“Les personnes les plus satisfaites de la police sont celles qui n’ont jamais affaire à elle”

 

Interview pour le journal de la CFDT publié le 10/06/2016 à 12H40 par Nicolas Ballot, voir:

CFDT – [Dossier] La sécurité, un défi citoyen

Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, Sciences Po-Université Grenoble-Alpes.

1/ On confond souvent insécurité et sentiment d’insécurité. Comment définissez-vous ces deux concepts ?

L’insécurité n’existe pas si elle n’est pas ressentie, les deux notions renvoient donc à la perception d’une menace. Dans les années 70, le gouvernement a commencé à parler du sentiment d’insécurité en même temps qu’il s’est soucié de la sécurité quotidienne des Français, celle d’aller et de venir dans les rues ou les parcs en toute quiétude d’esprit. Cette notion a émergé en parallèle à celle de « petite ou moyenne délinquance » dans les débats publics. L’insécurité était une manière de pointer les attentes des citoyens, la délinquance ordinaire le problème à résoudre. Les deux termes restent associés, pour le moment encore, du fait de leur naissance simultanée en politique. Par exemple, on n’utilise pas ce lexique à propos du terrorisme : on parle de radicalisation, de stratégie de la terreur.

2/ L’insécurité est une thématique politique majeure de ces dernières années. Cette tendance est-elle récente ?

L’insécurité au sens large est un élément essentiel de la politique. On ne gouverne pas un peuple libre sans offrir de la sécurité, ou tout au moins en promettre. Mais, la rhétorique du gouvernement change avec le temps. Autant le sentiment d’insécurité a été mobilisé entre 1975 et 2000, autant il est tombé en désuétude après, progressivement. La gauche qui voyait dans l’utilisation de l’insécurité par la droite une manière de manipulation des foules pour leur faire oublier leur domination par le capitalisme, une fois arrivée au pouvoir national en 1981 a du changer son fusil d’épaule. Droite et gauche, à partir de ce moment ont parlé le même langage. Celui de M. Cazeneuve aujourd’hui n’est que le reflet des habitudes langagières prises depuis 20 ans : la criminalité est inacceptable, les délits seront sanctionnés sévèrement, les policiers sont exemplaires, l’autorité de l’Etat ne peut être bafouée. Le prochain ministre dira la même chose, au mot près.

3/ Quelle est l’évolution des attentes de la population vis-à-vis des forces de l’ordre depuis 40 ans ?

Il faut savoir que les personnes plus satisfaites de la police dans les enquêtes d’opinion sont celles qui n’ont jamais affaire à elle (ni comme auteur de délits, bien sûr, ni comme victime, ni comme usager d’un service au commissariat, ou pour avoir fait l’objet d’un contrôle). Il faut donc se garder d’une lecture naïve de ces études. La population souhaite un service tourné vers ses besoins, la sécurité passant d’abord par la prévention des délits, puis par la prise en charge lorsqu’on est victime. Les études montrent une attente de proximité, c’est-à-dire une combinaison de proximité physique et d’accessibilité (si la police passe à côté de nous en voiture, vitres fermées, elle ne l’est pas). Elle critique le caractère partial des agents, le fait que les personnes ne soient pas traitées de la même manière suivant leur quartier de résidence ou la couleur de leur peau. En résumé, les attentes portent sur le service (un service qui correspond à leurs priorités), et sur la qualité du service et l’égalité du service. S’orienter dans cette direction supposerait d’institutionnaliser la notion de qualité de service, d’en faire un élément central de la formation des agents, puis de leur évaluation au niveau individuel et pour les équipes, mais aussi pour la carrière des cadres. En France, nous en sommes loin, la notion de qualité n’a pas d’existence organisationnelle, on lui préfère l’idée de quantités (par exemple de crimes élucidés, ou encore d’interpellations) pour mesurer la performance. Tant que ceci ne changera pas, le public sera insatisfait.

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