Rapport Bockel sur la prévention de la délinquance juvénile. Le dépistage précoce ou la fausse bonne idée. [ 11/14/2010 ]

[ 11/14/2010 ]

A l’issue d’une mission de trois mois, le secrétaire d’Etat à la justice Jean Marie Bocke fait une quinzaine de propositions dans un rapport remis au chef de l’Etat. A l’instar des précédentes missions ayant trait au système pénal des mineurs (comme pour la commission Varinard), il souligne que le nombre de mises en cause de mineurs pour faits de délinquance a plus que doublé en 20 ans. Dans son rapport sur la prévention de la délinquance juvénile remis mercredi 3 novembre à Nicolas Sarkozy, Jean-Marie Bockel reprend des idées déjà connues comme la responsabilisation des parents et le repérage des troubles dès l’âge de 2 ou 3 ans.
M. Bockel endosse le « repérage précoce » des troubles du comportement chez l’enfant. Une précédente tentative de réfléchir sur la prévention précoce avait suscité un tollé quand elle avait été énoncée par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) en 2005. Le fait qu’elle ait suscité un tollé n’est pas en soi indicatif du bien ou du mal fondé de la propostion, mais du fait qu’elle heurte des intérêts organisés et des cultures professionnelles. Dans un secteur donné, on n’aime pas changer ses référents, celà destabilise: et si on avait raté une opportunité depuis longtemps? Cette piste fut ensuite reprise par Nicolas Sarkozy lorsqu’il était ministre de l’intérieur mais n’avait débouché sur rien.
La voici donc à nouveau en selle. Une « vulnérabilité pourrait être repérée chez les petits entre 2 et 3 ans », estime Jean Marie Bockel, citant un projet d’avis du Conseil économique et social favorable à « un dépistage plus précoce des troubles mentaux des enfants et adolescents », datant de février 2010. Mais l’avis du conseil ne vaut pas vérité scientifique et validité pratique. Cela veut seulement dire que le Conseil n’est pas choqué par l’idée.
Un commentaire rapide suite aux recommandations de M. Bockel est maintenant inutile car le rapport est d’ores et déjà rendu. Je le fais quant même. J’aurais pu donner mon avis sur la question au moment des auditions si j’avais su que cette proposition serait aussi importante.
Je laisse de côté ici l’enjeu politique (quoi proposer qui soit politiquement acceptable comme package par le chef de l’Etat) et le côté professionnel (le fait que les professionnels aiment ou non diverses approches), bien que ce soient ces points qui décident en général de l’adoption d’une reforme.
Je me contente d’aborder le sujet d’un point de vue purement technique: peut-on prouver, a-t-on déjà prouvé que le dépistage précoce apporte des bénéfices? Le principe qui consiste à citer des expériences étrangères (canadienne pour le dépistage précoce ou germanique sur d’autres angles) témoingne d’une ouverture d’esprit. En dehors de l’évaluation d’une approche donnée par les scientifiques, il ne garantit en rien qu’il faudra en attendre de l’efficacité. Or, c’est bien ce qu’on cherche, non? Prévenir efficacement.
Or, il est, dans l’état actuel de la connaissance, impossible de faire de la prévention précoce une politique publique. Je ne sais pas qui en a fait la suggestion lors des auditions, sans doute une âme bien intentionnée. Certes, on sait qu’il existe des trajectoires délinquantes à début précoce (bien qu’il y ait en fait diverses trajectoires dites « early onset » et « late onset » ce qui veut dire que tout le monde ne commence pas tôt, que le proverbe qui vole un oeuf vole un beuf n’est pas vérifé), mais on n’est capable de les tracer qu’a posteriori (une fois qu’il est trop tard). Les études retrospectives portant sur des cohortes (des groupes d’individus suivi dans le temps) permettent de chercher à reconstituer des parcours pour des paquets d’enfants ayant des risque différents. Et même si on décidait de faire quelque chose face à ces supposés groupes à risque à 2 ans, on saurait moins encore comment s’y prendre en France ou aucune étude de cohorte n’a eu lieu sur le thème de la prédiction de la délinquance. Personne n’a d’idée fondée empiriquement des facteurs de risque dans notre contexte social et admnistratif.
En résumé, on ne sait pas isoler les déterminants des trajectoires au temps T (mettons à l’âge de 3 ans) de telle sorte qu’on annule des risques transformés en passage à l’acte 12 ans après, car les facteurs de risques isolés ne sont pas assez spécifiques et prédictifs, bref, cela veut dire que la plupart des enfants présentant ces facteurs de risque à 3 ans ne seront pas délinquants à 15. Et donc qu’on dépenserait les ressources essentiellement pour prévenir des risques qui ne se réaliseront jamais.
L’idée de la prévention précoce est séduisante, mais elle n’est pas applicable pour le moment. Personne n’est en mesure de prédire les comportements 10 ans ou plus après un diagnostic. En fait, une personne n’est pas capable de savoir ce qu’elle fera dans même deux ans. Sebastian Roché, Directeur de recherche au CNRS, institut d’Etudes Politiques, Université de Grenoble.

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