Police : « Les effectifs ne sont pas le problème principal » [ 05/26/2012 ]

[ 05/26/2012 ]

Police : « Les effectifs ne sont pas le problème principal »
Le sociologue Sebastian Roché juge les premières orientations du nouveau ministre de l’intérieur Manuel Valls qui devait rencontrer les syndicats de policiers vendredi 25 mai.
Interview pour Le Monde, 25 mai 2012, propos recueillis par Laurent Borredon.
Lors de la passation de pouvoir, jeudi 17 mai, Manuel Valls a annoncé la fin de la « course effrénée aux chiffres ». La police est-elle équipée pour remplacer la fameuse culture du chiffre ?
Il s’agit d’abord d’une annonce politique, le ministre entend le mécontentement de beaucoup de policiers. « La course aux chiffres », c’est une formulation un peu taquine pour décrire le nouveau management public appliqué à la police : un pilotage depuis le centre et pour le centre à l’aide des instruments que sont principalement les indicateurs de performance et les cibles à atteindre.
Mais quel pourrait être le modèle alternatif ? Je ne vois pas bien comment supprimer les tableaux de chiffres. Par contre, il faut absolument changer les indicateurs, réfléchir à leur nature. Le taux d’élucidation, par exemple, était considéré comme un indicateur de performance, alors que son calcul repose sur le nombre de délits constatés et que ce dernier évolue sous l’effet de dizaines de facteurs sur lesquels la police n’a pas de prise. Techniquement, c’est un non sens. On devrait aussi inclure dans les tableaux de bord la dimension du partenariat avec les élus, la satisfaction du public, l’accueil du public… Il faudrait introduire des différences de cibles selon les régions et des indicateurs décidés localement. Comment ferait-on une lecture qualitative au cabinet du ministre lorsqu’il faut gérer plus de 220 000 agents répartis dans toute la France ?
Il a également critiqué l’« angélisme ». En est-on toujours au clivage fermeté-laxisme ? Peut-il trouver une voie médiane, pragmatique ?
Là encore, il s’agit d’une annonce générale. Dans cette critique, j’entends un message : « Je suis ministre de l’intérieur, premier flic de France, et avant de parler aux Français, je parle aux policiers et je veux les rassurer. ».
L’angélisme est un terme péjoratif pour mettre à l’index ce qui paraîtrait insuffisamment sévère à l’opinion ou aux syndicats, par exemple en matières de peines de prison, et une vision des délinquances comme produit de la crise sociale et non pas de la fermeté de la réponse policière. Mais doit-on refuser des solutions parce qu’elles apparaissent molles, notamment sur la prévention de la récidive des mineurs ? Les mesures comme les peines plancher renforcent la récidive des mineurs, faudrait-il les conserver au motif qu’elles ne sont pas angéliques? Le pragmatisme, et c’est tout l’enjeu, consiste à appliquer des solutions efficaces, même si elles ne plaisent pas à la profession. Le ministère de l’intérieur dont M. Valls hérite n’a développé aucun service et aucun outil pour mesurer cette efficacité.
Le projet de créer 100 « zones de sécurité prioritaires » en France peut-il effacer l’échec de la police de proximité ?
D’abord il n’y a pas eu d’échec, marteler une contre-vérité n’en fait pas une vérité. Ce fut une réforme inachevée. Ensuite, oui, c’est une bonne tentative. Mais, ce n’est pas la première fois, que l’on définit des zones prioritaires, dans le cadre de la politique de la ville ou pour la police de proximité en 1997, avant que Lionel Jospin décide de la généraliser. Et donc d’abandonner les priorités territoriales. Il faut s’assurer que les zones survivent, qu’elles ne soient pas détournées par de grands élus qui vont voir le ministre pour réclamer leur « zone » ou leur exception. Faire la police de proximité, ça suppose avant tout de réformer la police en son cœur, et notamment le centre de décision parisien et son système de management. Il faudrait tordre le cou au micro management central. Le nombre d’innovations à introduire pour réussir le changement est considérable.
Les promesses sur les effectifs ont-elles un sens ?
Qu’on soit clair. Il n’y a pas de lien causal entre la taille de la police et le niveau des délinquances. Les effectifs ne sont pas le problème principal, mais leur répartition entre directions et services doit être revue. Les policiers contribuent ou non à la sécurité en fonction de ce qu’ils font, de leur encadrement et donc de la pertinence de la doctrine d’emploi. De plus, une augmentation des effectifs va mécaniquement augmenter la part du financement qui va dans les salaires, et diminuer celle qui pourrait aller à l’innovation et aux équipements et à l’évaluation de l’efficacité des dispositifs.
Le ministre ne veut pas « stigmatiser les communautés ». Comment mesurer une police « neutre » d’un point de vue ethnique ?
Manuel Valls a mis le doigt sur un problème essentiel. Et dont les sommets policiers ne veulent pas entendre parler. Mais, le ministère au niveau central n’est pas équipé. Il ne connaît pas les communautés, la formation des policiers ignore cet enjeu, les directions n’ont aucun outil de mesure du biais ethnique, ou de la satisfaction, de la confiance que les usagers ont dans la police. A Montréal, il y a un plan stratégique et un adjoint au directeur de la police chargé des relations communautaires. Une cellule de suivi des incidents a été créée, non pour aboutir à des sanctions disciplinaires mais pour alerter les responsables. En France, il n’y a rien.
Est-ce qu’un conseiller dédié pourrait être une solution ?
Pourquoi pas, auprès du ministre ou du directeur général. Sans un responsable doté d’une forte autorité transversale et qui soit dédié à cette question, elle ne sera pas traitée de manière suivie. Une circulaire qui rappelle les principes ne suffira pas. C’est tout le système de police qui doit être mobilisé, et ce durablement.

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