La collecte de renseignements sur l’entourage

Profilage / Publié le 8 Janvier 2016 / interview pour Altantico.fr

Atlantico : Dans quelle mesure la collecte de renseignements sur l’entourage des personnes soupçonnées d’accointance avec les thèses djihadistes peut-elle être déterminante pour identifier ceux qui sont proches de passer à l’acte ?

Sébastian Roché : Le passage à l’acte est le résultat d’un long itinéraire. L’action violente ne s’explique pas uniquement par le fait d’avoir des opinions ou des attitudes radicales. Il faut avoir une cause au nom de laquelle agir et qui justifie le sacrifice de soi, et des autres – victimes collatérales ou cibles. Il faut ensuite évoluer dans un milieu qui partage les mêmes analyses et les mêmes valeurs, qui permet de renforcer chacun dans ses convictions. La recherche d’un idéal compte beaucoup : agir ne relève pas du calcul égoïste, de l’acteur rationnel. L’action elle-même motive : faire, s’engager y compris par la destruction. L’appartenance à un groupe, des réseaux, parfois une famille est importante : ce type d’actes est très difficile à préparer et réaliser seul. Les attaquants ne sont pas des robots qui font simplement ce qu’on leur a dit. Ils doivent y adhérer et cela passe par des relations humaines.

Quels sont les différentes attitudes et degrés de compréhension observés dans les entourages de djihadistes auteurs d’actes de terrorisme ces dernières années ?

Sébastian Roché : L’entourage des personnes joue un rôle important à la fois pour ce qui concerne le renforcement psychologique, le fait de recevoir des encouragements à faire ce qu’on doit faire, et ensuite pour la matérialisation d’un plan. Il faut une préparation et donc des informations, il faut se procurer du matériel (armes, explosif), et aussi une logistique (se transporter, faire venir des équipements) ou encore s’abriter. La connaissance des réseaux par lesquels il est possible de réunir les conditions suffisantes est donc utile. Mais, ce n’est pas nécessairement dans l’entourage immédiat qu’on va trouver tous ces contacts. Certains terroristes avaient eu une exposition très brève avec ceux qui leur ont donné une mission et des indications parcellaires quant aux relais à mobiliser. Une partie de leur besoin est acheté sur le marché parallèle, par exemple pour les armes, qui ne suppose pas de lien émotionnel. Pour d’autres, la préparation peut se faire dans une fratrie. Je ne connais pas d’étude exhaustive qui permette de dire quel est le cas le plus courant, s’il en existe un.

Est-il possible d’améliorer le renseignement humain sur l’entourage des djihadistes potentiels ? Comment parvenir à obtenir les informations et indices dont disposent souvent les parents, conjoints ou amis sur les projets d’attentats d’un de leur proche ?

Sébastian Roché : Il n’est pas possible d’améliorer le renseignement sur l’entourage des potentiels terroristes sans avoir dans un premier temps été capable de dire qui est un potentiel terroriste. Or, pour le moment, les services de renseignement ne se sont pas montré très performants en la matière. Ils n’ont pas su ou pas pu obtenir les informations qui les auraient convaincu que telle personne devait plus qu’une autre être surveillée. Et, même quand ces signaux étaient flagrants comme dans le cas de l’attaque de Charlie Hebdo (le dessinateur Charb avait reçu des menaces multiples), la police parisienne ne les a pas prises au sérieux au point de mettre en place les dispositifs de protection adéquats. Bref, même quand on est alerté, cela ne signifie pas qu’on va agir pour protéger efficacement. Lorsqu’on voit le nombre d’intervention démesurées par les moyens utilisés par les forces de l’ordre sous l’état d’urgence, avec des dizaines de fonctionnaires déployés pour se rendre dans les logements de tel ou tel personne « suspecte » par exemple, on se rend compte de la faible qualité du renseignement. Si on a eu le bon renseignement et la bonne mesure du risque, on est en position d’éviter le gaspillage des ressources. Surveiller l’entourage m’apparaît une idée peu crédible tant qu’on est peu à même de définir le risque réel chez un individu: cela ne ferait que multiplier massivement les personnes à suivre, et donc les coûts, mais aussi les informations à collecter et analyser.

Quelqu’un qui prépare un attentat n’informe pas les personnes qui ne sont pas partie prenante. Les personnes (voisins, amis, famille) qui se doutent qu’un de leurs proches prépare quelque chose de « pas net » (dont on ne sait pas ce dont il s’agit) pourraient confier leurs doutes aux autorités. Ce qui les pousserait à le faire est la confiance: confiance dans les autorités, confiance dans la police. Malheureusement, le niveau de confiance n’est pas très élevé dans la population, et moins encore dans les minorités en France du fait du passif dans les relations avec la police. Or, en sont issus une partie des quelques centaines des djihadistes – mais pas tous puisque les convertis de fraiche date y sont présents. La construction d’une relation de confiance et de proximité m’apparaît essentielle. Elle se forge dans la durée, par les contacts au quotidien avec les policiers ou les autorités. Les interventions mal calibrées que je mentionnais plus haut risquent d’avoir l’effet contraire si elle sont perçues comme stigmatisantes. Le traitement différencié des bi nationaux aussi, la déchéance de nationalité pouvant être prise comme symbole politique d’une loi à deux vitesses.

 

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