La compétence des cadres de la police: repenser la formation. [ 04/30/2012 ]

[ 04/30/2012 ]

La campagne présidentielle n’a pas fait de place aux questions policières, sauf par le biais de l’actualité et du terrorisme, ponctuellement. Un des grands chantiers actuels reste celui de la formation des cadres policiers, qui ne s’est pas adaptée aux progrès fait par la criminologie (en France elle n’en n’a pas fait beaucoup il est vrai, pour diverses raisons) au plan international. Le débat français est plutôt animé par des rivalités de corps (officiers versus commissaires, commissaires versus préfets), mais point par celui de la compétence nécessaire, laquelle est largement acquise par la formation. Je parle ici de la compétence d’une profession, pas de celle de chaque individu.
Le criminologue Larry Sherman, qui s’est engagé depuis plus de vingt ans dans la promotion de l’approche des politiques fondées par la preuve (evidence based policing), une expression encore ignorée largement dans l’hexagone. Je vais reprendre certains de ses arguments. Il a pu présenter souvent sa réflexion sur la formation et la connaissance objective, telle qu’elle s’est dessinée au siècle des lumières et s’est exprimée dans diverses professions et qu’il résume avec cette citation « chacun a le droit d’avoir son opinion propre, mais pas ses propres faits » (Patrick Moynihan).
Les faits, c’est ce qui nous manque le plus, effectivement. Sherman défend que les universités ont joué un rôle déterminant dans les progrès de la compétence, et que l’idée de la « connaissance utile » a pris son essor au XVIIIe siècle. Il a montré l’importance de la connaissance dans l’agriculture. Le fait que les progrès scientifiques aient été mis à disposition de chaque fermier aux Etats-Unis, par la politique du ministère de l’agriculture créé en 1914 et l’ouverture d’écoles universitaires d’agriculture. C’est la naissance de l’agriculture fondée sur la preuve. Sans elle, il aurait été impossible de nourrir la population. Les centres de recherches étaient liés à ces écoles pour permettre un pont entre la connaissance et l’enseignement.
La même chose est décrite par Sherman pour la médecine et l’université. Des techniques complexes sont acquises dans les enseignements universitaires. La médecine avait, dans l’histoire, tué plus de personnes qu’elle n’en avait sauvé. L’incompétence médicale n’était pas corrigée par les universités d’avant les lumières. Au XIXe siècle, les universités ont instruit une petite élite de docteurs en médecine. Des médecins se sont battus contre leur institution pour avoir le temps de faire de la recherche et avait proposé à l’époque une « invasion de l’hôpital par les universités » (Pr Osler, 1911). L’alliance s’est formée, sans être parfaite, mais elle a grandement amélioré l’efficacité de la pratique médicale. Les corps professions et l’université ont chacun leur part dans ce succès.
Il reste la même chose à réaliser pour la police. La rencontre entre la connaissance scientifique et la police n’en est qu’à ses balbutiements. Nul part en France (et dans fort peu d’endroits en Europe, et donc dans le monde) on n’enseigne quelles sont les doctrines de police, les tactiques de police dont on a la preuve scientifique de l’effet (qui ne se confond pas avec le retour d’expérience, dont l’utilité n’est pas contestable par ailleurs – et, par analogie, on ne saurait confondre une conférence d’échanges de vues entre médecins et la preuve scientifique qu’un médicament est efficace). Certes, les liens entre le pouvoir politique et la police ne sont pas les mêmes qu’entre la médecine, l’agriculture et le gouvernement. Et la notion d’indépendance opérationnelle ne s’est que péniblement affirmée en Grande-Bretagne (depuis 1830, avec l’ordre de Lord Melbourne de disperser la foule contre l’avis du chef de la police de Londres qui déboucha sur une émeute : « cold bath fields riot »). Elle n’existe pas en France. Or, soit le chef politique a raison de dire ce qu’il faut faire par ce qu’il est le chef, soit le chef de police sait mieux ce qu’il faut faire parce qu’il a une formation qui lui permet de le savoir. Il faut choisir entre la police révélée et la police par la preuve.
Pour progresser, une nouvelle professionnalisation est nécessaire. Peter Neyround, un grand responsable policier, l’a proposé en Grande-Bretagne. Voir http://www.homeoffice.gov.uk/publications/consultations/rev-police-leadership-training/report?view=Binary
Si être efficace consiste à améliorer un problème (fournir assez de nourriture, sauver des vies), et si cela est vrai en matière de police, alors les responsables politiques ne doivent pas dicter les gestes professionnels aux agents, d’une part, et, d’autre part, les agents doivent apprendre ce qui est efficace pour améliorer une situation. On ne peut en rester à la saignée comme solution à toute pathologie en médecine, et à l’interpellation comme solution à toute forme de délinquance en criminologie. Le système de formation doit se professionnaliser afin d’équiper les cadres de la police, les entrepreneurs de police, des connaissances nécessaires afin d’agir efficacement. Une université de police (les anglais disent un « police college ») serait le lieu où cet enseignement pourrait voir le jour. Mais, on comprend comment cette marche, longue dans les pays qui reconnaissent la valeur du savoir des chefs de police en matière opérationnelle, risque d’être plus longue encore en France.

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