Pré-Radicalisation. Il y a un terrain favorable à la formation des attitudes radicales.

Le Monde, Interview de Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, auteur d’une étude sur la « pré-radicalisation ». Propos recueillis par Guillaume Poingt. http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/07/19/il-y-a-un-terrai…vorable-a-la-formation-des-intentions-meurtrieres_4971691_3232.html
1) Que désigne la pré-radicalisation et pourquoi vous y être intéressé ?
Sebastian Roché : « La pré-radicalisation est le stade qui précède la formation de l’intention de passer à l’acte. La radicalisation est la phase qui suit l’intention, et se traduit par un passage à l’acte violente, en s’attaquant à des passants dans la rue et en tirant sur des policiers comme à Nice ou en posant une bombe au Stade de France par exemple. Ce passage à l’acte suppose de la logistique et des complices, ce dont mon étude ne traite pas. La question principale que je me posais, était « est-ce que les itinéraires des jeunes qui passent à l’acte sont des itinéraires individuels ? ou des forces alimentent-elles un rejet de la société ? ». Je trouve la théorie du « loup solitaire » insuffisante, car il y a nécessairement quelque chose qui prépare à accepter un message radical. Quand un jeune adulte regarde une vidéo de l’Etat Islamique sur internet, comment se fait-il qu’il puisse être séduit ? L’objectif de ce travail est de voir ce qui se passe dans sa tête avant qu’un jeune ne s’engage dans une action violente. Mes conclusions s’appuient sur une étude réalisée auprès de 9.200 adolescents français (UPYC voir http://www.les-adolescents-et-la-loi.fr), dans les Bouches-du-Rhône, de mars à juin 2015, que j’ai dirigée au CNRS, avec l’appui de l’Agence nationale de recherche, le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique, et avec le soutien de l’éducation nationale. Notre échantillon est issu d’un tirage aléatoire des classes dans les écoles. Il montre l’existence, au-delà de la pointe émergée de l’iceberg, de clivages socio-économiques et religieux ».

2) Pour vous, quelles sont les causes de la pré-radicalisation ? Peut-elle se réaliser de manière éclair ?
S.R : « Il y a deux ensembles de causes qui expliquent la pré-radicalisation des adolescents. Premièrement, la relégation socio-économique. Concrètement, habiter dans un quartier pauvre de type HLM, venir d’un milieu socio-économique défavorisé avec une mère qui a souvent un niveau d’études faible, échouer à l’école. Puis, enfin, connaître une trajectoire délinquante qui elle-même débouche sur une hostilité envers la Police. Tout ceci engendre un rejet de la France et l’adoption de l’idée que la violence est justifiée, qu’elle est “une bonne chose”. Deuxièmement, l’autre ensemble est lié aux croyances et aux valeurs. Pour certains, particulièrement chez les jeunes musulmans, la religion a quelque chose de sacré et certaines valeurs ne sont pas négociables. Cela peut se traduire par un rejet de l’égalité, par exemple le fait de refuser de mélanger les hommes et les femmes à la piscine, ou un rejet de l’idée qu’on puisse vivre librement sa sexualité. Certains principes religieux s’opposent aux principes d’égalité et de liberté, qui sont des principes essentiels du régime politique français. Les deux ensembles de causes favorisent le rejet de la Nation et à la justification du recours à la violence. On retrouve ce profil chez les radicalisés. Que ce soit Mohamed Merah ou les frères Kouachi par exemple, les terroristes français sont souvent des garçons issus des cités pauvres ou ont des antécédents violents et qui avaient aussi une interprétation fondamentaliste de la religion. A Nice, pour Bouhlel, son interprétation de sa religion n’est pas connue. Ceci me pousse à douter de la “radicalisation éclair”, une expression qui traduit chez les autorités qu’elles n’ont rien vu venir. Il y a un terrain favorable à la formation des intentions meurtrières ».

3) Vous expliquez que « les valeurs liées à la religion déterminent l’adhésion à la communauté nationale ». Est-ce que vous voulez dire que les valeurs contenues dans certaines religions sont incompatibles avec le sentiment d’appartenance nationale ? [mettre les deux graphiques en annexe]
S.R : « Ceux qui sont très attachés à la religion sont globalement moins ouverts à l’idée de reconnaître aux autres le droit de vivre librement leur vie, et par exemple leur sexualité. On trouve cela notamment chez les musulmans affirmés. On observe de réelles différences quand on les compare aux athées. Chez les adolescents musulmans, il y a une adhésion plus fréquente à un dogme et à une règle qu’il faut respecter. Cela peut conduire à se dire « les homosexuels sont impurs, Dieu le dit et il détient la vérité. Nous, les hommes, nous n’avons rien à ajouter ». Il y a donc une tension entre les valeurs de certains musulmans et les principes des démocraties libérales, que ce soit la France, l’Angleterre, l’Espagne… Cette absence de reconnaissance dans les valeurs de la majorité et cette prise de distance débouchent sur le fait de penser « je ne me sens pas Français ». Toutefois, on ne doit pas enfermer les musulmans dans un stéréotype, car il y a aussi une grande hétérogénéité entre eux. Les catholiques sont, eux, plus sécularisés: 80 % pensent que la religion n’est pas très importante dans leur vie quotidienne. Enfin, les athées montrent le plus d’attachement au respect du désir des individus à vivre comme ils le souhaitent. En résumé, plus on s’investit dans une communauté de la foi, moins on reconnaît la communauté nationale. On peut dire qu’un pilier essentiel de l’identité française, c’est l’athéisme ».

4) Qu’est-ce qu’on a raté en France et que faut-il faire ?
S.R : « Dans certains quartiers, les pauvres vivent entre eux. Il faut agir par les politiques publiques sur les effets ghettos, et ne pas se contenter de les dénoncer. On a laissé tomber la politique de la ville et la lutte contre la ségrégation urbaine et on a oublié de s’occuper des segments défavorisés de la population. Il y a clairement un malaise : il y a eu des émeutes nationales en 2005, maintenant le terrorisme. Il faudrait dynamiser les actions de prévention contre la délinquance ordinaire qui est située sur le chemin de la radicalisation. L’autre gros problème c’est qu’on ne sait pas comment aborder la question religieuse en France. Il n’y a pas eu de réflexion profonde sur la place de la religion en tant que système de convictions profondes et on fait de la religion un substitut à une intégration sociale ratée. Le gouvernement se contente de proclamer des principes comme la laïcité, ce qui est insuffisant. Il faudrait discuter à l’école de la question des valeurs, par exemple de la signification et des raisons de promouvoir l’égalité de genre. Dans une société très hétérogène, il faut partir du principe le partage des valeurs communes n’est pas une évidence ».

5) Que pensez-vous de la querelle entre Olivier Roy (qui parle « d’islamisation de la radicalité ») et Gilles Kepel (qui parle lui de « radicalisation de l’islam ») ?
S.R : « Leurs visions sont fondées sur des interprétation générales, très stimulantes. Mon analyse repose sur des données individuelles et permet de quantifier les effets observés. Olivier Roy affirme qu’il y a des mécanismes socio-économiques qui conduisent à la radicalisation. Et effectivement, je constate que l’exclusion joue un rôle important dans la légitimation de comportements violents. Gilles Kepel pense que l’islam se radicalise. Je constate que l’adhésion forte à l’islam est effectivement associée au processus de rejet de la nation. Les idées sont donc importantes, et notamment celles liées à la religion lorsqu’elle inspire une vision du monde selon laquelle il faut respecter littéralement les textes religieux. Les deux mécanismes concourent à la pré-radicalisation. Empiriquement, leurs deux explications se combinent et ne sont pas opposées ».

(NB: cette version diffère légèrement de celle publiée dans Le Monde daté du 20 juillet,  « il y a un terrain favorable à la formation des intentions meurtrières » car les modifications que j’ai demandées sur le texte avant publication n’ont pas toutes été prise en compte par le journal, et j’ai également édité le dernier paragraphe a posteriori sans en modifier le sens).

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