Violences et banlieues : plus de thermomètre, plus de problème. (version longue, publiée sur rue89) [ 01/08/2012 ]

[ 01/08/2012 ]

L’habitude d’une Saint Sylvestre sans chiffres quant aux violences et destructions s’est maintenant installée.
Le thermomètre, c’est le problème. On avait connu l’enterrement de l’indicateurs des violences urbaines qui dérangeait le ministre de l’Intérieur en 2002, M. Sarkozy. On avait connu la non diffusion des chiffres au niveau central en 2009, qui avait conduit à une sous estimation divulguée par la presse à partir du recoupement des chiffres des préfectures. On a connue en 2010 l’interdiction de toute communication aux préfets. L’année passée, le ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux avait annoncé à Maisons-Alfort qu’il n’y aurait « pas » de bilan du nombre des voitures brûlées au cours de la nuit de la Saint-Sylvestre : « j’ai pris la décision de mettre fin au concours, au palmarès, et de ne plus communiquer sur le nombre de véhicules brûlés ». Cohérent avec lui-même, il avait déjà adopté ce principe le 14 juillet 2010 en interdisant à ses services de donner des informations sur ces délits.
Monsieur Guéant a pris le relai depuis quelques mois à la tête de l’Intérieur. Les bonnes orientations ne changent pas. Les responsables politiques et ceux des organismes chargés de la statistique auront, durant ce mandat présidentiel, fait reculer la transparence des chiffres de la délinquance pour la Saint Sylvestre. Triste idée de la démocratie et de la société de l’information. La situation en banlieue mérite sans doute qu’on n’en parle pas. Les Français sont trop sots pour comprendre.
Après avoir restreint la communication au niveau central, puis après avoir interdit aux préfectures de communiquer, cette année toute forme de communication y compris par les autorités locales semble avoir été éradiquée. Dans la presse locale, ici et là, on voit quelques informations partielles sur les destructions de véhicules.
Ainsi, dans l’est de la France, une quarantaine de véhicules ont brûlé à Mulhouse et dans ses environs, selon le décompte d’un correspondant de l’AFP. Dans l’agglomération de Strasbourg plus d’une dizaine de voitures ont été incendiées, selon des décomptes effectués par les Dernières Nouvelles d’Alsace et France Bleu Alsace. Ailleurs, dans les Alpes-Maritimes, dix sept voitures ont été incendiées, essentiellement à Nice dans des quartiers sensibles, selon la préfecture. Vingt-quatre personnes ont été interpellées. A Paris et sa petite couronne, « aucun incident majeur » n’est venu troubler la nuit de la Saint-Sylvestre, s’est également félicitée la préfecture de police de Paris. Dans les Yvelines, une rixe a impliqué près de 80 personnes.
On aura rarement connu une telle pauvreté informationnelle concernant un événement important qui en dit long sur les tensions socio économiques et socio ethniques. Certes, on pourra toujours publier des moyennes annuelles, mais en quoi sont-elles assez spécifiques pour nous éclairer ? Comme toutes les moyennes elles ne renseignent pas sur ces moments particuliers, ces phénomènes d’affrontement et de destruction aux dates anniversaires.
L’époque de la vérité officielle est intéressante à vivre, pourvu qu’elle ne dure pas. Le ministre annonce que tout va bien. La France a passé le cap du Nouvel An 2012 « dans le calme et sans incident notoire », s’est félicité dimanche le ministre de l’Intérieur, Claude Guéant. La preuve ? C’est qu’on ne vous donne aucun chiffre pouvant être vérifié. Intéressant, n’est-il pas. Puisqu’on vous dit « aucun événement majeur ».
Les justifications font peine à entendre. A propos des voitures brûlées, « comme l’année précédente, aucun chiffre ne sera communiqué pour éviter toute surenchère ou compétition entre villes », indique le ministre. Avec une telle justification, on devrait se préparer à interdire la diffusion des chiffres portant sur les attaques à main armée (ça peut donner des idées), mais aussi celle sur les maris violents (ça peut favoriser le passage à l’acte), ou pourquoi pas sur les homicides (pour éviter les vocations). Et si la publication des chiffres de la démarque inconnue encourageait le vol en supermarché ? On garde le tout sous le boisseau. Et on imagine la fortune du principe appliqué au chômage : si on pouvait suspendre la publication, sans doute arrêterait-on de se focaliser sur ces chiffres qui démoralisent les Français.
Ne faudrait-il pas supprimer toute publication des chiffres ? Et également des organismes qui les diffusent et les discutent. En fait, si seul l’état est ses services disposaient des informations sur ce qui se déroule dans la société, tout irait bien mieux. Un modèle de raisonnement inquiétant. Il sera intéressant de suivre ce qui se produira lors de l’alternance, maintenant ou un peu plus tard. Créer un organisme indépendant d’observation et de suivi des violences et confrontations sociales est nécessaire. S’il s’avère qu’il ne peut être attaché au gouvernement, il faudrait sans doute qu’il prenne une autre forme, plus liée à la société civile et aux échelons locaux de la démocratie, plus enclins à prendre en compte les demandes des usagers.
Les informations sur la délinquance sont collectées par des fonctionnaires payés par nos impôts. Elles appartiennent au citoyen et pas au ministère de l’Intérieur ou au gouvernement. L’annonce du refus de publication de tout élément qui permettrait d’évaluer une politique est-elle une bonne politique ? Certes non. Ne pas diffuser les informations est dangereux. Il y a un conflit d’intérêt évident, puisque c’est celui qui dirige la police qui décide de l’opportunité de la diffusion des informations. La leçon qu’on peut en tirer est que la diffusion de l’information qui appartient au public ne doit pas être laissée au ministre de l’Intérieur (ou a tout autre décideur qui est juge et partie). Elle doit être confiée à un tiers, indépendant neutre et garant des libertés, ici celle d’une juste information.
Comment digérer une telle régression ? Le tarissement de la discussion informée est pénible à avaler, car elle est le socle sur lequel s’est construite la démocratie délibérative, dans l’Espace Public qu’avait analysé le philosophe Jurgen Habermas en son temps. L’espace public existe quant les citoyens ont le droit et les moyens de discuter de leurs affaires. La sécurité quotidienne, c’est bien leur affaire.
Comment admettre ces pratiques et les positions de ceux qui les soutiennent ? Difficilement. Mais, la presse nationale semble s’en accommoder, nul ne critique cette habitude nouvelle cette année. Peut-être que si un organe critiquait la politique de non information, il serait à l’avenir privé d’information, qui sait ?
Plus d’indicateur des violences urbaines depuis 10 ans. Plus d’indicateur des destructions et violences lors de la Saint Sylvestre depuis 2 ans. Plus de thermomètre, plus de problème. Encore un petit effort, le problème des banlieues est bientôt réglé.

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