«Les peines lourdes aggravent la récidive des mineurs les plus dangereux» [ 09/13/2010 ]

[ 09/13/2010 ]

INTERVIEW
Sébastian Roché, sociologue, décrypte la loi sur la sécurité intérieure votée au Sénat vendredi.
16 réactions
Par SONYA FAURE – LIBERATION 11/09/2010 À 00H00

Le projet de loi sur la sécurité intérieure (Loppsi 2) a été adopté vendredi soir par le Sénat. Après avoir infligé, mercredi, un camouflet au gouvernement en rejetant certains de ses amendements (peines plancher, comparution immédiate pour les mineurs, peine incompressible de trente ans pour les tueurs de policiers), les sénateurs ont fini par les voter, légèrement liftés. Sébastian Roché, sociologue et directeur de recherches au CNRS, revient sur les principaux points de la loi.

Déclaration de guerre de Nicolas Sarkozy à la délinquance, manifestation contre les «lois sécuritaires»… Que penser du climat actuel ?
Le plus surprenant, c’est la manière dont le thème de l’insécurité s’est retourné contre le chef de l’Etat. Le contexte est différent de celui de la campagne présidentielle de 2007 : la crise est arrivée et, avec, une aspiration nouvelle à la justice. Il y a une vraie demande de sécurité, mais la notion d’égalité des droits entre différents groupes ethniques a aussi progressé dans l’opinion.

Les peines planchers qui existent pour les récidivistes, et que la Loppsi 2 veut étendre, sont-elles efficaces ?
En France, il est difficile d’en juger puisque le ministère de la Justice n’a pas souhaité faire d’étude depuis leur mise en place en 2008. On sait seulement qu’elles sont très peu mises en œuvre – sans doute les magistrats utilisent-ils la marge qui leur est laissée. A l’étranger en revanche, la criminologie scientifique a publié des synthèses mathématiques des effets, mesurés à partir d’études réalisées dans plusieurs pays. On y apprend que les peines plus lourdes appliquées aux mineurs ont un effet contraire à celui recherché : elles aggravent la récidive des plus dangereux, qui rechutent plus vite et plus souvent.

Faut-il aggraver les peines pour les tueurs de policier, de personnes âgées… ou tout autre délinquant ?
C’est un classique des pouvoirs qui veulent montrer leur sévérité : allonger les peines en augmentant les maximums ou en fixant des minimums comme le fait le gouvernement actuel. Ou, à l’image du ministre des Transports communiste Jean-Claude Gayssot en son temps, inclure les chauffeurs de bus dans les catégories socioprofessionnelles «représentant l’Etat» et dont l’agression est une circonstance aggravante. En France, aucune évaluation n’a été menée : le gouvernement ne montre aucun intérêt pour apprécier l’efficacité de sa politique pénale. Quand on parle de réforme générale des politiques publiques et de performance, c’est un paradoxe… Les études canadiennes, britanniques ou américaines ne montrent pas d’effet dissuasif des longues peines. Une seule étude, celle de l’économiste Lewitt, montre un effet mais à court terme. Pour être affecté, encore faudrait-il que le délinquant connaisse l’actualité des lois, et qu’il soit capable de la prendre en compte dans son «business plan»… Les pays qui ont considérablement développé l’incarcération (Etats Unis, Grande-Bretagne) ne connaissent pas une évolution de la délinquance différente de ceux qui n’ont pas fait ce choix.

Que pensez-vous de l’extension du port du bracelet électronique après la peine de prison ?
Le bracelet ne marche que sur les personnes capables de se poser leurs propres limites. Il est très compliqué de condamner deux fois pour un même crime, mais il existe de grands prédateurs dont on sait qu’ils ne sont pas réinsérés à l’issue de leur peine. Cela ne concerne que peu de personnes par an, mais le problème ne doit pas être minoré.

La Loppsi développe également la vidéosurveillance…
Selon ses promoteurs, elle aurait deux avantages : elle serait dissuasive et aiderait à l’enquête. Brice Hortefeux s’appuie sur une enquête de l’Inspection générale de l’administration qui parle d’effets considérables… Le problème, c’est que cette étude est truffée d’erreurs. Des études valides, il en existe à l’étranger, qui sont moins optimistes. La vidéosurveillance n’aurait un effet dissuasif que dans les lieux fermés comme les parkings. Par ailleurs, elle n’est quasiment pas utilisée comme élément de preuve : la qualité des caméras est souvent mauvaise et le temps de visionnage trop élevé. La technique profite à la résolution de certains crimes, pas à la masse des petits délits.

Existe-t-il des politiques de prévention réellement efficaces ?
Pour éviter la récidive des mineurs délinquants, les approches cognitives-comportementales se révèlent systématiquement efficaces (1) : les mineurs violents ont des automatismes qui les mènent à résoudre les problèmes par la violence. Ces programmes permettent d’autres réactions, par des jeux de rôle ou des mises en situation. Mais en France, les professionnels du social n’aiment pas cette méthode, qu’ils perçoivent comme du conditionnement. Pour prévenir la récidive, il faut équiper les jeunes de savoirs : arriver à l’heure, lire et écrire… Les Canadiens appellent ça des «habilités sociales». Les programmes qui marchent sont ceux qui associent une sanction à ces méthodes. En France, la mise en place des centres éducatifs renforcés et des centres fermés va dans ce sens : encadrement psychologique, scolaire, sanitaire… Ils sont très coûteux et pas évalués mais, d’après la littérature, l’approche qui consiste à s’attaquer autant aux problèmes de drogue qu’aux relations conflictuelles avec les parents est efficace.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s