Violences et absence d’espoir politique. Le clash entre policiers et manifestants. 

Tribune publiée sur Télérama.fr, voir http://www.telerama.fr/idees/quoi-de-neuf-sur-la-violence,142783.php

Après presque deux mois de mobilisations, de protestations et de confrontations, le bilan est lourd. Il convient de prendre la mesure d’un mouvement de protestation qui est capable d’attirer largement, de se déployer dans les grandes villes, de Rennes à Grenoble, de Paris à Lyon et Toulouse, et de durer. Il ne saurait exister sans de profondes motivations et des formes d’organisations. Le niveau de violence observé, qui n’atteint pas celui qu’on a connu lors des manifestations de désespoirs des ouvriers de la sidérurgie, ou même des marins pêcheurs armés de barres de fer (où le Parlement de Bretagne fut incendié en 1994), est élevé, les images spectaculaires en témoignent.
Dans ce mouvement protéiforme, il y a deux niveaux. D’une part, celui de la politique, du projet de société, des lois. C’est également le niveau d’où partent les instructions aux forces de l’ordre. D’autre part, il y a le niveau de la rue, des situations où l’on mesure sa force, et où l’on s’affronte, et où les ordres sont exécutés. Le niveau de la rue est le plus scruté, par les téléphones mobiles, les go-pro, les caméras, et relayé en direct sur périscope ou en léger différé sur youtube. Ce qui me frappe le plus c’est l’agrégation de différentes foules plus ou moins miscibles. La présence de groupes contestataires d’extrême-gauche est attestée par nombre d’observateurs, et leurs effectifs se comptent en dizaines (comme à Grenoble), parfois en centaines (comme à Nantes), et donc probablement bien plus à Lyon et à Paris. Ils sont politisés, raisonnablement organisés et équipés pour harceler les policiers. Au niveau tactique, ils savent communiquer et choisir leurs lieux et moments d’engagement, être mobiles – plus que les policiers en dépit des modifications de doctrine qui ont été introduites dans la police depuis les années 90 et ont tendu à scinder les grosses unités d’ordre publiques (qui pèsent plus de 70 agents) en petits morceaux aptes à réagir séparément sur plusieurs incidents simultanés. Rapides, aguerris, ces militants ne se font pas nécessairement interpeller. Plus récemment, ils ont été rejoints par quelques collégiens issus des quartiers qu’on appelle pudiquement populaires, des zones pauvres et périphériques. Ils apparaissent plus jeunes, entre 14 et 16 ans. Ils veulent en découdre avec la police. Le matériel récupéré par la police à Paris, à Grenoble ou à Nantes ne laisse pas vraiment de doute : frondes, cocktails incendiaires, marteaux, mortiers de feu d’artifice – une nouveauté à cette échelle dans les manifestations.

Des étudiants de lycée ou de l’université complètent la composition de la foule. Et, bien sur les « institutionnels », les organisateurs des cortèges syndicaux, eux-mêmes débordés par leur base, d’une part, et par les autonomes, d’autre part. Ils se révèlent souvent dans l’incapacité de faire fonctionner efficacement leur service d’ordre, et se montrent réticents à la coordination avec les pouvoirs publics. Une bonne partie du caractère paisible des manifestations tient à la coopération en amont entre les préfectures et les organisateurs. Lorsque les institutionnels ne peuvent plus ou ne veulent plus jouer ce jeu, l’alchimie de la tranquillité des cortèges ne fonctionne plus, le mélange est instable, très difficile à encadrer. C’est précisément ce qui se produit.

Dans cette situation, caractérisée par une dynamique de plus en plus tendue, l’autre acteur de terrain est naturellement la police. On sait que la dynamique du conflit de rue dépend de la manière de gérer la rue, et que les premiers moments d’une rencontre en fixent pour longtemps la tonalité. Or, la dynamique de ces affrontements a sans doute été enclenchée, dès le début du mouvement, par le traitement réservé le 24 mars à un étudiant du lycée Henri Bergson, filmé, mis en ligne, et visionné des centaines de milliers de fois. On voit des agents chercher à faire souffrir un étudiant en le frappant. Par ailleurs, la durée du mouvement sous ses diverses formes explique probablement que les choses s’enveniment. Le fait que le conflit s’éternise fatigue les agents, augmente leur stress et donc les actes agressifs. Même les manifestations non violentes de groupes de jeunes qui ne cassent rien et déambulent jusqu’à 23h00 dans les rues mobilisent les policiers sur des amplitudes horaires larges. En revanche, je ne crois ni à la thèse d’une stratégie du gouvernement qui viserait à criminaliser le mouvement (en fait, j’aimerais croire que le gouvernement a une stratégie), ni que des objectifs chiffrés d’interpellations aient été fixés aux policiers, expliquant leurs tactiques (d’ailleurs variables d’une ville à l’autre). Je ne crois pas non plus que les policiers sur le terrain aient la bride sur le cou, et qu’il y aurait un aval implicite de la hiérarchie pour « laisser faire » la violence et donner une leçon à ceux qui se risquent à les défier. Au contraire, seules des instructions fermes de la préfecture de police de Paris expliquent que les agents restent statiques, et en province les cadres sont directement impliqués dans la préparation des manifestations : ils veillent à ne pas envoyer sur le terrain les policiers qui craquent (les plus à risques), encadrent ce terrain avec une forte présence hiérarchique, expliquent aux gradés les enjeux d’une action professionnelle qui évite la violence. Le ministre de l’Intérieur n’a certainement pas intérêt à ce qu’un étudiant tombe au sol et y reste. Et, c’est précisément ces précautions qui poussent à s’interroger sur les formes prises par la dynamique d’affrontement.

Il ne fait pas de doute que, placée là où elle est par l’autorité politique, c’est-à-dire comme tampon face à une colère individuelle ou collective, syndicale ou autonome, la police reçoit des coups, violents. Il n’est pas douteux non plus que la police est violente. C’est d’ailleurs une de ses fonctions officielles : exercer la violence au nom de l’Etat, que le droit appelle pudiquement « la force ». Les policiers chargent, frappent, utilisent des armes comme les bâtons, les flash balls ou d’autres lanceurs (une pratique qui varie suivant les départements, laissée à l’appréciation locale pour le moment. Absente à Paris ou à Nantes, elle a été employée à Rennes, où un étudiant a perdu un œil), lance des gaz lacrymogènes ou des grenades de désencerclement. Il n’y a pas différence de comportement de part et d’autre : l’engagement physique est le moyen de l’exercice de la violence. On tronçonne le cortège, on bloque ou on se jette sur des participants ; réciproquement, on isole les policiers, on les frappe même à terre, on incendie leur voiture. La violence policière fait, forcément, écho dans l’opinion au tir mortel des gendarmes dans la ZAD de Sievens, au manque de transparence dans la gestion des sanctions soulignées par les associations comme l’ACAT, et à l’opacité de l’administration française qui a choisi de ne pas se doter d’organisme d’enquête indépendant.

La différence quant à l’appréciation de la violence tient à l’idée qu’on se fait de sa légitimité. Les syndicats de policiers la revendiquent : ils expliquent qu’ils font leur travail, c’est-à-dire qu’ils font ce qu’il faut une fois qu’on leur a donné des ordres. Ces ordres peuvent être de bloquer le cortège qui sort du périmètre autorisé, d’interpeller les casseurs, de ne pas bouger même si on reçoit des blocs de pierre (ou le contraire de tout cela) suivant l’appréciation des autorités préfectorales et policières locales (le directeur du département). La fonction de la police est de défendre l’ordre tel qu’il est défini à un moment donné par le pouvoir politique, et sur le terrain par l’administration. Mais, la fonction ne crée pas la légitimité. Un syndicat des commissaires, le SCPN, se croit autorisé à, je cite, « exiger le respect de la Nation » dans son tract d’appel à la manifestation « stop la haine anti-flic ». Pourtant, le respect de la Nation ne se commande pas, on ne lui donne pas d’ordre ; la police doit lui obéir, au contraire. Mais dans une société polarisée, que doit faire la police ? On a vu ce dilemme posé dans des cas plus extrêmes où la police cesse de soutenir les autorités légales et rejoignent la cause du pays réel, mais nous n’en sommes pas là. Les manifestants revendiquent une autre légitimité, pour ceux qui en cherchent une (les plus politisés). Il s’agit, précisément, de dénoncer l’ordre juridique qu’on veut leur imposer, la violence de la loi travail, et de lutter contre l’instrument qu’est la police. Les légitimités qui s’affrontent sont incommensurables et il n’y a pas d’issue policière à cet affrontement, car ses ressorts ne sont pas de la compétence de la police : ce ne sont pas les canons à eau, plus de lanceurs de balles ou des effectifs accrus qui vont résoudre le problème. L’incapacité politique du gouvernement à définir une issue politique acceptable est la source des violences.

Témoin des violences produites par d’importants groupes de manifestants (même s’ils ne sont qu’une fraction du total des cortèges), l’opinion publique rejette ces violences tout en se montrant incroyablement favorable à Nuit Debout un mois après le début du mouvement (près de la moitié des sondés selon un sondage). Le choix des lieux de réunion et des cibles lors des manifestations ne laisse pas de doute sur le caractère politique du mouvement qui n’a, de ce point de vue, rien à voir avec les émeutes de 2005 : l’emblématique place de la République, la police, les banques, les grandes enseignes internationales, le domicile de Manuel Valls dans le 11ème arrondissement… Les banderoles et les slogans de dénonciation (lancés par les autonomes et repris par les lycéens : « Tout le monde déteste la police », « police, casse-toi, la rue n’est pas à toi ») ou de revendications sur la loi Travail traduisent la même chose.

Une fracture interne divise tellement profondément la gauche que les principales oppositions viennent de son propre camp. Elle affecte le monde syndical par contrecoup ; le vide politique est occupé par des forces naissantes. Et cela ne saurait se passer sans violence. Le conflit est l’essence de la politique : on se masse, on se compte, on fait comme si on était prêt à la confrontation et si nécessaire on l’engage. Certains le font sans espoir, d’autres pour négocier. Il est difficile de ne pas relier la crise des partis et celle qui se joue dans la rue. Manquant de concertation, rigide, craignant de faire demi-tour et d’être perçu comme mou, le gouvernement a réussi l’exploit de mobiliser contre sa politique, ou son absence de ligne politique identifiable, une improbable addition de forces sociales, syndicales lycéennes, ou autonomes et radicales – un terme désormais banalisé. Faute de vision politique et de leadership, il envoie les forces de police faire face à une montée de la colère (car il faut être exaspéré pour aller se battre), sur un fond de mécontentement profond, de crise sociale et, surtout, de défiance totale vis-à-vis de la classe politique (un phénomène mesuré régulièrement par les enquêtes du Cevipof à Sciences Po et qui concerne neuf personnes sur dix). Qui veut écouter et suivre un leader lorsqu’il pense qu’on ne se soucie pas de lui ? La légitimité se reconnaît à l’obéissance qu’elle entraîne, son défaut au besoin de l’usage de la force. Voilà où nous en sommes.

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