Nice : face au terrorisme, le gouvernement privilégie les symboles aux réformes

L’OBS. LE PLUS. Depuis l’attentat de Nice, l’opposition multiplie les critiques à l’encontre du gouvernement. La réponse apportée par les autorités au risque terroriste ces derniers mois est-elle vraiment en cause ? « S’il ne fait pas de doute que le gouvernement s’est mobilisé, l’orientation prise mérite d’être débattue et peut être critiquée », écrit Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS. (Publié le 19-07-2016 / Édité et parrainé par Sébastien Billard).

Après l’attaque au camion, lors du 14 juillet à Nice, l’opposition a choisi de politiser la question de l’efficacité de la réponse gouvernementale, une approche nouvelle qu’elle avait répugnée à adopter après les attentats de Paris en janvier puis en novembre 2015.

Insuffisance et incohérence sont les maîtres mots de l’offensive, alors que lors de la traditionnelle interview du 14-Juillet, le chef de l’État avait annoncé que l’état d’urgence serait levé le 26 juillet en France, avant d’annoncer qu’il serait prolongé le soir même. Au plan national, Nicolas Sarkozy, toujours prompt à se saisir d’un sujet portant sur les questions de sécurité – sans doute nostalgique de la période où il était un prometteur ministre de l’Intérieur et oublieux des cafouillages lors de l’affaire Merah en 2012 alors qu’il était président – a fait quelques saillies au journal de TF1.

Une liste de mesures inapplicables

« Tout ce qui aurait dû être fait depuis 18 mois n’a pas été fait », a-t-il déclaré. Puis de faire la liste de mesures dont certaines sont déjà appliquées (par exemple sur la fonction du préfet de fermer des lieux publics) ou d’autres sont inapplicables (comme de confondre une « fiche S » avec une décision de culpabilité par un juge et de prononcer une expulsion).

Mais, les autres candidats à la primaire de droite ne furent pas en reste. Sans s’attarder sur Henri Guaino, qui a regretté que les militaires à Nice ne fussent pas équipés de lance-roquettes, on notera l’offensive d’Alain Juppé, d’ordinaire plus modéré mais qui n’a pas hésité à trancher : « si tous les moyens avaient été pris, le drame n’aurait pas eu lieu », précédant même M. Sarkozy.

Le rapprochement des points de vue s’explique conjoncturellement, sans doute, par le souci mutuel de ne pas laisser le champ libre à leur principal rival : la primaire a de fait déjà commencé. Au plan local, l’ex-maire de Nice Christian Estrosi a accusé dans une interview à « Nice Matin » la préfecture de n’avoir pas bien fait son travail de sécurisation de la promenade. Insuffisance donc : « J’affirme donc que le soir du 14 juillet, les présences policières et militaires étaient insuffisantes. »Exit ses affirmations du 19 janvier dernier sur la vidéo surveillance et le fait que « si Paris avait été équipé du même réseau que le nôtre », les frères Kouachi n’auraient pas pu agir.

L’importance est donnée au « faire savoir »

Le motif de la critique est de l’ordre de la tactique politique, mais cela ne signifie pas qu’il ne faille pas s’interroger face à la multiplication des attaques. S’il ne fait pas de doute que le gouvernement s’est mobilisé, l’orientation prise mérite d’être débattue et peut légitimement être critiquée.

Ce qui me frappe, c’est l’importance donnée au « faire savoir », aux symboles à l’opinion et aux policiers, et à l’orientation technique et de court terme dans l’approche gouvernementale.

Ainsi, les coûteux déploiements des militaires (« Sentinelle » mobilise 10% des effectifs) sur les sites sensibles sont très visibles, certes, mais aussi de ce fait très prévisibles, et la notion de site sensible change avec les cibles des attaques, cibles elles-mêmes en nombre illimité dès lors que les civils sont visés. La constitutionnalisation de la déchéance de nationalité s’inscrit dans la même veine, même si elle n’a pas aboutie : beaucoup de bruit pour une efficacité plus que douteuse.”

Le cadre légal d’usage de leurs armes par les policiers a un peu changé, satisfaisant une revendication des corps, mais était-ce vraiment un point faible de la réponse française ? Ah, j’oubliais les trois jours de deuil national… Ce débat symbolique va reprendre de plus belle sur la prolongation de l’état d’urgence, symbole de la « détermination totale » du gouvernement.

Les racines de la haine ne se bombardent pas

La réponse judiciaire peut être brandie comme plus dure devant les caméras, mais ceux qui se préparent à mourir s’en soucient-ils véritablement ? On peut bombarder le califat, mais même dans l’hypothèse où le petit poucet français qui accompagne le géant américain fragiliserait l’État islamique, ferait tomber Rakka ou Mossoul, où est la garantie que cela diminuerait la haine de l’Occident et la volonté de vengeance d’individus ou de petits groupes ?

Les racines de la haine ne se bombardent pas. On doit s’interroger sur la stratégie d’ensemble du gouvernement, dont l’objectif n’est pas évident sinon de se blinder lui-même face aux critiques de la droite. La tentation de ne pas débattre de la stratégie anti-terroriste a finalement été contenue.

Une commission d’enquête parlementaire mise en place début 2016 sur « les moyens mis en œuvre par l’État » a rendu un rapport important le 5 juillet. Je suis d’accord avec François Heisbourg pour dire qu’il est stupéfiant que le ministère de l’Intérieur n’ait pas réagi à ce rapport. C’est de très mauvais augure quant à la volonté du gouvernement de s’orienter vers des réformes structurelles du renseignement. Dès le 6 juillet, Bernard Cazeneuve les rejetait publiquement. Les symboles d’accord, les réformes, non.

J’ajoute que la réponse militaro-policière contribue, dans le meilleur des cas, à agir efficacement dans le court terme, mais que ce n’est pas suffisant. Je n’ai pas de recette miracle, mais la lutte contre le terrorisme ici en France ne me semble pas pouvoir être gagnée sans l’adhésion de la population, dans les milieux sociaux, quartiers et dans toutes ses confessions.

Des réponses surtout techniques

Renforcer les moyens techniques des agences de police et de renseignement n’a de sens que combiné avec la recherche de la confiance de la population, d’une part, et avec un accent fort mis sur l’éducation, d’autre part. Or, quelle est la stratégie et quels sont les progrès réalisés dans ces directions ?

Il y a urgence à construire une réflexion sur l’adhésion à la nation ici et maintenant, et de rechercher comment l’Éducation nationale peut y contribuer. Avant de déradicaliser, il faudrait chercher à limiter les facteurs locaux favorisants et à désactiver ce qui rend éligible à un tel processus.

L’erreur est selon moi de se laisser happer par la tentation de penser techniquement la réponse (plus de personnels, plus de droits de limiter les libertés, plus d’équipements techniques pour le faire), et d’oublier l’enjeu de la recherche de la cohésion sociale.

 

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