La ségrégation spatiale et sociale fabrique combinée à la crise économique, ici comme ailleurs, des candidats caïdats. [ 08/05/2010 ]

[ 08/05/2010 ]

On a beaucoup discuté le fait qu’il existe ou non une spécificité grenobloise aux violences du mois de juillet dernier. Il me semble que ce à quoi nous avons assité durant un week-end relève d’un phénomène classique de violence collective de rue. Le schéma est bien connu depuis quelques années et on sait qu’une opération de la police peut déclencher une émeute dans nombre de quartiers français. En 2000, à Sochaux Montbéliard, dans le quartier de la Petite Hollande, le même scénario s’était produit : les forces de l’ordre venaient arrêter un jeune braqueur et des jeunes de la cité s’étaient solidarisés du délinquant et avaient retourné le quartier. La différence est sans doute qu’à Grenoble on a noté l’usage d’armes et les tirs contre les policiers. Entre temps, nous avons connu 2005 et les émeutes parties de Clichy-sous-Bois, puis la répétition en 2007. La encore, on sait que ces comportements sonts possibles et non spécifiques à Grenoble. Ça se passe ici, mais cela peut arriver dans bien des communes.
La recette des violences collectives de rue a évolué au fil du temps, avec l’ajout d’ingrédients sur fond de ségrégation spatiale, difficultés sociales, clivages ethniques et de tensions et d’hostilité envers la police.
La seule spécificité grenobloise éventuelle est que ses quartiers pauvres sont au Sud et qu’ils des lieux de vie: un noeud de transport, un lieu qui abrite un complexe commercial.
La Villeneuve, le quartier touché par ces événements, est assez emblématique de la dérive des quartiers populaires : lors de leur conception, ces immenses immeubles qui courent sur des centaines de mètres étaient issus d’une conception urbanistique sophistiquée. Il s’agissait de brasser des populations, de créer des coursives favorisant la rencontre entre elles. Des cadres moyens et supérieurs s’y étaient installés. C’était les années 1970, l’époque du « sublime ouvrier », pas du sous-prolétariat d’origine étrangère. Tout cela a été anéanti par la transformation des rapports sociaux, l’éloignement des couches moyennes et populaires et l’ethnicisation des rapport sociaux.
La succession de faits divers particulièrement violents ces derniers années dans la cité iséroise reflète également l’organisation de bandes autour du commerce de la drogue et la violence qui l’accompagne nécessairement. On peut parler de banditisme local au sens où il ne s’agit pas d’organisations régionales ou internationales. Le jeune homme du coin tué par la police venait de braquer un casino du coin. Le climat est partout à l’augmentation des trafics, notamment de drogue. Mais on ne peut pas ici, me semble-t-il, parler de « grand banditisme ».
Cela dit, ces délinquants locaux peuvent être violents. Pendant deux ans, on a certes assisté à une série de règlements de compte entre deux bandes de l’agglomération, celle de la Villeneuve contre celle de Fontaine. Au total, une dizaine de personnes ont été assassinées sur fond de rivalité sur le marché de la drogue.
La ségrégation spatiale et sociale fabrique combinée à la crise économique, ici comme ailleurs, des candidats caïdats. De plus, les banlieues sont des bons endroits pour se replier pour les criminels. Mais les jeunes qui sont visibles maintenant ont réalisé de véritables parcours dans la délinquance. Certains commencent par traîner sur les parkings à onze ans pour finir braqueur à 20 ans. C’est une minorité, bien sûr. Elle appartient à un quartier. On voit souvent une double solidarité : une solidarité à l’intérieur de la bande criminelle et une solidarité plus vaste, anti-police. Leur combinaison donne du courage pour attaquer la police. Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, IEP, Université de Grenoble.

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