Violences à la Villeneuve : « Il n’existe pas de spécificité grenobloise » [ 08/05/2010 ]

[ 08/05/2010 ]

Interview. LEMONDE.FR

Le calme semblait être revenu à Grenoble, lundi 19 juillet, après les violences du week-end déclenchées par la mort d’un jeune braqueur tué par la police. Quelque 300 policiers sont toutefois toujours déployés dans le quartier de la Villeneuve. Un « Grenelle de la sécurité » local, rassemblant forces de sécurité, services de l’Etat, services sociaux ou encore acteurs associatifs, devrait par ailleurs être organisé par la préfecture de l’Isère mardi ou mercredi.
Pour Sebastian Roché, chercheur spécialiste de l’insécurité dans un laboratoire grenoblois du CNRS et professeur à l’Institut d’études politiques de Grenoble, le quartier de la Villeneuve connaît les mêmes problèmes de délinquance que les autres banlieues françaises, en raison de « phénomènes de ségrégation et d’une forte pauvreté ».

Comment expliquer la flambée de violences de ce week-end à Grenoble ? Existe-t-il un problème propre à cette ville ?

Il n’existe pas de spécificité grenobloise. Comme dans le reste de la France, la délinquance se développe dans les banlieues pauvres des grandes villes. Les revenus de la population sont faibles, le chômage, en particulier celui des jeunes, y est très important et des phénomènes de ségrégation spatiales et raciales sont à l’œuvre. Le sentiment d’exclusion que ressent la population est très fort.

Les délinquants poursuivis par la police choisissent alors de se réfugier dans ces quartiers défavorisés car ils savent qu’ils vont y trouver une hostilité de la population à la police et aux institutions. Ce soutien latent fait des banlieues pauvres un terreau favorable pour la délinquance.

Le quartier de la Villeneuve a-t-il fait l’objet d’une rénovation urbaine ?

A la Villeneuve, on est face à une configuration très classique : il s’agit d’un quartier de logements sociaux, construit à la fin des années 1960, au sud de Grenoble, qui regroupe près de 15 000 personnes. Au départ, le quartier était loué pour la mixité sociale qu’il avait réussi à créer : les cadres moyens et supérieurs côtoyaient les ouvriers. Cette réussite s’inscrivait dans une réflexion plus générale sur la rénovation urbaine, avec le programme « Habitat et vie sociale » qu’a notamment mené Hubert Dubedout, député-maire de Grenoble jusqu’en 1983.

Mais ces classes moyennes ont fini par déménager et le quartier a connu un appauvrissement. Il concentre aujourd’hui les populations immigrées et d’origine immigrée, plus pauvres. C’est la même logique du foncier qui est à l’œuvre dans d’autres villes : les populations qui ont davantage de moyens s’installent dans des quartiers considérés comme plus agréables et moins violents.

Comment a évolué la criminalité à Grenoble ces dernières années ?

Dans les années 1970, le grand banditisme était très développé dans la ville, comme dans d’autres métropoles. Des mafieux d’origine italienne et maghrébine s’affrontaient à grand renfort d’armes pour le contrôle des casinos et des réseaux de prostitution. Depuis les années 1980, le commerce de la drogue a pris le relais. Les jeunes caïds sont très armés et violents dans la mesure où le trafic est très développé : il y a donc beaucoup d’argent à protéger. Aujourd’hui, les délinquants sont devenus polyvalents. Ils gèrent toujours la drogue mais effectuent aussi de plus en plus de braquages, depuis un ou deux ans.

Que faire pour limiter ces violences urbaines ?

Les communes manquent de moyens et n’ont presque pas de marges de manœuvre car la politique de la ville se décide à Paris. Il faudrait alors que l’Etat combine la répression avec une vraie politique de prévention quant à la consommation de drogues. C’est une mesure très banale, mais qui n’est plus vraiment à la mode aujourd’hui.

Il est aussi nécessaire de revenir à une police de proximité, comme le demandent les élus grenoblois, adossée à une forme institutionnalisée de consultation de la population : une loi devrait mettre en place une instance qui agrège les demandes, les préférences, les attentes et les difficultés des habitants. La police devrait ainsi définir ses orientations en fonction de la société civile et lui rendre des comptes, au lieu de le faire, comme c’est le cas aujourd’hui, au ministre de l’intérieur.

La police n’est donc pas suffisamment à l’écoute de la population ?

Il y a quelques unités territoriales de quartier (UTEQ) à Grenoble mais elles sont peu nombreuses et peuvent être appelées à tout moment vers d’autres missions jugées plus importantes. Or, en France, tout est jugé plus important que le problème des banlieues.

La police doit reconquérir la confiance de la population. Elle doit être perçue comme rendant service aux habitants pour le maintien de l’ordre et non comme une force qui envahit un territoire. Ce lien de confiance a disparu.

Propos recueillis par Audrey Garric
LEMONDE.FR | 19.07.10 | 17h43

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s