Tension mortelle jeunes/police (version modifiée et augmentée) [ 01/29/2010 ]

[ 01/29/2010 ]

Un malaise durable persiste, et c’est parfois un euphémisme, entre les jeunes des quartiers défavorisés et la police. Et ceci maintenant depuis plusieurs dizaines d’années. Ce qui s’est passé à Woippy ne relève pas du tout d’un phénomène épisodique, même si cette fois c’est une police municipale qui est impliquée, chose plutôt rare au demeurant. On ne peut faire l’impasse sur le fait que lorsqu’une personne est tuée dans des circonstances qui restent à éclaircir, cela génère forcément de l’émotion. Les habitants du quartier se demandent si la police a fait son travail ou si elle a « provoqué » l’incident. Ceux qui ont le relations les plus tendues avec la police sont moins dans l’interrogation. Cela crée un malaise au sein de la population.
A un problème structurel, la réponse ne peut être instantanée. Elle nécessite des changements longs à mettre en œuvre. Il faudrait tout d’abord créer un organisme permanent et indépendant chargé de l’étude des relations entre la police et la population, de toutes les forces qui effectuent des missions de police, qu’elles soient publiques nationales ou locales, ou encore privées. Il faut faire progresser la compréhension du problème d’une manière objective. Comme cela n’est pas le cas, la connaissance du problème ne progresse pas. Une des missions serait de recenser systématiquement l’ensemble des événements qui conduisent au décès d’une personne en lien avec une action de police. Puis de les décortiquer. Puis de faire des recommandations de politiques publiques. Et de publier sur une base au moins annuelle le résultat de ce travail. Si l’Etat ne met pas sur pied une telle commission, les régions peuvent en prendre l’initiative. Sans réflexion collective intégrée au fonctionnement des administrations, il n’y a guère de chance qu’un changement survienne.
Certains jeunes profitent d’un tel drame pour commettre des actes de violence à l’encontre de la police. Il ne faut donc pas leur en donner le prétexte. Il ne doit pas y avoir de jeunes qui meurent dans de telles conditions. Les polices doivent faire en sorte que cela n’arrive pas. Elles seront toujours l’objet de provocations et doivent donc apprendre à ne pas entrer dans ce cycle. Les policiers doivent utiliser la discrétion (le choix) dans leurs décisions qui leur est laissé par la loi. Dans ce cas, la jurisprudence indique que les forces de sécurité ne doivent pas conduire de manière aussi imprudente que les personnes en infraction. Dans le cas d’espère, il vaut mieux ne pas interpeller des jeunes qu’avoir des morts et une émeute.
Cela passe par une réforme de la police en ce qui concerne sa doctrine d’action. Si on avait une police de proximité capable de reconnaître les jeunes sur le deux-roues, ce ne serait pas la peine de leur courir après. Les policiers sauraient où les trouver pour les verbaliser si nécessaire. Les polices municipales qui évitent les quartiers difficiles et se cantonnent au centre ville n’ont pas d’avantage comparatif sur la police nationale en la matière. Le fait d’avoir de gros véhicules neufs ne remplacent pas une solide doctrine de police et la formation. Est-ce qu’on doit faire courir le risque de décès à quelqu’un qui a commis une infraction mineure ? Quand on poursuit des personnes qui n’ont pas de casque, on ne limite pas les risques d’avoir un accident. Le policier a le devoir d’apprécier la situation. Mais cela nécessite qu’il soit formé dans cet esprit. Pour cela, il faut que sa hiérarchie (nationale ou municipale) instaure une doctrine d’action qui fasse de cette interprétation de la situation une priorité. Il faut s’interroger sur ce que l’on veut faire faire à la police : le but est-il de mettre un maximum de PV en faisant de bonnes statistiques, de se lancer dans la confrontation, ou bien de viser à l’apaisement dans les quartiers les plus tendus ?
Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, Institut d’Etudes Politiques, Université de Grenoble

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