La police ne peut pas mettre fin par son action isolée au trafic de drogue. [ 11/26/2010 ]

[ 11/26/2010 ]

(Version revue et augmentée de l’interview).

Le gouvernement a toujours privilégié une approche assurant que la police allait régler à elle seule les problèmes de drogue. Elle est inadaptée. La police ne peut pas mettre fin par son action isolée au trafic de drogue.

Depuis le début de l’année, près de 42 règlements de comptes ont été dénombrés par la police en France, les trois quarts étant attribués à des affaires de drogue. Certes, les comptages ne sont pas systématiques et ne permettent pas de remonter dans le temps pour comparer 2010 avec les années antérieures. Mais, il ne fait pas de doute que à court terme, le phénomène est préoccupant: Marseille, Grenoble, Stains et Saint-Ouen ont étés le théâtre d’exécutions sanglantes. Le prix moyen d’une kalachnikov au marché noir serait de 500 à 1000 euros. On doit remarquer l’utilisation de ces armes de guerre dans les règlements de comptes. Ces armes sont utilisées par les membres des bandes pour se protéger, pour défendre un territoire et surtout contre bandes rivales (guère contre la police, mais cela se produit aussi).

Sur le moyen terme, ne l’oublions pas, les homicides en France diminuent, y compris ceux qu’on appelle « crapuleux », liés aux activités des délinquants et ceux commis avec des armes à feux. Cependant, depuis deux ans certaines villes ont connu une recrudescence de règlements de comptes liés aux stupéfiants. Le cas de Grenoble a été très médiatisé, et combiné avec les émeutes de l’été dernier, pour produire une sorte d’exception grenobloise qui n’en est pas une.Violence qui se poursuit: le 29 septembre 2010 : un homme de 24 ans, connu dans des affaires de drogue, est abattu à Grenoble comme son propre père avait été lui aussi tué d’une balle dans la tête quelques mois auparavant. En effet, Grenoble n’est pas seule, on le voit avec les exemples marseillais. Ainsi, le 12 novembre 2010 : un jeune homme est tué d’une rafale de kalachnikov dans une zone pavillonnaire de La Rose. Le 3 août 2010, des tirs de pistolet automatique dans le quartier Saint-Barthélemy font un mort et deux blessés graves. La mort, vendredi 19 novembre, d’un adolescent à Marseille porte à 19 le nombre de personnes tuées dans ces circonstances dans les Bouches-du-Rhône depuis janvier – illustre les affrontements entre trafiquants. D’autres villes grandes ou moyennes sont concernées par les homicides liés au trafic et notamment en Seine-Saint-Denis (où le taux d’homicide est bien supérieur à la moyenne nationale).

Comment expliquer la recrudescence de règlements de comptes dans les trafics de stupéfiants? Elle est tellement logique que ce qu’on n’explique pas c’est pourquoi elle n’est pas plus forte et depuis plus longtemps. Le mystère est donc « ce qui freine les meurtres » liés au profit en France. Car, ill faut bien comprendre que c’est la consommation qui tient le trafic. S’il n’existe pas de vol sans recel, il n’existe pas non plus de trafics de drogue sans consommateurs.

Si l’on regarde les chiffres, la consommation ne cesse d’augmenter depuis 1990 dans des fourchettes allant de 300 à 400%. Pour les fournisseurs, on passe de la logique de supérette à celle de supermarché. Imaginez que vous vendez des télévisions couleurs. Si le nombre de vos clients s’accroît, il est nécessaire d’augmenter votre surface de vente, il faut segmenter vos produits pour toucher toutes vos cibles. De là, naît une concurrence entre « vendeurs ». Les règlements de compte auxquels nous assistons sont des affrontements commerciaux.

Comme dans tous commerces, il y a la main-d’oeuvre, des patrons et l’encadrement intermédiaire. Plus le commerce en question grandit – là encore en raison d’une demande accrue – plus on engage du monde. Il y a d’un côté les petits vendeurs, qui appartiennent aux classes les plus pauvres de la société, on les trouve notamment de banlieue et ils sont appuyés par par les plus jeunes, possèdent des avantages pour leur « employeurs » d’un point de vue judiciaire s’ils sont mineurs; les gros sont moins bien connus, plus difficiles à identifier, le plus souvent résidants en dehors des zones chaudes. Et de l’autre, on trouve les consommateurs qui sont plutôt des jeunes de bonnes familles, qui peuvent aussi être des revendeurs occasionnels. On trouvera toujours des jeunes issus des quartiers populaires participant au trafic de drogue, dès lors qu’ils peuvent espérer gagner de l’argent au moyen de ces trafics, surtout si la demande est toujours importante. Même si l’incarcération apparaît comme dissuasive vu de l’extérieur pour le député qui vote la loi ou pour le cadre sup qui lit les journaux, elle ne l’est pas pour les milieux défavorisés: en matière de drogue, iil y aura toujours de nouveaux candidats. En criminologie, on parle de remplaçants. C’est le type de crime pour lequel on estime que le phénomène de remplacement est le plus important et donc la suppression des commerciaux par incarcération la moins efficace.

Dans ces conditions, quelle approche doivent adopter les gouvernements nationaux et locaux ? Le gouvernement a toujours privilégié une approche assurant que la police allait régler à elle seule les problèmes de drogue. Cette approche est inadaptée. Il faut entraver ou réduire le marché en agissant sur la demande, et parallèlement toucher l’offre.

A mon sens, il faut une approche intégrée. D’abord une approche de prévention, qui gène ou empêche l’entrée dans la consommation de stupéfiants. Cela passe par l’éducation en milieu scolaire. Un retard d’un an au premier joint consommé a probablement un impact économique important: moins on commence tôt, moins on consomme, moins longtemps on consomme. Il faut donc agir pour retarder l’âge d’entrée dans la consommation par la sensibilisation des plus jeunes. Mais il faut un plan qui soit à la mesure du problème, à l’image de ce qui a été fait sur la sécurité routière: massif, par la publicité, des présences dans les établissements à risque (de vendre ou de consommer, avec des messages adaptés à chaque type d’établissement). Il faut savoir qu’en France, la moitié des jeunes de 17 ans a déjà consommé des stupéfiants.

Ensuite, il faut limiter la consommation des plus dépendants, notamment au moyen de produits de substitution. Ici, on est dans l’action de la santé, des médecins qui doivent avoir les moyens de prendre en charge les plus dépendants. C’est une nécessité de santé publique. Mais, c’est la meilleure façon de faire perdre des clients aux trafiquants et revendeurs.

Ensuite, il faut une action de police, qui n’est qu’un chaînon du système. Ne la confondons pas avec le discours du ministre de passage qui est décidé à gagner la guerre contre la drogue d’ici la prochaine élection. Et, cette action de police, il faut la coordonner localement avec les approches éducatives et de santé publique. Cela suppose une vision appropriée du problème de la drogue, globale. Et une capacité de mettre sur pied des partenariats. A l’heure actuelle, il n’existe aucun document gouvernemental analysant ces problèmes, donc pas de stratégie intégrée. Et pas de mécanisme local de coordination à la hauteur de la tâche.

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