Les tendances de la criminalité. Interview pour Le Choc du Mois (Fev 2011) [ 02/24/2011 ]

[ 02/24/2011 ]

Journal « Le choc du Mois ». Entretien avec Sebastian Roché*

Quelles sont les tendances de la criminalité ?
L’étude des tendances par types de délits montrent toujours d’énormes disparités. Pour ce qui concerne les vols par exemple, la tendance est à la baisse. Une baisse liée principalement à la technologie et l’installation d’équipement de protection contre l’intrusion et d’antidémarrage des voitures qui a débuté en 1992, puis dont la généralisation été imposée par une directive européenne de 1995 (voir graphiques), les véhicules pesant très lourd dans les chiffres. Ceci a été couplé à des mécanismes accélérateur comme le retrait du marché des vieux véhicules pour des raisons tenant à la lutte contre la pollution et le soutien aux constructeurs face à la crise (primes à la casse). Le parc automobile est plus récent et profite donc de ces innovations de sécurisation. Et en parallèle à cette diminution des atteintes aux biens, on note également une tendance lourde à la diminution des atteintes aux domiciles, probablement due, là aussi, à l’amélioration des dispositifs de protection (détection des intrusions, télé surveillance), même s’ils ont augmenté un peu ces toutes dernières années. Ce risque est désormais bien mieux estimé, ce qui permet aux assureurs de vendre directement ce genre des prestation pour sa protection, notamment des alarmes avec intervention sur place pour vérifier la cause du déclenchement. On peut ainsi parler de tendances de fond. On les retrouve au niveau européen, à la fois sur une période suffisamment longue (depuis 1988) et de façon conséquente (avec des baisses de l’ordre de – 40%). Ce caractère européen, je le rappelle, démontre que les baisses ne dépendent pas d’une politique pénale nationale. C’est une vision naïve à mon sens de croire que les politiques peuvent réellement influencer à court terme et lourdement les tendances des délinquances. Mais les hommes politiques ont besoin de faire croire qu’ils « peuvent » faire la différence.
De surcroît, ce sont aussi certaines atteintes aux personnes qui ont diminuées très significativement. Je pense particulièrement aux homicides, tendance générale dans les pays occidentaux. Alors que sur la période 1950-1990, l’augmentation avait été constante, une baisse de 40 points a été relevé depuis lors, sans que nous puissions en donné d’explication complètement satisfaisante.

Vous voulez nous faire croire que la criminalité est en baisse ?
Insistons tout d’abord sur le fait qu’il n’existe pas de « baisse globale » contrairement à ce que M. Hortefeux affirme. Une telle notion n’existe pas. On ne peut pas additionner un viol et un vol de supermarché pour ensuite en tirer une tendance. De plus les chiffres présentés sont des moyennes nationales, mais la situation de la Seine-Saint-Denis par exemple est loin de s’améliorer. Les tendances pour certains délits sont très inquiétantes. La consommation de drogues par exemple a explosé, en tendance depuis les années 70. Sa diffusion et son utilisation sont beaucoup plus larges qu’auparavant. On est ainsi passé d’une société dépendante aux alcools – principalement du vin en France – à une société faisant usage de stupéfiants divers. Et massivement. Mais aussi en d’autres termes, de l’économie légale à l’économie parallèle. Des groupes criminels se renforcent autour de ce business de revente. Dans ce domaine on est passé de la supérette au supermarché.
Les violences contre les personnes, elles aussi, ont augmenté, avec des déclencheurs immédiats de violence toujours aussi futiles, mais des causes dites contextuelles bien connues. Les violences physiques sont en hausse, et elles sont les plus liées aux inégalités socio-économiques. Lorsque vous avez une mère alcoolique et un père au chômage, il y a de forte chance que vous ayez des comportements violents.
Il faut en parallèle noter que notre sensibilité a beaucoup évolué : nos sociétés occidentales ne tolèrent plus la violence, ou moins qu’autrefois. Nos valeurs y sont devenues beaucoup plus sensibles. Pour exemple, je rappellerai que violer une femme dans les années 70 était considéré comme une infraction, alors qu’aujourd’hui, c’est un crime. Notre jugement social sur ces phénomènes a ainsi changé et nous ne supportons plus ce qui était considéré comme normal il y a encore 40 ans. Le » coup de boule » à la sortie du bal dans les années 70 était un acte de virilité ; c’est un scandale désormais, dont la presse va pouvoir s’emparer. Il faut ainsi prendre en compte cette évolution de nos sensibilités et de nos émotions. Car les émotions sont ensuite transformées en lois par les parlementaires, elles deviennent des « faits » et sont comptées par les policiers ou les sondages.

Peut-on cependant revenir sur un phénomène relativement nouveau, connu désormais sous le vocable de « violences urbaines » : qu’est-ce que cela recouvre ?
C’est effectivement un phénomène nouveau sur lequel bute le politique. Les gouvernements successifs n’ont jamais souhaité mesurer ces phénomènes. Il n’y a d’ailleurs aucun spécialiste chargé de les étudier ni de les comprendre. Lorsque Lucienne Bui Trong, ancienne commissaire aux Renseignements Généraux avait créé un outil de suivi de ces violences, non seulement elle l’avait fait de son propre chef, et mis en place en contournant sa hiérarchie, mais l’outil a tout simplement été abandonné ensuite, avec interdiction donnée aux services de s’en servir. Il y a un déni du politique, qui refuse de regarder ces phénomènes en face. Imaginez que depuis 1980, date des premières émeutes, l’administration n’a pas de définition ou de doctrine face à ces phénomènes. C’est vrai qu’économiquement, ces violences ne dérangent pas outre mesure (les voitures brulées sont rarement des voitures de luxe, et le tout se passe loin des palais de la République)… On refuse ainsi, sciemment, de connaître les chiffres. Les dernières déclarations de Brice Hortefeux sur la nuit de Réveillon ne préfigurent donc rien de bon quand à la volonté d’affronter politiquement ces problèmes, en les nommant, en les quantifiant pour pouvoir en débattre en place publique.

S’il n’y pas de doctrine définie en haut lieu, comment fait la police pour agir ? Elle travaille pourtant bien à faire évoluer ses méthodes ?
Justement, on cantonne les questions d’évolution de méthodes de police à des questions exclusivement techniques des outils : quelle sera la portée du FlashBall ? On introduit le pistolet qui nous électrocute, etc. Mais en amont de tout ça, rien. Quelles sont les finalités de ces outils très médiatisés ? Il faut ainsi comprendre que nous modernisons les outils de police… sans doctrine préalable. Pourtant la police est au contact quotidien de la société civile, elle en a une connaissance fine… à la base. Mais nous sommes en présence d’une structure pyramidale très hiérarchisée qui ne se nourrit pas des retours du terrain. Or ce qui va servir à élaborer la stratégie, c’est la façon dont la « tête » comprend et répercute ce qui remonte « du bas ». Dans ce mammouth de 240 000 fonctionnaire qu’est la police et la gendarmerie française, la logique d’organisation implique une très forte politisation des directions générales. Toute l’organisation est polarisée et se préoccupe d’abord de savoir ce que pense et ce que veut le ministre. La stratégie de la police est donc liée aux échéances électorales dans un débat pauvre, très idéologisé entre les « sécuritaires » et les « laxistes » et peu des besoins des citoyens sur le terrain.
Il n’y a en conséquence aucun lieu de rencontre entre la société civile et la police pour pouvoir définir ensemble des priorités locales et mettre sur la place publique des problèmes de sécurité, qui débordent d’ailleurs la police et doivent impliquer de nombreuses autres organisations.

Pouvez-vous expliciter ce dernier point ?
La police, et la justice aussi d’ailleurs, ne sont que des maillons parmi d’autres de la sécurité. Il faut arrêter de croire que la police est responsable de la sécurité ou de l’insécurité. Il y a une vraie difficulté poser l’équation « police = sécurité ». Ce n’est pas la police qui détermine le niveau de sécurité de la société. Par exemple, la concentration de la pauvreté, la ghettoisation même, ont des effets sur les délinquances. Et ne sont évidemment pas du fait de la police. Qu’y peut-elle ? Les travaux anciens mais toujours pertinents des sociologues de l’école de Chicago, qui, dès le début du XXe siècle, avaient montré comment les mutations des grandes villes et les clivages ethniques avaient des effets sur la criminalité, et tout particulièrement sur la constitution de gang, conçus comme « des réponses à la désorganisation sociale » qui régnait dans les quartiers les plus pauvres. A l’évidence, la police n’est pas déterminante du niveau de sécurité, mêle si elle peut y contribuer à condition de réaliser les bonnes interventions. C’est la cohésion sociale et du contrôle social mutuel et bien d’autres facteurs qui prévalent.

Pour finir, dans quelle mesure peut-on aussi affirmer que les médias ont une grande responsabilité dans l’incompréhension de ces phénomènes, par la façon dont ils traient ces sujets – entre sensationnalisme et idéologie ?

Les médias nous racontent des histoires qui nous font frissonner. Les faits divers mettent en œuvre des émotions et des valeurs fondamentales : la peur, la solidarité (ou son contraire lorsque des passants restent inactifs devant des violences), l’humanité et la féminité (lorsqu’une jeune fille brûle physiquement sa rivale). Il n’est pas impossible que les médias déforment la réalité, parfois. Mais, d’autres fois, ils nous donnent accès à cette réalité étouffée par le gouvernement. Ou encore ils aident à diffuser des résultats d’études dans la société. Il faut donc éviter d’être manichéiste à l’égard des médias, de les noircir ou de les blanchir excessivement.

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