L’efficacité de la vidéosurveillance enfin démontrée? [ 11/09/2009 ]

[ 11/09/2009 ]

Le ministre de l’Intérieur défend urbi et orbi que la vidéosurveillance est terriblement efficace (avec des baisses de 40% supplémentaires dans les villes équipées) comme ce fut encore le cas face à Arlette Chabot, A vous de juger, France 2 jeudi 22 octobre. Mais sur quoi se fonde-t-il ? Sur un rapport des inspections générales de l’administration, de la police et de la gendarmerie. Convaincant?

Le gouvernement a fait de la vidéosurveillance une de ses priorités politiques. Il la met en œuvre. Laissons de côté la confusion entre l’objectif (la protection) et le moyen (la surveillance) que traduit la mutation de vidéosurveillance en vidéoprotection. Le ministre de l’Intérieur défend urbi et orbi qu’elle est terriblement efficace (avec des baisses de 40% supplémentaires dans les villes équipées) comme ce fut encore le cas face à Arlette Chabot, A vous de juger, France 2 jeudi 22 octobre. Mais sur quoi se fonde-t-il ?
Sur un rapport. Les inspections générales de l’administration, de la police et de la gendarmerie on effectué une mission conjointe répondant à la demande de mesurer quantitativement l’effet de la vidéosurveillance sur la délinquance (RAPPORT SUR L’EFFICACITE DE LA VIDEOPROTECTION, IGA, IGN, IGPN, Juillet 2009. Ouvrons le rapport. Les choses se gâtent. Car, malheureusement, ce rapport est entaché de faiblesses méthodologiques si nombreuses qu’elles interdisent de d’attribuer du crédit aux conclusions. Venant d’un corps technique (et non politique) ayant pour mission d’expertiser les politiques publiques mises en œuvre c’est dommageable.
Comparer des communes vidéosurveillées et d’autres qui ne le sont pas part d’une bonne intention. Mais la manière de le réaliser n’est pas satisfaisante. Les inspecteurs nous disent que la délinquance baisse plus dans les unités observées qui sont équipées de vidéosurveillance et en concluent que la vidéosurveillance fait diminuer la délinquance. Ce raisonnement n’est pas sérieux. Il est du même type que celui des industriels qui disent que les personnes qui mangent des fruits et légumes traités avec des pesticides vivent plus longtemps que les autres et en concluent qu’il n’y a pas d’effet cancérigène du traitement chimique des fruits. En effet, une des règles de base de l’évaluation des impacts consiste à rendre les deux échantillons observés (ceux équipés et ceux qui ne le sont pas) aussi identiques que possibles. Pour cela on peut apparier les unités observées, c’est à dire qu’on forme des paires d’unités qui se ressemblent le plus possible sur un certain nombre de critères dont on sait qu’il vont influer sur les variations de ce qu’on veut observer (ici les niveaux de délinquance). Or ceci n’a pas été réalisé. Si on n’apparie pas, une seconde règle de base consiste au moins à contrôler les facteurs concurrents. On fait l’hypothèse que la vidéosurveillance va affecter la délinquance, mais on sait que nombre d’autres facteurs ont un effet sur le volume de délits enregistrés : on les appelle concurrents (renouvellement du parc automobile, augmentation des autres dépenses des communes pour la sécurité, modification de l’éclairage public, protection des biens par les hypermarchés, recours à des sociétés privées par les particuliers, importance de l’accroissement passée de la délinquance qui peut déterminer l’importance de la décrue etc…). On doit donc s’assurer que les écarts entre villes vidéosurveillées et les autres ne sont pas du à ces « autres facteurs ». Ceci n’a pas été fait. Le fait de comparer les villes « équipées » au reste de la France n’a pas de sens statistique. Les conclusions sont simplement inacceptables. En l’absence de toute preuve, les évolutions de la délinquance enregistrée par la police ne devraient pas être présentées par les inspections comme liées à l’équipement des communes en caméras.
Pour mesurer une variation de la délinquance, il faut avoir auparavant déterminé les unités spatiales au sein desquelles on va pouvoir observer un certain nombre de variables (ici des volumes de différents délits). Lorsqu’on dit qu’on vidéosurveille une ville, en fait on couvre certaines parties de certains quartiers (le plus souvent des fragments du centre ville commerçant et certaines sections de quartiers pauvres). Les effets bénéfiques dissuasifs éventuels doivent donc s’observer à l’échelle de ces petites unités, des morceaux de quartiers couverts par la vidéo et non pas des quartiers entiers et encore moins des communes entières ou des circonscriptions de police ou de gendarmerie. A moins de procéder ainsi par micro découpage on ne peut absolument pas conclure au fait que la vidéo surveillance est bien à l’origine de la variation de la délinquance à la baisse à l’échelle de la commune. Et, on peut encore moins en tirer quelque conclusion que ce soit sur le déplacement ou l’absence de déplacement de la délinquance vers la circonscription de police/commune voisine. Les effets de déplacement (appelé effets « plumeau ») dans le rapport ne sont pas adéquatement pris en considération : on ne peut pas comparer les zones vidéosurveillées au « reste de la commune » sans contrôler statistiquement la nature des espaces.
En résumé, l’éventuel effet de la vidéosurveillance sur la délinquance ne peut pas être mesuré au plan des circonscriptions de police ou des communes en zone gendarmerie. Ces unités géographiques sont vastes et elles ne sont pas intégralement couvertes. Aucune étude scientifique n’a procédé comme cela et ne le fera dans le futur. Il faut ajouter trois points : 1/ Les indicateurs de la délinquance retenus ne convainquent pas. D’une part les mesures des atteintes aux biens ne sont pas assez spécifiques (comment pourrait-il y avoir un effet sur le nombre des vols qui se situent hors de la voie publique). D’autre part, les atteintes volontaires à l’intégrité physique sont essentiellement des coups et blessures. Une grande partie d’entre eux sont liés aux différents familiaux et domestiques qui se déroulent dans les espaces privés qui sont hors de portée des caméras. 2/ Les périodes de références temporelles (plus ou moins deux ans autour du moment de l’installation) retenues pour mesurer l’effet de la vidéosurveillance autour d’une date pivot ne sont pas adaptées : une même communes s’équipe par phases successives, il n’y a donc pas d’avant et d’après une date pivot donnée à cette échelle géographique. 3/ Les indicateurs de densité d’équipement ne sont pas pertinents (nombre de caméras pour 1000 habitants), car les caméras surveillent des espaces et non pas des personnes. Il faudrait rapporter les superficies couvertes aux superficies des communes ou circonscriptions de police.
En matière d’impact sur le taux d’élucidation, l’approche est également naïve. Un point en particulier est assez embêtant, les inspections ne semblent pas savoir ce qu’est un taux d’élucidation : comment il est calculé, ce qui le détermine. Le premier déterminant du taux d’élucidation est la structure de la délinquance. Par exemple, le tourisme favorise beaucoup de vols très difficiles à élucider (voleur et volés ne se voient pas, aucun signalement ne guide la police). Des violences intrafamiliales importantes favorisent des taux d’élucidations policiers élevés (les protagonistes se connaissent et peuvent être facilement identifiés par les policiers). Revenons sur le calcul de ce taux qui repose sur à la fois un volume de fait élucidé et un volume de faits constaté. Les deux quantités varient et le taux d’élucidation en découle. Les fluctuations dans le temps des taux d’élucidations policiers ont des déterminants principaux qui ne sont pas policiers, et notamment les variations des volumes des délits considérés. Quand il y a moins de vols de voitures par ce qu’elles sont mieux protégées, les taux d’élucidations policiers s’élèvent même si les policiers n’identifient pas plus d’auteurs. A moins de contrôler statistiquement la structure de la criminalité par ville et sa variation sur la période observée on ne peut tirer aucune conclusion quant aux impacts de la vidéosurveillance sur les taux d’élucidation.
Si les inspections avaient consulté la littérature internationale mobilisée par d’autres ministères de l’intérieur, elles auraient pu voir comment les pays qui ont adopté des approches rigoureuses pour mesurer les effets des dispositifs techniques procèdent. Et elles se seraient peut-être demandé pourquoi leurs résultats étaient si différents (puisque les autres Etats n’enregistrent pas de bénéfice sur les évolutions de la délinquance) et révisé leur propre méthode.
Les conclusions des inspections sont erronées, au premier titre desquelles le fait que « l’analyse des statistiques de la délinquance montre un impact significatif de la vidéoprotection en matière de prévention » de la délinquance. Elles traduisent peut-être la sensibilité des corps professionnels concernés et celle de la majorité politique au gouvernement. Mais les conclusions feraient d’elles la risée des inspections des pays européens avancés… si d’aventure elles confrontaient leurs résultats. Ces assertions n’ont pas leur place dans de tels documents qui se doivent être d’une totale rigueur. Il faut tirer plusieurs conclusions du travail des inspections. Une de leurs missions consiste à vérifier que les politiques décidées sont bien mises en œuvre comme elles le doivent. Elles vérifient donc la conformité des politiques aux objectifs politiques décidées. Elles ne doivent pas changer le monde pour qu’il corresponde aux désirs des hommes et femmes politiques. Les inspections sont un élément essentiel de la conduite des politiques publiques, et l’Etat central a besoin d’inspections fortes et performantes. La première conclusion est que, bien que les inspections soient montées en puissance par leurs méthodes (elles travaillent ensembles) et par la qualité de leurs membres (elles ne sont plus les « cimetières des éléphants » qu’elles étaient encore il y a peu), et bien qu’elles aient compris l’importance croissante de l’évaluation des impacts, elles ne sont pas en mesure de réaliser de telles travaux. Il faut que les inspections apprennent à dire « je ne sais pas ». Même si cela ne plaît pas au prince. La seconde conclusion dérive de la première: il faut les renforcer. Mais comment? Tout d’abord en modifiant la nomination des chefs et ensuite la composition des inspections. Le chef de l’inspection générale de l’administration doit être nommé par une commission qui lui donne plus d’indépendance par rapport au pouvoir politique de l’heure. Cette commission doit intégrer des représentants majoritairement issus des deux assemblées. Actuellement, les chefs des inspections n’ont pas la chance de pouvoir déplaire au ministre: leur nomination a dépendu de lui ou d’elle, leur carrière future dépendra de son bon vouloir et le rebelle ne sera pas remercié! Ensuite, le recrutement des membres doivent être plus divers: il faut des personnalités autres que des policiers, des gendarmes et des administrateurs civils. En effet, la faiblesse de leur formation en méthodologie (ce qui doit être reproché au système de formation et non pas aux individus) ne leur permet pas de réaliser des évaluations d’impacts satisfaisantes. Il convient de revoir le profil des membres pour inclure des spécialistes issus des sciences médicales et sociales, d’économistes rompus à ces exercices. De surcroît, il faut doter les inspections d’une unité spécialisée dans la mesure des impacts afin que le savoir accumulé soit assimilé et perdure dans le temps. Des inspections plus indépendantes et plus professionnelles serviront mieux la crédibilité de la police et la démocratie. Sebastian Roché, CNRS, Institut d’Etudes politiques, Université de Grenoble

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s