«Dans les zones de non-droit, la situation se durcit» [ 08/05/2010 ]

[ 08/05/2010 ]

Pour le politologue Sebastian Roché, spécialiste des violences urbaines, les affrontements du week-end dernier illustrent la difficulté de l’Etat à lutter contre l’économie souterraine. Il déplore l’absence d’une stra tégie concertée de lutte contre la délinquance.

Patrice De Méritens / Le Figaro Magazine – Tirs à balles réelles à Grenoble, attaque réglée contre une gendarmerie dans l e Loir-et-Cher, gendarme grièvement blessé sur une route du Pas-de-Calais :a-t-on grimpé quel ques échelons dans la violence urbaine ?

Sebastian Roché – Oui. Les trois événements synthétisent une évolution propre à la France depuis une dizaine d’années. Lors d’une mission pour le Conseil de l’Europe, j’ai appelé des chefs de polices étrangères à propos d’attaques de commissariats ou de gendarmeries. Ils ont cru que je leur montais un canular:pour eux, c’était inimaginable. Quant aux tirs à balles réelles, il est clair que l’intention est homicide. Il s’agit d’armes longues, potentiellement meurtrières, qui n’ont rien à voir avec des fusils de chasse ou des 22 long rifle. Comme dans tous les pays qui ont connu les deux guerres mondiales, ainsi que des conflits du type de l’ex-Yougoslavie, on repère une très grande quantité d’armes en circulation en France. La différence est donc désormais psychologique:le fait que les gens les utilisent ou non. Notamment les armes de poing, qui peuvent se transporter sans être vues. Sans oublier la facilité du marché:pour quelques centaines de dollars vous pouvez vous procurer des kalachnikovs. Le prix d’un iPhone! Telle est l’estimation actuelle en banlieue parisienne.

Voyez-vous dans cette escalade une perte du symbole de l’autorité ?

L’Etat en France n’est ni faible ni perdu. Il se mobilise et cela se voit, réagissant techniquement, et avec discernement. C’est une doctrine d’emploi:face à des gens très excités munis de haches, de barres de fer, voire de fusils, la puissance publique n’agit que selon le strict nécessaire. C’est ainsi que durant les émeutes de 2005, il n’y a pas eu de tirs d’armes à feu. C’est l’apanage des polices des pays démocratiques. Au Brésil, par exemple, un agent des forces de l’ordre sortira soudain une arme automatique dans une favela. Mais ce n’est pas parce qu’on réagit sans brutalité que l’on est faible. Les éléments d’identification primeront, et puis la police judiciaire se mettra en route. Les actions auxquelles on a assisté ces derniers jours ne relèvent ni de l’économique (il n’y a rien à piller dans une gendarmerie) ni du politique. C’est une colère, une vengeance exercée contre ce qui est ressenti comme une «maladresse» ou une «injustice». En aucun cas diminuée, l’autorité publique devrait plutôt sortir grandie de cette épreuve. Une police qui tirerait à tout-va n’inspirerait aucune confiance. En France, il y a une véritable considération pour une police publique et une gendarmerie nationale agissant avec professionnalisme. Tel n’est pas le cas dans un certain nombre de pays étrangers où l’on préfère souvent louer les services de sociétés de sécurité privées.

Quel regard portez-vous sur l’affaire de Saint-Aignan, avec les gens du voyage ?

En France comme dans d’autres pays, les relations entre les gens du voyage et les institutions sont structurellement tendues. Culturellement, les gens du voyage ne se sentent pas reconnus, c’est une question de style de vie. C’est dû aussi en partie à leurs modalités d’installation:ils sont régulièrement poussés, déplacés, ce qui occasionne des frictions avec la police et la gendarmerie. Et puis il y a un certain nombre d’affaires de délinquance où ils sont, de manière récurrente, en contact avec les autorités. Pour autant, l’attaque d’une gendarmerie sort tout à fait de l’ordinaire. Je n’ai pas en mémoire d’événements comparables de la part des gens du voyage. J’ai déjà vu des bouteilles de gaz dans des voitures près d’une gendarmerie, mais ce qui est surprenant ici, c’est la dimension collective. Un grand groupe qui va à visage découvert s’en prendre aux autorités, déniant à la gendarmerie son caractère de puissance publique. «Ils» y sont allés comme à la castagne au bal, dans une logique de réparation à l’offense face à un groupe rival. Action d’autant plus difficile à appréhender qu’elle ne peut aller qu’au fiasco.

Face à la montée de la violence sur le territoire national, l’action gouvernementale est-elle, selon vous, adaptée ?

Pour ce qui est de la réponse policière ou de gendarmerie, oui. Mais je ne vois pas vraiment de réponse politique. Brice Hortefeux prévoit un plan pour faire reculer l’économie souterraine, une action en profondeur à Grenoble, une coordination opérationnelle des services publics, l’organisation d’une vidéoprotection, l’amélioration de l’éclairage des quartiers, une lutte contre l’absentéisme scolaire et la déscolarisation, une véritable prévention sociale et une certain nombre d’actions vis-à-vis des parents. Mais dans tout cela, je vois un peu une liste à la Prévert. S’attaquer à l’économie souterraine est logique. La difficulté est que l’on se souviendra que Nicolas Sarkozy s’est exprimé ainsi en 2002. Dès son arrivée au ministère de l’Intérieur, il a mis en place des Groupements régionaux d’intervention censés mettre à genoux l’économie souterraine. Aux Etats-Unis, on a pu réellement parler de «guerre à la drogue». La question en France est celle-ci:avons-nous les moyens et une stratégie pour cela? Je n’en vois pas. Aucun livre blanc sur l’action policière concernant les banlieues, par exemple. Les ministres passent et opèrent des diagnostics frappés au coin du bon sens. Mais il n’y a pas de pensée stratégique partagée, élaborée par l’Administration, puis mise en place de façon cohérente sur le moyen terme. Les zones de non-droit sont maintenant connues, bien établies. Et si elles ne se multiplient pas, on n’y progresse pas pour autant. La situation s’est enkystée, avec un durcissement à l’encontre des autorités. Le Kärcher de Nicolas Sarkozy n’a pas vraiment fonctionné. Or, il est difficile d’inventer une nouvelle stratégie avant les élections présidentielles. On est au moins parti pour deux ans comme cela.

Que préconisez-vous ?

Le trafic de drogue est effectivement un problème majeur. La première chose à faire est de diminuer la demande pour, ipso facto, affaiblir et réduire le nombre de revendeurs. Il faut revenir sur la combinaison de ce que l’on appelait autrefois «prévention-répression». Prévenir la consommation relève des soins médicaux, de la prise en charge des toxicomanes. A la police, parallèlement, de s’attaquer au trafic. Tant qu’il y a une énorme demande, les dealers incarcérés seront aussitôt remplacés par des petits jeunes qui n’auront pas froid aux yeux et qui, avec des fusils à canon scié, se lanceront dans le business. Nous avons en France un certain nombre de mots d’ordre, offensifs, et plutôt sympathiques, mais pas une véritable analyse du problème. Nous sommes à cet égard en retard par rapport à des pays comme la Grande-Bretagne.

On vous voit ici assez pessimiste…

Sur la drogue et le trafic, oui. Mais en matière de violence, voire de guérilla urbaine, on ne peut se prononcer. En 2005, cela a fait tache d’huile en dix jours. Techniquement, c’est donc possible. Mais il y a une grande marge entre l’émeute et l’insurrection. L’insurrection, c’est lorsqu’on va rallier d’autres personnes et formuler des slogans politiques, avec appel aux médias. Cette logique d’insurrection prête à l’action violente, je ne la vois pas. On ne saurait donc parler de politisation de ces groupes-là.

Sebastian Roché, politologue, est directeur de recherches au CNRS et enseigne à Sciences-Po Grenoble. Il est l »auteur du livre «Le Frisson de l’émeute. Violences urbaines et banlieues», Seuil.

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