Délinquance et minorités. Débat public, débat squeletique? [ 04/04/2010 ]

[ 04/04/2010 ]

Le débat sur la surdélinquance des personnes originaires d’Afrique a animé les médias français.
On peut la regarder en général ou bien sous un angle plus restreint, celui du trafic. C’est de toutes les façons une question assez complexe.

Sous l’angle du trafic, il y a assez peu d’études. On sait à partir de travaux datant d’une dizaine d’années sur les trafiquants arrêtés et incarcérés (au Canada) que le type de trafic est associé au profil: le petit dealer est typiquement issu des minorités défavorisées, mais le gros dealer lié aux patrons des entreprises d’import export. Cela dit, dans le commerce illégal comme dans le légal, il y a plus de petits distributeurs que de marchants de gros.
En France, il paraîtrait possible que les minorités visibles (comme on dit) soient plus liés aux trafics internationaux des stupéfiants les plus utilisés (et de loin) à savoir le cannabis: cela paraît assez logique dans la mesure où il faut avoir des connections dans le pays producteur. Et que les solidarités familiales ou ethniques sont importantes dans un domaine d’activité qui échappe largement aux règles du droit ordinaire. Les études indépendantes font cependant défaut.

Si on parle de la petite revente par la jeunes jusqu’à 18 ans (y compris pour financer sa propre consommation), on voit dans les enquêtes autodéclarées que nous avons réalisées en région Rhone Alpes que les fils de cadres sont bien placés ! En effet, ils sont de gros consommateurs et les largesses de leurs parents ne semblent pas suffisantes pour couvrir les frais. Une telle observation ne s’oppose au fait de penser que les marchands en gros (un peu plus âgés) soient issus des cités banlieues. Encore une fois, ils sont moins nombreux même s’ils font des volumes importants. Dans la même région, la police a vu les gangs s’affronter depuis deux ans avec des armes à feux et envoyer au cimetière une bonne dizaine de membres à Grenoble. Ce sont plutôt ces « clients » de la police qui sont des trafiquants, les « petits » étant des revendeurs, des « pushers ». On peut facilement imaginer un fonctionnement comparable en île-de-France, qui est le lieu français où le gros des transactions de la drogue a lieu. Mais encore une fois, les études font défaut.

Quant à la connaissance par la police de ce type d’infractions, les mêmes enquêtes en France ne montrent pas de biais policiers contre les minorités (d’après les mêmes enquêtes autodéclarées qui sont limitées dans le temps et l’espace).
Aux Etats-Unis, la lutte contre la drogue (c’est le premier motif) s’est traduite par l’incarcération massive des noirs. S’il existe des biais policiers, ils ne sont qu’un des facteurs de la surincarcération: le type de lois votées et de priorités politiques oriente l’action de la police, et on doit ensuite considérer aussi les biais des tribunaux (qui condamment plus lourdement les minorités, surtout si la victime n’en fait pas partie).

Maintenant, si l’on regarde non plus uniquement le trafic mais l’ensemble de la délinquance dans le même groupe d’âge toujours à partir des enquêtes de délinquance auto-déclarées en France, on constate que les jeunes issus des minorités sont surdélinquants (ils comment plus souvent qu’à leur tour des délits, et ils en commettent un plus grand nombre moyen). Il s’agit la d’une observation à partir d’études indépendentes de la police. On retrouve cependant une surreprésentation des minorités dans le profil des mis en causes à partir des « chiffres de la police ». Et, également chez les jeunes placés sous main de justice à partir des « chiffres de la justice ».

De là à réfléchir plus généralement aux problèmes des minorités face à la délinquance et au système pénal autrement que dans l’urgence, de là à s’interroger sur les effets des priorités politiques ou des conditions de vie, de là à chercher quels sont les effets propres des origines ethniques, de là à chercher à comprendre pourquoi la justice est plus sévère avec les minorités y compris en France…. il y a un pas de géant que les responsables politiques n’ont pas envie de franchir. Attendons la prochaine crise médiatique avec sérénité. Elle ne provoquera pas plus de prise de conscience constructive que la précédente. Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, institut d’Etudes Politiques, Université de Grenoble.

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