Etudiants et violence policière: exception ou habitude ?

La publication en ligne des vidéos montrant les violences exercées par certains policiers à l’encontre des lycéens a porté ce thème sur le devant de la discussion publique, prolongeant celui des modes d’exercice de la mission de police dans le cadre de l’Etat d’urgence. Cela soulève la question de l’habitude de l’usage (inutile et dangeureux) de la force et de l’intimidation dans les pratiques des policiers et dans les normes fixées par la hiérarchie.

En effet, devant un établissement scolaire du XIXe arrondissement de Paris, le lycée Henri-Bergson le jeudi 24 mars 2016, des adolescents ont filmé et posté la vidéo d’un élève de 15 ans à terre, entouré de plusieurs policiers et frappé violemment au visage. La Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) a posté d’autres vidéos qui indiquent selon elle que « Ce n’est pas le seul dérapage qui s’est produit ce matin-là devant ce lycée », et estimant que « une bonne vingtaine de jeunes ont été frappés ». On y voit en particulier des policiers, lors de la dispersion de l’attroupement, les lycéens qui marchent calmement, suivis d’ un homme portant un blouson noir et une capuche, sans brassard de policer, donner des coups de matraque de façon répétée sans raison apparente. D’autres rapportent des violences verbales, des étranglements par les policers ou encore des gifles (Le Monde, 01/04/2016). Des policiers, contrairement à ce que la loi autorise, auraient interdit de les filmer d’après rue89: « Un ami a essayé de filmer et s’est fait attraper par un policier : “Tu ne filmes pas.”. L’inspection de la police (IGPN) a été saisie et une enquête judiciaire a été ouverte pour certains faits.

L’usage de la violence est-il lié aux opérations de maintien de l’ordre ou bien s’agit-il d’une pratique que l’on retrouve plus généralement au cours des interactions entre police et jeunes ? L’enquête menée fin 2012 en France et en Allemagne (projet « Polis », CNRS/Sciences Po Grenoble- Institut de Criminologie/Max Planck Freiburg) auprès d’environ 20.000 adolescents dans plusieurs grandes villes permet d’avoir une idée plus précise. On trouvera plus de résultats dans la lettre d’information de la Société Européenne de Criminologie, Cambridge (voir ESC newletters page 4 et suivantes pour plus de résultats http://www.esc-eurocrim.org/newsletter/Dec13ESCnewsletter.pdf ).

Les interactions entre la police et les adolescents sont divisées en plusieurs types, celles qui sont à l’initiative des adolescents (il s’agit souvent d’une demande de service, dans la rue ou au commissariat), et celles qui sont à l’initiative des policiers (le plus souvent avec un contrôle des papiers voir une palpation ou une fouille, et diverses questions posées). Pour chaque interaction à l’initiative de la police, les adolescents mâles décrivent leur comportement et celui des policiers. Ils disent notamment si la police s’est montrée violente, de façon verbale ou physique (« plutôt » ou « tout à fait » violente). En France, 10% des garçons décrivent un contrôle au cours duquel la police est devenue violente (un pourcentage qui atteint même 33,5% pour les jeunes issus de la minorité). En Allemagne, le chiffre pour les mêmes interactions est de 4,5% (et 9,2% pour la minorité).

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En France le recours à la violence n’est certes pas la norme (puisque seuls un dixième des cas est concerné pour la majorité), mais, comparativement à la police en Allemagne, il y est deux fois plus fréquent (et même trois fois plus pour la minorité). Un tel pourcentage n’est pas du tout marginal (on ne parle pas ici de 1 ou 2%), et il implique une régularité dans l’usage de la force. Cet usage est probablement concentré inégalement sur certains agents comme on le voit dans les vidéos où les lycées se font frapper (certains policiers utilisent la violence, d’autre ne le font pas, d’autres enfin assistent le policier violent volontairement ou non en maintenant le lycéen). Cela indique qu’il existe en France des pratiques violentes régulières lors des contrôles et dont les agents auteurs sont nécessairement connus de les collègues et également de la hiérarchie.

Le fait qu’on observe dans une situation de maintien de l’ordre des violences verbales et physiques n’apparaît pas comme une anomalie liée à des circonstances particulières, mais semble bien avoir comme soubassement des pratiques banalisées lors des contrôles ordinaires par certains policiers français (et, encore une fois, tous ne sont pas concernés). Cela mérite de s’interroger sur la fabrication de l’éthique et de la culture professionnelle et de son appropriation par tous les agents.

Un écart de un à deux avec l’Allemagne dans l’usage de la violence lors des contrôles  (e même un à trois pour les minorités) traduit probablement des différences d’organisation de la police, d’adhésion des agents à l’idée d’une police respectueuse, de savoir faire professionnel (il est plus compliqué de ne pas être violent que de l’être), de management par la hiérarchie directe et par le ministère de l’Intérieur. Les interactions et les mécanismes de vérification mériteraient d’être recensés, analysés régulièrement et de faire l’objet de propositions d’améliorations. Malheureusement, ce n’est pas le cas, et, pour les affaires extrêmes et bien documentées, les coups de gueule du ministres, les enquêtes et décisions de justice ne seront pas, à eux seuls, de nature à remédier à la situation.

 

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