Les sociétés vulnérables. [ 01/10/2015 ]

[ 01/10/2015 ]

L’attentat qui frappe la presse, Charlie hebdo en tuant ses rédacteurs est tout simplement terrible et terrifiant, mais n’est-ce pas sa finalité même ? Par retentissement, il affecte toutes les rédactions qui ne pourront pas manquer de s’interroger à l’avenir avant de publier des éléments susceptibles de froisser non pas les fondamentalistes mais les extrémistes violents. Et de ce point de vue un des buts des tueurs est dores et déjà atteint. Un second but est de créer une confrontation entre les musulmans et les autres groupes sociaux, et, de ce point, de vue les assassins ont échoué : il y a bien eu un début de réaction en chaîne avec des attentats contre des édifices religieux musulmans, mais, pour le moment, de faible intensité et qui ne semblent pas entraîner d’autres actes de représailles qui traduiraient un enflammement.

Contrairement à la une du Monde, cet attentat n’est pas le « 11 septembre » de la France. Là où les symboles de la suprématie du chef de file occidental, du capitalisme international et du siège du commandement civil des forces militaires, avaient été visés aux Etats-Unis, c’est à travers la presse, une valeur, la liberté, qui est attaquée à Paris. La mise en œuvre est bien moins sophistiquée, et le bilan en termes de nombre morts différent pour ne citer que ces points.

Cet attentat contre Charlie Hebdo n’en met pas moins à nu la vulnérabilité des sociétés européennes face au terrorisme. La vulnérablité des sociétés va bien au delà de la presse, car le nombre de « petites » cibles « molles » et de coups portés dévastateurs est infinie : qu’on pense à l’école du village, aux files d’attentes devant les aéroports ou les préfectures, aux embouteillages devant les péages ou sur les quais des trains lors des départs en vacances, la liste serait longue. Les rassemblements pacifiques et spontanés forment dès la fin de la journée de l’attentat d’autres cibles impossibles à protéger.

La vulnérabilité tient également à la capacité de s’organiser pour se protéger. Ce massacre fait suite à plusieurs attaques menées à terme ces dernières années, l’affaire Merah à Toulouse, la fusillade de Mehdi Nemmouche à Bruxelles. On ne peut en conséquence le prendre comme un raté du système de protection, comme un trou mal rebouché dans le bouclier militaro policier. C’est la conception du bouclier qui est probablement à repenser. Plus grave, cette vulnérablité mise à nue n’est pas due à l’immobilisme, elle fait suite à une réflexion sur le fonctionnement de nos services de renseignement et à une réforme avec la création de la DCRI (la direction centrale du renseignement intérieur) puis en fait la DGSI (Direction générale de la Sécurité Intérieure en mai 2014) sous l’impulsion de M. Urvoas, mais aussi à l’action du ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve qui en a fait sa priorité (dès avril 2014 il a lancé un plan de lutte contre les filières djihadistes). Avec le résultat que l’on sait. La répartition des ressources entre renseignements militaire et civil a été pointée (Le Monde du 8 janvier). La réparation des ressources et des tâches à l’intérieur du renseignement civil ne devrait-elle pas l’être également (entre le renseignement dit « ouvert », les anciens RG qui travaillent à visage découvert, et « fermés », les « espions »).

Enfin, la rhétorique des autorités sur les loups solitaires, auto radicalisés qui est avancée régulièrement ne me convainc pas. Elle ressemble a un scénario hollywoodien plus qu’à ce que la sociologie sait de la construction des convictions et l’engagement collectif (fut-ce dans une forme radicale). Il faut des « renforcements positifs, des « autruis » qui comptent pour solidifier les valeurs, la préparation ne peut se faire sans que personne ne note rien des préparatifs ou des changements d’état d’esprit. Les personnes radicalisées proviennent d’un « vivier » plus larges d’individus qui veulent une revanche et qui sont profondément hostiles à la société qui les environne, bien que la plupart d’entre eux ne passeront jamais à l’acte. Les divisions profondes qui existent dans la société française y contribuent. Elles ne vont pas disparaître avec les mobilisations unitaires. Faire comme si elles n’étaient pas réelles est une erreur. Bref, cette explication individuelle de la radicalisation sonne un peu comme un aveu de débordement : on ne comprend pas les mécanismes producteurs d’assassins, les réseaux mobilisés (car il faut bien se procurer des armes et s’entraîner) et les façons de se préparer pour agir, on ignore les clivages sociaux et religieux.

Dans les semaines qui viennent, on va sans doute s’interroger sur le fait de savoir si des informations sont ou non remontées jusqu’aux services de renseignement, et si cela a eu lieu l’information si elles ont été acheminées jusqu’au « bon bureau » et traitées (cela avait été notamment un problème dans le cas dans l’affaire Mohamed Merah à Toulouse). Il serait utile de savoir si personne dans la société civile n’était au courant des préparatifs, et, si certains ont eu des doutes, de savoir pourquoi ils ne les ont pas partagés avec les autorités. Si c’était le cas, à ce moment là, la question des ressorts de la confiance dans les policiers au sein des minorités mériterait d’être soulevée.

La vulnérabilité dépend pour une autre part de la gestion des événements. La réaction à l’attaque soulève également des interrogations. Alors même que plusieurs policiers sont tués dans les rues en tentant de s’interposer, comment se fait-il que dans une métropole aussi policée que Paris, la plus policée de France, la réaction apparente (telle qu’on la connaît aujourd’hui, probablement très imparfaitement) de la Préfecture, qui coordonne centralement toutes les forces dans la capitale et la petite couronne, n’empêche pas les tueurs d’atteindre le périphérique et d’être ensuite perdus de vue.

On a vu la détermination des tueurs. On saura mieux dans un futur proche quel était leur degré de préparation et de professionnalisme. Cependant, à partir des fragments d’information publiés à ce jour, j’ai l’impression que la préparation était assez rudimentaire : nous avons en mémoire l’erreur sur le numéro de la rue, mais ensuite la fuite apparaît assez chaotique avec l’oubli d’une carte d’identité (comment ne pas penser à s’en débarrasser avant l’attaque), la fuite désordonnée à travers Paris, le fait d’être obligé de braquer des stations services (l’armement de guerre apparent dans la voiture) signifie probablement qu’aucun relai ou planque n’avait été préparé.

S’il y avait eu une préparation un peu plus poussée, le massacre qui a décimé la rédaction aurait pu se prolonger par d’autres. Il est classique pour les terroristes de se servir d’une première attaque pour créer une foule, attirer les autorités. Avec un peu plus de machiavélisme, les tueurs auraient pu anticiper que le Président ou le Premier ministre se rendrait sur les lieux de la première attaque, et quid si une bombe avait explosé à ce moment ? Imagions, en plus, que les policiers tués (apparemment sans lien à ce jour avec l’attaque de Charlie Hebdo) aient été une pièce du même plan de déstabilisation. Quelle aurait été la capacité de réaction de autorités à ces événements interconnectés ?

La vulnérabilé matérielle de nos société est indiscutable: les cibles sont nombreuses, les services de police et de renseignement ne sont pas toujours efficaces. La résilience des sociétés démocratiques est tout aussi réelle. Elle tient, comme l’a souligné le Président Hollande, dans la capacité d’un pays à rester uni, malgré les clivages profonds et réels. Elle tient dans le partage de valeurs, dont la liberté d’expression, mais aussi d’autres libertés et l’égalité si toutefois il ne s’agit pas que de mots mais de principes organisateurs des politiques publiques. Et, de ce point de vue, la force des polices, au-delà de la prévention des drames et de l’identification des auteurs, tient à leur légitimité dans la population : être perçues comme ouvertes à tous les citoyens et les traiter de manière égale. Lors de crises graves, l’ordre public est placé sur le fil du rasoir et c’est la croyance dans l’idée d’un gouvernement pour tous, et donc d’une police pour tous, qui permet d’éviter le basculement vers des formes larvées ou plus ouvertes d’affrontement civil.

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