Le « patrouilleur » marque-t-il un retour à la police de proximité ? [ 05/16/2011 ]

[ 05/16/2011 ]

La faiblesse de la doctrine de police française: faute de maîtrise des concepts, les responsables jouent sur les mots.

Selon une note citée par l’AFP, les patrouilleurs auront pour objectif d’augmenter « la visibilité des policiers en tenue », de « mieux prendre en compte les attentes de la population » et de « remplir les objectifs traditionnels de prévention, dissuasion et répression ». A ce niveau de généralité, il faut bien dire qu’il s’agit des objectifs de la police de proximité, trait pour trait. Alors, pourquoi tant de recherche de différenciation?
Il y a quelques années, il ne fallait plus parler de police de proximité place Beauvau. Le terme était interdit. Mais l’approche elle même était, au delà des mots, réprouvée. L’idée était de guider la police par un management efficace: de bons indicateurs quantitatifs permettraient à la fois d’assigner des objectifs à la base, et aux sommets de contrôler que tout allait dans la direction voulue.
Mais depuis, quelques mois, l’exercice est plus complexe pour les responsables de la police. Il doivent prendre en compte les impératifs qui ont guidé la police de proximité, mais ne pas le dire. Qui entend encore parler de la « performance » ? Personne. Il s’agit au contraire du contact police – population. L’angle choisi? La patrouille. Pour mémoire, cela s’appelait l’îlotage il y a peu, sous la fameuse police de proximité.
Ainsi, les « patrouilleurs », annoncés par le ministre de l’intérieur Claude Guéant pour rapprocher policiers et citoyens, entreront en action lundi à Nice, Strasbourg, Poitiers et Mantes-la-Jolie, a annoncé le directeur central de la sécurité publique (DCSP) Jacques Fournier.
Il est précisé que ces quatre sites expérimentaux ont été choisis dans le but de réaliser une évaluation, laquelle sera « effectuée à l’issue d’une période de deux mois avant d’envisager la généralisation à l’ensemble des circonscriptions de sécurité publique », selon M. Fournier. Ce qui a été confirmé dans le département de l’Aube par Claude Guéant, le DGPN, qui veut que cette généralisation intervienne « avant l’été ».
Pour mémoire, la procédure et le vocabulaire utilisés ici sont les mêmes que lors de la police de proximité (1997-2002). Il s’est agi, au moins dans la première phase, d’expérimenter sur quelques sites afin de généraliser progressivement à l’ensemble de la France. Mais finalement la généralisation avait été précipitée (les ordres arrivant plus vite que les moyens pour réussir la réforme sur le terrain). La même précipitation semble prévaloir aujourd’hui: en deux mois, on ne peut pas véritablement voir ce que donne un dispositif expérimental qui doit être ajusté, affiné.
Remplissant son devoir de fonctionnaire placé tout près du ministre, c’est-à-dire faisant de la politique autant que de la police, M. Fournier a réfuté que le « patrouilleur » marque un retour à la police de proximité. Les différences sont-elles importantes? Quand le policier de proximité était affecté à un secteur, le patrouilleur « va dans tous les secteurs en fonction de l’évolution de la délinquance » et en plus d’être « visible pour la population », il est « dissuasif pour le délinquant », a argumenté M. Fournier. Affecter le policier à un secteur était une ambition de la police de proximité, mais il a vite fallu agrandir les secteurs pour couvrir les villes. Il n’y a donc guère de différence finalement. Quant à la visibilité, c’était un des objectifs explicitement affichés de la police de proximité (être vu et reconnu, disait-on à l’époque), tout comme la dissuasion.
D’autres points de forte divergences? Le DDSP se creuse la tête, sans doute, pour essayer d’en trouver. Il ne « sera jamais seul » mais patrouillera en binôme ou par groupe de trois, et « ne sera pas coupé de sa circonscription » mais sera « sa première ligne ». Là, il faut dire que j’ai vraiment du mal à voir la différence. Les policiers de proximité renforçaient l’angle généraliste, certes, mais il appartenaient bien à des circonscriptions et pouvaient (trop souvent) être détournés de leurs tâches de proximité. Et jamais ils ne travaillent seuls, a fortiori dans les zones sensibles où cette police avait été expérimentée.
Enfin, dans le modèle actuel, on promet de créer deux types de patrouilles, « la patrouille de circonscription », appelée à intervenir sur l’ensemble de la zone, et « la patrouille de secteur », qui « agit sur un territoire bien précis en raison de sa sensibilité et des difficultés qu’il rencontre ». La voilà, la fameuse différence qui change tout ? Sans doute, pour peu qu’on nous explique en quoi cela change tout.
Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, Institut d’Etudes Politiques, Université de Grenoble

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