Les délicates affaires qui frappent la police nationale. De Nice à Lille. Exceptions qui confirment la règle ou sommet de l’iceberg ? [ 10/25/2011 ]

[ 10/25/2011 ]

Deux affaires n’ayant guère en commun se télescopent ces dernières semaines. Elles impliquent des policiers reconnus par leurs pairs comme de grands professionnels. D’un côté Michel Neyret, ex-numéro deux de la PJ de Lyon, a été mis en examen début octobre pour corruption et trafic d’influence. Réplique au séisme de l’affaire Neyret, son supérieur hiérarchique, Claude Catto, a été muté à l’Inspection générale de la police nationale. Le responsable de l’antenne de la police judiciaire de Grenoble a été suspendu après avoir été mis en examen dans le cadre de l’affaire Neyret. Il passait pour un policier charismatique qui s’était taillé, en trente ans de carrière, une réputation de superflic incorruptible
D’un autre côté, le commissaire Lagarde, chef de la sûreté départementale du Nord, est pour sa part soupçonné d’avoir participé à la mise en relation de prostituées avec Dominique Strauss-Kahn pour des parties dites fines, a en effet été mis en examen fin octobre pour proxénétisme aggravé en bande organisée et recel d’abus de biens sociaux.
Etant donné le peu d’éléments dont on dispose sur les affaires elles-même, il est délicat de former un avis. Ce n’est pas le but de ce petit papier. L’idée, au contraire d’une focalisation sur les cas en question, est de se poser la question de leurs liens avec le contexte plus général. Deux hypothèses sont possibles: d’un côté, celle du bon grain et de l’ivraie. La police est un corps sain, seuls quelques cas isolés seraient en cause. L’autre hypothèse est celle du sommet de l’iceberg. Ce que l’on voit n’est qu’une petite partie, émergée, d’un problème bien plus large. Il n’est, encore une fois, pas possible de trancher sans information pour le faire. Mais ceci soulève une question: comment se fait-il qu’on sache, nous, le public, si peu de choses ? Pourquoi la question des mauvaises pratiques, des fautes professionnelles, n’est-elle pas traitée publiquement. Certes, les inspections ont fait leur travail en mettant le doit (même) là où ça fait mal. Pourquoi, cependant, contrairement à ce qui se passe outre manche ne peut-on trouver trace d’un suivi de la question de la corruption policière par exemple sous la forme de rapport réguliers des inspections téléchargeables ? La police du peuple appartient au peuple. Les informations qui la concerne aussi.
Les informations dont on peut disposer sur les mauvaises pratiques proviennent des ICS-ICVS, des enquêtes réalisées dans des dizaines de pays au cours desquelles les personnes interrogées disent si elles ont été confrontées à la corruption en lien avec la police. Au niveau mondial, la France se classe dans le peloton de tête, celui des « meilleurs » pays, mais derrière la Suède, l’Autriche et plusieurs autres nations occidentales. Il y aurait donc lieu de s’intéresser plus en détail à notre pays: il est loin d’être le pire, mais n’est pas non plus indemne de ce problème. Ces enquêtes concernant tout un chacun (ce sont des sondages qui intérogent les gens sur les expériences), leurs résultats ne peuvent cependant pas fournir une grille de lecture pour ce qui concerne les grandes affaires impliquant des grands flics, des grands truands ou des grands hommes politiques. Les professeurs Ujhelyi et Donchev (de Houston et Harvard) ont d’ailleurs trouvé qu’il n’y avait pas de liaison entre les résultats ICVS (population générale) et les indices comme celui de transparency Intl (élites).
Par ailleurs, que sait-on en effet sur les relations entre mauvaises pratiques policières et le contexte dans lequel ils opèrent ? On sait que le trafic d’êtres humains et de drogue dont les deux facteurs qui mettent le plus à risque les policiers. C’est d’ailleurs exactement ce qui se passe en France avec nos deux cas d’espèce. En dehors des usages excessifs de la force, les rares cas de mauvaises pratiques médiatisés en France impliquent des policiers touchent à la prostitutiion (on se souviendra peut-être d’une affaire débutée en 2003 impliquant des CRS accusés de viols sur des prostituées, qui avait été jugée en 2007. Le rapport de l’IGS, la police de la police parisienne, parlait de « pratiques répandues auprès de plusieurs membres de leur section »). L’affaire du Carlton est bien différente pour ce qui est des faits reprochés, mais ici on se contente d’observer les contextes et les risques qu’ils font courir à ceux qui y opèrent. Le milieu de la prostitution semble en faire partie.
Que sait-on de la corruption ? Les zones où la corruption est la plus intense sont celles où le trafic de drogue est aussi le plus étendu, on pourrait prendre pour exemple les pays d’Amérique Latine ou centrale (les scores de corruptions dans ces pays sont en effet inquiétants), mais aussi ceux qui ont des frontières avec eux et importent massivement (la côte ouest des Etats Unis). Or, en Europe, depuis maintenant plusieurs décennies le trafic (et la consommation) augmentent dans presque tous les pays. J’en ai donné un aperçu dans Déviances et violences : comment expliquer hausses et baisses de la délinquance ? Entre inégalités sociales et endoprotection, in Galland Olivier & Lemel Yannick (dir) La Nouvelle société française, Paris, Armand Colin: 332-358.
Il y a une logique à voir des cas de corruption se multiplier (ce qui ne préjuge aucun jugement sur les affaires en cours) dans une certaine proportion dans les espaces géographique où l’on observe une percée de la drogue et des flux d’argent liquide qui l’accompagne. Les antidotes, identifées par les recherches, que sont le niveau de formation, de salaire et la qualité de l’encadrement ne sont pas négligeables, tant s’en faut, en France. Mais ils ne sont pas des protections à 100% lorsque des facteurs de risque progressent. La France est un de ces espaces où la drogue afflue. Ceci devrait attirer l’attention des pouvoirs publics sur les risques croissants pour leurs agents de police. Un suivi et une publicité de ce suivi, une estimation rigoureuse des risques et des personnes exposées par des organismes indépendant pourrait être de nature à les limiter.
Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, institut d’Etudes Politiques, Université de Grenoble

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