Aulnay-sous-Bois: comment en est-on arrivé là ?

On s’est interrogé sur  les raisons du caractère passager de l’embellie dans les relations police-population en France. On le voit, cachée derrière la réponse des unités d’intervention au terrorisme, la vie ordinaire continue pour la sécurité publique. Il faut des drames pour la faire réapparaitre. Et les maux du passé sont, évidemment, toujours présents. Un jeune homme de 22 ans a été grièvement blessé à Aulney-sous-Bois, jeudi 2 février 2017, lors de son interpellation filmée par une caméra municipale notamment et sous les yeux de témoins. Les quatre policiers sont poursuivis pour viol et/ou violences aggravées, et ont été suspendus. Cette affaire fait suite au décès d’Adama Traoré, et alimente une forte tension dans la commune. Suivant un rituel bien connu, les cars de CRS prennent position.

Les violences physiques sévères (entrainant un arrêt de travail, une hospitalisation) ou les interpellations musclées (parfois à l’origine de décès) sont des événements qui méritent d’être analysés au cas par cas. La justice le fait pour établir des responsabilités. On doit aussi les comprendre d’un point de vue plus systémique, comme la manifestation endémique et extrême d’une rugosité des relations ordinaires entre policiers et jeunes dans les quartiers ou villes pauvres.

Dans l’absence de publications régulières et obligatoires des blessures et décès dans le cadre des opérations de police, on peut néanmoins se retourner vers les enquêtes auprès de catégories de la population. Nous l’avons fait, Dietrich Oberwittler (Max Planck) et moi-même, pour comparer les niveaux de tensions en France et en Allemagne (dans 4 villes, sur plus de 20.000 adolescents, voir « De la police en démocratie », Grasset pour les détails). Les résultats sont assez spectaculaires (cf. graphique). Lors de bien banals contrôles d’identité, la tension est nettement plus fréquente en France qu’en Allemagne, et ce pour tout les segments de la population des jeunes (13-19 ans) ! Et encore plus nettement pour la population minoritaire.

Nous avons fait des calculs concernant le dernier contrôle vécu (qui est statistiquement représentatif de l’ensemble des contrôles, et mieux mémorisé), présentés dans le graphique ci-après. En Allemagne, les adolescents estiment que la police a pu devenir violente (verbalement ou physiquement) dans 4,5% des cas s’ils sont d’origine allemande, et environ le double (entre 8,2 et 9,2%) s’ils sont d’une autre origine (turque essentiellement). En France, les jeunes d’origine française sont 10% à estimer le contact violent, ce qui représente le double dans la population majoritaire ! Mais, la différence ne s’arrête pas là. En France, par rapport à la majorité, la minorité juge les contacts violents deux fois plus souvent pour les « autres » minorités et même trois fois plus souvent pour les jeunes d’origine d’Afrique du Nord (33,6%). Si l’on compare la principale minorité allemande (d’origine turque) et française (d’origine nord africaine), l’écart est donc marqué: 9,2% des premiers contre 33,6% des seconds.

La conclusion est assez simple. D’une manière générale, les interactions avec la police sont en France jugées plus agressives qu’en Allemagne, deux fois plus pour la majorité (4,5% contre 10%) et entre trois et quatre fois plus pour la principale minorité (9,2 contre 33,6%). Les tensions sont encore plus marquées dans les zones pauvres en France.

Cette hostilité enracinée se traduit parfois par des violences contre les policiers, et parfois par des violences des policiers contre les habitants, faisant perdre de vue la fonction de gardien de la paix (ou la possibilité de la réaliser) qui est celle confiée à la police. On attend que le ministre de l’Intérieur se préoccupe moins de minimiser les statistiques des voitures brûlées et de faire des déclarations martiales et impulse, enfin, une réflexion à la mesure du malaise profond qui marque durablement les relations police population des quartiers défavorisés en France. Sans direction centrale dédiée à l’amélioration des relations, sans doctrine, sans changement de la formation et du management, j’ai du mal à imaginer une amélioration à court terme. C’est pourquoi il est urgent de s’y pencher.

contrôles violents.png

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