«En France, les bandes ne sont pas structurées comme la mafia» [ 08/05/2010 ]

[ 08/05/2010 ]

«En France, les bandes ne sont pas structurées comme la mafia»
INTERVIEW Par PATRICIA TOURANCHEAU. Libération. Sebastian Roché, chercheur au CNRS sur la sécurité.

Sebastian Roché, enseignant à Sciences-Po Grenoble (Isère) et chercheur au CNRS sur la sécurité, analyse l’échec «du modèle de police offensive pour une reconquête des quartiers» et les violences urbaines qui surviennent sur fond d’économie criminelle liée au trafic de stupéfiants.

Comment interpréter la montée des violences dans certaines banlieues ?

Ce n’est pas spécifiquement grenoblois, mais le facteur de fond, c’est la consolidation du trafic de drogue et l’augmentation du volume écoulé. L’élévation massive de la consommation de cannabis et de cocaïne en France implique une offre plus dynamique, un commerce illégal bien plus important, donc une organisation des fournisseurs pour aller chercher la drogue, la transporter, la stocker et la vendre. Toute la chaîne se rend solidaire, les gens ont besoin d’avoir confiance et sont soudés autour du business. Si ce sont les fils de cadres qui fument le plus de joints et prennent le plus de cocaïne, ce sont plutôt les fils de pauvres et défavorisés des cités qui fournissent la drogue. A Grenoble, par exemple, on est passé de l’épicerie à la supérette. Dans le 93 [Seine-Saint-Denis, ndlr] et en Ile-de-France, on en est plutôt à l’échelle du supermarché. De plus, le recours à cette économie parallèle est plus attractif en période de crise financière.

Assiste-t-on à une organisation de bandes de trafiquants de type mafia italienne ou gang à l’américaine ?

A Grenoble, il y a eu neuf homicides en deux ans de type règlements de comptes. Ce sont des affrontements autour de l’enjeu de la drogue entre bandes multiethniques, contrairement aux Etats-Unis où les gangs se constituent par ethnies. En France, les bandes ne sont pas structurées comme la mafia italienne avec des familles, des clans, avec mise en coupe réglée de quartiers ou de villes, et avec une collusion entre l’économie criminelle et le pouvoir politique. Le maire de Grenoble, ni aucun maire d’ailleurs, n’a été désigné par les criminels pour couvrir et profiter des trafics. On n’en est pas là en France. Il n’existe pas non plus d’organisation pyramidale ni de versement d’indemnités aux familles de membres du réseau incarcérés ou décédés. En France, nous avons plutôt des groupes criminels hétérogènes qui vont chercher la main-d’œuvre dans les cités et s’affrontent entre concurrents.

Karim Boudouda qui braque un casino avec un pistolet-mitrailleur ne relève-t-il pas du grand banditisme ?

Le grand banditisme n’est pas une catégorie juridique, mais je le situe plutôt en dessous. Ce jeune homme de 27 ans avait suffisamment d’expérience du braquage pour se lancer dans des gros coups. Il était solidement armé et téméraire. Il avait besoin de liquidités, mais il est allé les chercher au mauvais endroit. Je constate que Boudouda attaque le lieu le mieux gardé de Grenoble. C’est pourquoi je ne vois pas de connexion avec un gang ou avec la mafia. Sinon il aurait acheté le patron du casino ou l’aurait racketté pendant des années, et aurait fondé une économie criminelle sur l’extorsion de fonds. Boudouda a probablement du monde derrière lui, mais il n’a pas très bien préparé ni organisé son entreprise. Malgré ses qualités de braqueur et la puissance de son arme, il s’agit plus d’une criminalité impulsive.

D’où viennent les violences ayant suivi sa mort par la police ?

Que des acolytes aient mis le feu aux poudres ou que des proches cherchent à susciter une indignation contre la police n’est pas impossible. Mais les violences ne sont pas orchestrées par des «parrains» ou des trafiquants, car ramener la police dans un quartier n’est jamais bon pour le business. A la Villeneuve, les gens ne sont pas tous dans les gangs, la police dénombre une cinquantaine de membres. Mais, au-delà du premier cercle des amis de Boudouda, sa mort provoque des manifestations d’hostilité à l’égard de la police chez ceux qui ont envie d’en découdre, phénomène typique dans les zones d’exclusion. Son profil déclenche une certaine sympathie chez les laissés à l’écart qui transforment le braqueur en Robin des bois, un classique également. Pourtant, la majorité de la population a besoin de la police pour se protéger.

En l’occurrence, la police se protège des menaces de mort en mettant à l’abri les fonctionnaires de la brigade anticriminalité…

Il est stupéfiant que la police doive protéger ses hommes en les retirant du terrain. Si c’est ça la reconquête des quartiers, ceux qui ont conçu ce modèle répressif ont à le repenser. Où est la capacité offensive d’une telle police ? C’est un échec. Si la police de proximité existait encore dans les quartiers, elle pourrait désamorcer les crises en amont. Et on n’aurait pas à envoyer 400 policiers pour 15 voitures brûlées. On n’a pas trouvé mieux en Europe que la police de proximité pour entretenir des relations positives avec la population et prévenir les crises de violence.

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