Rendre à César ce qui est à César : l’industrie automobile et les banques sont la cause du « bon bilan » en matière de sécurité des biens. [ 03/21/2007 ]

[ 03/21/2007 ]

Les responsables de la police ont pu présenter l’interprétation suivant laquelle la police serait plus efficace. Et, ils en donnent pour preuve le fait que le nombre total de délits diminuerait précisément sous l’effet de la pression policière (le taux d’élucidation s’élevant). La réalité est tout autre. Les délits qui ont régressé en nombre sont parmi les plus mal élucidés, et le sont de moins en moins. Il est donc improbable que ces infractions aient vu leur nombre s’effondrer sous la pression policière.

Laissons de côté ici les « arrangements » avec la délinquance ou la procédure : 1/ la curieuse augmentation des taux d’élucidation au-delà de 100% (les policiers ont de plus en plus tendance à compter plusieurs fois l’élucidation d’un même délit, ce qui améliore artificiellement le taux d’élucidation) : 2/ le fait que les personnes affectées à la prise de plainte soient moins nombreuses d’après nombre de mes interlocuteurs (ce qui augmente le temps d’attente et décourage la plainte pour les petits délits) ; 3/ le fait que ce sont les policiers qui décident de considérer un délit comme élucidé et utilisent cette marge de manœuvre en fonction des pressions de la hiérarchie, de telle sorte que les magistrats se plaignent au contraire que «les services d’enquête méconnaissent les éléments utiles à l’analyse et au débat judiciaire, comme si le sens des enquêtes n’était plus maîtrisé » (voir le rapport interne de la chancellerie dans Le Monde du 16 février).

Regardons les chiffres disponibles. Quels sont les délits qui ont le plus diminué ou augmenté, et ce en grand nombre ? Depuis 2002 jusqu’à 2006, les violences progressent nettement (coups et blessures : + 30 000), l’usage de stupéfiants (+23 000), les menaces et chantages (+10 000), les incendies de biens privés, notamment dans le cadre des émeutes ou violences urbaines (+ 7000). Dans le même temps, la baisse se concentre sur les atteintes à l’automobile (vols de voiture – 73 000, vols dans les voitures –87 000, vols d’accessoires – 43 000) et les faux chèques (- 38 000).

Il suffit maintenant de regarder si les types de délits qui baissent sont plus souvent élucidés, et inversement. La délinquance s’aggrave là où les élucidations … augmentent : coups et blessures, violences urbaines, chantage, et surtout l’usage de stupéfiant (+ 37 000 élucidations). Enfin, les élucidations au « séjour des étrangers » s’élèvent vivement (+ 29 000). Pour avoir de bons résultats, rien d’aussi efficace que d’interpeller un usager ou un étranger en situation irrégulière : aussitôt vue, l’infraction est élucidée ce qui donne au bas mot un taux de 100%. En un rien de temps, on améliore « l’efficacité policière ». Dans le même temps, les délits qui diminuent sont non seulement ceux dont les taux sont parmi les plus faibles (7%), mais en plus dont l’élucidation … régresse ou ne progresse pas. Le nombre d’élucidation est stable pour les vols liés à l’automobile (objets et d’accessoires), et décline pour le reste (- 5000 pour les vols de voiture et la tendance ne date pas d’hier, – 17 000 depuis 1996), tout comme celle des faux chèques (- 9000).

On l’a compris, il faut une bonne dose d’humour pour trouver dans la statistique de police la preuve de l’efficacité policière. Le taux d’élucidation est le résultat d’une division. Au numérateur on trouve le nombre de faits élucidés par la police et au dénominateur le nombre de faits constatés. Le taux d’élucidation peut donc baisser soit parce qu’on enregistre moins de délits, soit parce que la police élucide plus de délits. Incroyable mais vrai : l’essentiel de l’amélioration des taux d’élucidation s’explique par la baisse de la délinquance (et non l’inverse), qui elle-même découle des efforts des constructeurs d’automobile, des fabricants d’autoradios et des banques.

Le fait de raisonner en « taux d’élucidation » plutôt qu’en nombre permet d’attribuer à la police des « résultats » qui sont ceux des industriels. Comme les banques nous ont convaincu ou obligé à abandonner le chèque peu fiable au profit de la carte de crédit sécurisée, elles font fondre les délits de fraude. Comme les constructeurs automobiles mettent des alarmes, des coupes circuits et des serrures anti-crochetages, les voleurs sont à la peine. Grâce à l’industrie, la sécurité de nos biens progresse. Et, avantage collatéral, le dénominateur du taux d’élucidation policier diminuant fortement permet d’afficher une « performance » incomparable. Dans le même temps, la police constate plus de petites infractions à la législation, par définition aussitôt élucidées. Tels sont les ressorts bien triviaux de l’actuel miracle du « bon bilan » policier.

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