Le 13 novembre. Terrorisme et cohésion nationale

Le 13 novembre : Politique étrangère, renseignement, sécurisation et cohésion nationale.

Après les attaques les plus meurtrières contre la capitale française et la France depuis 1945, les questions sont nécessairement plus nombreuses que les réponses. Et, les premières réactions « à chaud » sont nécessairement fragiles. Je pose avec précautions quelques questions sur la politique étrangère, le renseignement et la sécurisation des cibles, et la cohésion nationale.

1) Il est difficile de ne pas s’interroger, d’abord, sur les liens entre la politique extérieure de la France, et notamment dans son volet militaire, et l’intensification des attaques sur le sol hexagonal. En effet, l’implication de la France indirectement par le rôle des conseillers déployés au Moyen-Orient mais aussi directement par les frappes contre les camps de l’Etat islamique devait logiquement provoquer une réponse de ce dernier. Le ton martial et solennel, sans doute incontournable, ne doit pas être confondu avec le son de la victoire. L’idée qu’on allait se débarrasser des terroristes français avant leur retour en les éliminant en Syrie pouvait sembler probante si l’on n’anticipait pas ses conséquences : le désir de vengeance, et même le besoin de vengeance. Il s’agit de prouver à ses troupes que les coups portés par la France ne mettaient pas l’EI à genoux. Et, tout aussi logiquement, le Président Hollande a déjà tenu la même rhétorique de son côté : ce ne sont pas les centaines de morts à Paris au cours de l’année qui le feront dévier au contraire : « Allah est grand » et « La France est forte». On peut appeler cela l’engrenage de l’escalade. Je ne vois pas bien comment la France pourrait gagner ce type de guerre à des milliers de kilomètres de chez nous, ni d’ailleurs l’EI ici. Mais je vois assez bien comment chaque camp va réussir à tuer des membres de l’autre, et ce pendant de très longues années. On peut également anticiper que Poutine va avoir beau jeu de montrer aux occidentaux qu’ils s’étaient trompés de cible : Al Assad tuait son peuple, mais pas les citoyens de l’UE dans leurs pays respectifs. Restaurer son pouvoir mettrait un terme au vide politique en Syrie, et donc au vide militaire et policier, ce qui endiguerait les velléités de l’EI.

2) Il est difficile de ne pas s’interroger, ensuite, sur le fonctionnement côté réponse opérationnelle (sécurisation) et renseignement. Connaître le fonctionnement des services de renseignement français, chose assez complexe puisqu’il est secret. Mais la réalisation effective d’attentats multiples cette année, noire par son bilan, montre qu’ils sont à la peine. On avait compris qu’il n’était pas simple d’identifier et suivre des individus souvent présentés dans un premier temps comme isolés, des « loups solitaires », mais dont on a vu ensuite qu’ils n’agissaient pas seuls – car c’est impossible. Devant le nombre de cibles parisiennes ce vendredi 13, on devient plus sceptique encore. Comment autant d’équipes capables de frapper autant de cibles de manière coordonnée, ce qui implique nécessairement des dizaines d’auteurs et de préparateurs, ont-elles pu passer au travers du filet ? L’enquête le dira sans doute pour ce qui est des responsabilités au sens juridique et organisationnel. Et notamment sur la question de la multiplication des centres de coordination de la lutte anti terroriste : le fait d’empiler des structures semble plus ressortir de la volonté d’affichage politique de l’action et de la crainte de la critique d’une décision qui aurait défait un organisme quasi identique, ce qui pourrait être reproché en cas d’attaque. Mais, plus profondément, la question du traitement de l’information – je n’imagine pas que la DGSI et le renseignement territorial n’en ai point sur aucun des membres des attaques, même si je n’ai aucune preuve de cela – et du sens des signaux captés semble ne pas fonctionner. Le tri des informations, leur classification, leur interprétation n’est-il pas en cause ?

Au plan opérationnel, le fait de déployer des militaires fixés sur des points connus à l’avance (églises, sites sensibles) mérite d’être interrogé : n’est-ce pas un gâchis de l’usage de la force disponible que de la rendre prédictible ? Cela oriente les actes terroristes vers des cibles molles, et il y en a des dizaines de milliers au delà des sites classés seveso ou des églises comme Paris en a fait tristement l’expérience, mais aussi Londres et Madrid il y a dix ans. Ne faut-il pas mieux avoir des patrouilles qui quadrillent des territoires avec des itinéraires aléatoires. L’articulation des agents sur le terrain avec la population pour obtenir de l’information en temps réel pourrait également constituer un chantier, car les circuits traditionnels sont longs et les réponses lentes. L’alerte d’une patrouille mobile pourrait augmenter la complexité de réalisation des attaques et leur durée.

3) Il est difficile aussi de ne pas s’interroger, enfin, sur les conséquences des attentats sur la radicalisation des opinions des français. D’abord, tous les terroristes sont – jusqu’à présent et sous réserve de ce qu’on va apprendre pour le 13 novembre – français : il y a bien une question de politique étrangère mais également de sentiment d’appartenance à la communauté politique nationale qui n’est pas contenue dans la détention d’un passeport et renvoie à l’adhésion à des valeurs partagées. Ensuite, les attentats sont réalisés au nom de dieu, soit par des organisations qui se revendiquent de l’islam, soit par des individus qui le font au cours des actes, soit les deux. Je reçois ce jour de l’étranger, de pays musulmans où j’ai travaillé des messages de soutien et de compassion qui dénient d’ailleurs la qualité de musulman aux terroristes. Mais, dans les dynamiques collectives, c’est souvent « eux » contre « nous ». Quelque soit la faiblesse des fondements sociologiques de ces identités, elles sont brandies lors des confrontations afin de rechercher l’adhésion à leur cause au nom de quelque chose de commun. La cohésion nationale comme capable d’agréger des personnes différentes par leurs statuts, leurs croyances ou leurs langues est donc un enjeu essentiel. Je pense que le danger le plus grand se tient dans le renforcement d’une division religieuse dans la société française et je dis renforcement car ce serait nier la réalité de dire qu’elle ne se manifeste pas déjà. Les attentats augmentent la crainte, la défiance entre groupes sociaux. Les informations dont la police a besoin sont dans ce cas moins souvent communiquées. Le renforcement des mesures policières pousse au contrôle de populations dont sont, dans un sens vague, issus les groupuscules terroristes, mais dont l’immense majorité n’aurait jamais approuvé et évidemment encore mois commis de tels actes. Ce ciblage ressenti comme une humiliation place un doute sur la place qu’on a dans la société alimente alors la rhétorique de l’EI qui fait de la France un ennemi de l’islam. Je rajoute que c’est bien, pour une part, dans les interactions quotidiennes avec les forces de l’ordre que se construisent les ressentiments et les émotions qui fabriquent nos attitudes vis-à-vis de la collectivité politique et pas uniquement sur internet. Nos dirigeants ont pris le plus grand soin d’éviter l’amalgame entre terroristes et croyants en général, mais dans une situation de radicalisation des tensions cela risque bien de ne pas être suffisant. Dans cet espace de méfiance, les terroristes trouvent des interstices qui leur seront bien utiles.

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