faire ce qu’elle ne peut pas faire. La police n’est pas la sécurité, elle est un élément qui contribue à la sécurité », explique-t-il. « ll n’y a pas de corrélation entre les volumes de personnels qui travaillent dans la police et les volumes de la délinquance, parce que ce n’est pas le nombre d’agents qui compte, mais ce qu’ils font. »

Le sociologue estime qu’aujourd’hui, « la discussion porte sur le nombre d’agents, mais personne ne sait ce que font ces agents. » Et d’ajouter : « Il n’y a pas de livre blanc de la sécurité intérieure digne de ce nom. Le dernier a été proposé dix mois avant l’élection présidentielle et, si vous regardez le contenu, c’est une liste de recettes, il n’y a aucune réflexion stratégique, aucune vision. » (AEF Sécurité globale n°4543)

INSTALLER UN « CONSEIL DE SÉCURITÉ INTÉRIEURE »

Sebastian Roche regrette l’absence de « doctrine policière » et affirme que « la dernière mise en forme de la doctrine est la police de proximité ». Depuis cette date, « la France a complètement perdu la visibilité et le leadership au niveau international, elle n’a plus rien à proposer ». Sans doctrine, les policiers « sont censés, dans les quartiers difficiles, inventer les modalités d’action », alors qu’ils sont « toujours dans l’urgence et dans l’action et ne réfléchissent jamais au système. Ils sont dedans et font ce qu’ils peuvent avec ce qui leur est donné. La conceptualisation ne peut être faite que par les hauts responsables ».

Pour le directeur de recherche, « ce ne sont pas les policiers qui vont dégager une vision pour la police. Il ne leur est pas possible de réfléchir sur la politique policière, parce qu’il n’y a pas de lieu. » Il précise que « ce n’est pas un problème de moyens ou de ressources intellectuelles. On a beaucoup d’argent en France. On voit aujourd’hui ce que coûte et ce que produit l’Inhesj ». Ce dernier est, selon lui « devenu un amical bar de luxe pour se construire un réseau, mais on peut en faire autre chose ». Sebastian Roché affirme donc que « le Premier ministre doit institutionnaliser les lieux de production du modèle de police ». Il préconise « d’installer une sorte de ‘conseil de sécurité intérieure’, qui dépasse le ministre de l’Intérieur, pour lui permettre d’entendre autre chose que la voix des syndicats de police qui n’est pas suffisante. Il faut en endroit où discuter de la raison des choix effectués ».

Le député SRC de Paris, Daniel Vaillant, s’interroge également sur la pertinence de créer un « haut conseil de la sécurité avec les magistrats, les professeurs, les présidents d’associations, les policiers, les gendarmes pour définir cette politique stratégique, que le ministre mettrait ensuite en oeuvre ». L’ancien ministre de l’Intérieur estime que « la police est un élément indispensable, mais n’est pas l’élément essentiel de production de la sécurité », elle « n’est là que pour intervenir une fois que l’on a tout essayé. C’est un échec quand la police commence à intervenir, il est déjà trop tard […]. Si on fait tout reposer sur la police, elle devient la voiture balai de la société ».

RÉFORMER LE SYSTÈME AUTOUR DU « SERVICE AU CITOYEN »

« Il n’existe pas d’outil systématique d’allocation des ressources au plan territorial. Ni la police ni la gendarmerie n’ont un système permettant de dire combien il faut d’agents à quel endroit », indique le chercheur. Il affirme en outre que les indicateurs d’activité des forces de l’ordre « présentés au Parlement sont tous inutiles ou faux. » Il donne l’exemple du « nombre de délits, qui n’est pas directement déterminé par l’action de la police » et qui ne peut donc pas être « un indicateur de performance ». Selon lui, « il n’y a pas d’informations qui permettent de piloter le système, on ne sait pas dire combien de sécurité est produite par la police et la gendarmerie, parce qu’il n’y a pas de définition » du concept de sécurité. Il souligne que les coûts des forces de police « explosent, mais nous n’avons aucune idée de la plus-value produite par ces organisations ».

Il regrette également que les inspections « ne remplissent pas leur mission en matière d’audit » et qu’il faille « attendre l’alternance politique pour que l’inspection puisse travailler » sur la période précédente. « Qu’est ce qu’une inspection si son travail consiste à dire ‘oui’ au ministre ? » s’interroge-t-il. « Il y a une faiblesse technique très forte alors que les inspections sont quand même la tête pensante des administrations. » Sebastian Roché préconise donc une « réforme profonde et progressive » et la « refondation » du système « à partir d’idées simples » conçues autour de l’idée du « service au citoyen ». Il constate en effet que « les citoyens ne sont associés institutionnellement à aucun niveau à la production de la sécurité. Le système ignore les citoyens, il n’y a pas de conseil d’analyse de sécurité intérieure », dans lequel les citoyens auraient la capacité d’exprimer ce qu’ils attendent.

POUR LA CRÉATION D’UNITÉS ÉLÉMENTAIRES DE GENDARMERIE

Sebastian Roché annonce par ailleurs avoir remis un rapport à la direction générale de la gendarmerie nationale en septembre 2013. Dans ce rapport, qui n’a pas été publié, il s’est interrogé sur l’adaptation de la gendarmerie localement et propose notamment de « créer des unités élémentaires de gendarmerie ». Il préconise par exemple de « couper un département de la taille de l’Isère en deux » au niveau de la structure de gendarmerie, pour créer ces unités.

« À l’intérieur de ces unités, seraient recréés deux niveaux. Le premier niveau gérerait les relations avec la population et les contacts, un service minimal de base. Il y aurait des points de contact avec une mutualisation des infrastructures et des équipements. Les gendarmes y seraient proactifs, formés et équipés pour aller au contact. » Le second niveau assurerait le travail de la police judiciaire, « qui ne pourrait pas être exercé dans les points de contact ». L’objectif serait de « découper des unités assez grosses pour que la gendarmerie soit fonctionnelle et séparer deux grands types de missions à l’intérieur de ces unités élémentaires ».

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s