Théorie de la vitre brisée, le retour ? Des chercheurs en psychologie ont trouvé de nouveaux éléments qui la confortent

12 décembre 2016 mis à jour le 16 décembre. Interview de Sebastian Roché par Benjamin Jeanjean

http://www.atlantico.fr/decryptage/theorie-vitre-brisee-retour-chercheurs-en-psychologie-ont-trouve-nouveaux-elements-qui-confortent-sebastian-roche-2905703.html

1) Particulièrement en vue aux Etats-Unis depuis les années 1980 et 1990, la théorie de la « fenêtre cassée » (broken window) a pu expliquer en partie les comportements de criminalité et de délinquance dans certaines zones urbaines. En quoi consiste concrètement cette théorie ?

Cette théorie place en son coeur la notion d’incivilité ou de désordres. Un mécanisme a été mis en avant par J. Q. Wilson et G. Kelling  dans un article devenu célèvre Broken Windows, publié en 1982 dans « The Altlantic Monthly ». Quelle est leur thèse ? Leur article porte sur les limites et les dysfonctionnements de la réponse policière à la délinquance. Elle a eu un écho considérable du fait que James Q. Wilson, jouissait d’une notoriété considérable en criminologie aux États-Unis. Il est catalogué comme criminologue (conservateur) confirmé, Kelling est à cette époque le junior de l’équipe (de sensibilité démocrate), il deviendra plus connu dans sa fonction de conseil à l’autorité de transport de la ville de New York qui veut lutter contre les désordres et la délinquance. Les auteurs soulignent, dans cette publication qui a forme d’essai plus que d’article scientifique, que le sentiment d’insécurité contribue à détruire les voisinages et ouvre ainsi la porte à la délinquance qui s’y engouffre. Or, les incivilités contribuent largement à ce processus, disent-ils. Ceci constitue un renversement de la lecture classique qui fait de la peur (« le sentiment d’insécurité ») une simple conséquence de la délinquance : ici, on trouve la peur comme un « moteur » de développent de la délinquance, ou au moins comme constituant une boucle de rétroaction de la peur sur la cause (délinquance) à travers les incivilités. Si une vitre cassée dans un immeuble n’est pas réparée, expliquent les auteurs, le reste des vitres le sera rapidement car cela signale un espace sans règle, dans lequel la communauté ne se mobilise pas. Et, c’est pourquoi d’autres formes de délinquance vont venir se développer dans ce même espace. La vitre cassée est importante parce qu’elle montre que les liens sociaux sont cassés. Ensuite, les auteurs s’intéressent au rôle de la police. Ils montrent que les policiers sont réticents à se mobiliser pour lutter contre les désordres, et à effectuer des patrouilles à pied qui permettent de bien connaître les lieux et les habitants : le travail est difficile, il faut rester dehors le soir, même quand il pleut, et cela diminue la chance de tomber sur une « bonne affaire », c’est-à-dire l’arrestation d’un « vrai » criminel. Ils rappellent que, dans certaines villes, mettre les agents dans la rue était une forme de sanction de leur hiérarchie. Surtout, les rondes des policiers en voiture ne leur permettent pas de nouer des liens avec la population. Or, dans ce cas, la police ne va pas se mobiliser sur les incivilités et désordres qui gênent la population et favorisent la délinquance. Au total, la théorie de la vitre brisée met donc l’accent sur l’importance des liens sociaux pour prévenir la délinquance. Elle confie à la police un rôle essentiel : renforcer les mécanismes informels de veille de la communauté sur elle-même, sachant que la police ne peut pas, sauf avec des ressources extraordinaires, assurer le remplacement de cette veille sociale des habitants sur leurs quartiers. Si la police lutte contre les incivilités, elle peut renforcer les valeurs partagées par les membres à l’intérieur de la collectivité, leur mobilisation et donc faire baisser le niveau de la délinquance. On est loin de la théorie voisine dite de la « tolérance zéro » qui part des mêmes prémisses (le désordre doit être l’objet de l’attention des pouvoirs publics), mais où il revient aux policiers et aux magistrats de réprimer toutes les infractions. Ici, il s’agit au contraire de mobiliser et renforcer la société civile par le mode opératoire de la police.

2) La théorie de la « fenêtre cassée » a parfois été pointée du doigt pour son manque de preuves scientifiques venant l’étayer. Cependant, une récente étude américaine semble apporter de nouveaux éléments à ce sujet. Quels sont-ils ?

http://www.citylab.com/crime/2016/11/psychology-researchers-found-new-evidence-for-the-broken-windows-policing-theory/506381/?utm_source=nl__link2_110416

Cette théorie est régulièrement testée par des chercheurs issus de diverses sciences, criminologues, sociologues, psychologues notamment. Diverses méthodes sont utilisées, et plus récemment la méthodes dite expérimentale ou contrefactuelle (car elle consiste à comparer des groupes entre eux, dans un protocole de type médical) est mobilisée. Il en va ainsi du travail de Kotabe, Kardan, et Berman de l’université de Chicago dans « The Order of Disorder: Deconstructing Visual Disorder and Its Effect on Rule-Breaking » publié dans le Jounal of Experimental Psycholy en 2016. Les psychologues sont intéressés par le fonctionnement du cerveau dans la prise de décision humaine. A partir d’une étude de la façon dont les gens interprètent des images de morceaux d’environnement urbain, ils proposent une nouvelle interprétation : les auteurs de délits ne seraient pas tant influencés par le manque de réaction de la communauté et des autorités de police que par les « propriétés perceptuelles » de l’environnement. Si l’environnement est désordonné (construit autour de lignes asymétriques), le cerveau cesserait d’exercer un contrôle sur nos sentiments et nos tentations. Il y aurait un effet psychologique de l’espace sur le cerveau. On le voit, le lien avec la théorie de la vitre cassée est très indirect, et leur raisonnement fait l’économie du fonctionnement de la société locale et des autorités (la police). La référence à la théorie de la vitre brisée relève plus du marketting que d’autre chose.

3) Quels enseignements les dirigeants politiques, les architectes, les urbanistes et la société civile dans son ensemble pourraient-ils tirer de cette étude selon vous ? Est-il possible de s’en servir pour faire baisser la criminalité ?

A mon avis, on ne peut pas tirer de conséquence pratique d’une étude sur le fonctionnement du cerveau pour prévenir la délinquance. Il manque trop de variables dans le modèle utilisé par ces universitaires, qui est une expérience de laboratoire non vérifiée dans la « vraie vie ». Que sait-on de fondé sur le sujet ? Les sociologues quantitativistes ayant réalisé les études les plus solide nous apprennent que les prédicteurs les plus puissants de la délinquance restent « classiques », il s’agit des inégalités socio-économiques et spatiales, de la composition démographique de la population, de la concentration de la pauvreté. La prise en compte de telles variables annule même le rôle des incivilités sur la délinquance. L’étude longitudinale menée à Baltimore est la méthodologie est la plus adaptée au test d’une hypothèse causale des incivilités dans le « vrai monde ». Une étude de A.B. Geller datant de 2007 (« Neighborhood Disorder and Crime: An Analysis of « Broken Windows » in New York City ») et portant sur les évolutions les désordres physiques constatées au niveau des quartiers et les évolutions subséquentes de la délinquance à New-York au cours des années quatre-vingt dix le confirme : caractéristiques sociodémographiques des quartiers expliquent les variations de la délinquance, pas le niveau des incivilités. En particulier, on n’arrive donc pas à montrer d’effet durable des incivilités sur la délinquance sur le moyen terme (au bout de dix ans). Il est vrai que les incivilités augmentent la crainte, je l’ai également vérifié en France (cf. « La société incivile »). Il est vrai que la confiance dans la police est un élément important de la lutte contre la délinquance. Mais, aucun chercheur n’a pu montrer que les incivilités ont un effet propre (indépendant d’autres variables sociales, démographiques et économiques) puissant et durable sur la fréquence de commission de différents types des délits à l’échelle d’un individu, d’un quartier, d’une ville ou d’un pays. Il est peu probable que les désordres soient une cause majeure de la délinquance. Il n’y a guère de chances que lutter contre eux permette d’en limiter la fréquence à moyen terme.

 

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