Entre la police et les jeunes de banlieue, la défiance est mutuelle

Le Figaro Par Edouard de Mareschal Publié le 09/02/201.

INTERVIEW – Le sociologue Sébastian Roché explique ces rapports conflictuels par le manque d’expérience de certains policiers placés dans les banlieues tendues, mais aussi par la culture anti-policière très ancrée chez certains jeunes.
L’arrestation violente du jeune Théo et les émeutes qui ont suivi en Seine-Saint-Denis illustrent une nouvelle fois les rapports conflictuels qui prévalent entre les jeunes de banlieue et la police. Dans son ouvrage De la police en Démocratie*, le sociologue Sébastian Roché souligne que dans les zones défavorisées et a fortiori dans la «population minoritaire», la défiance est à son comble.

LE FIGARO.- Dans votre ouvrage De la police en démocratie, vous alertez sur un niveau de défiance inédit dans les relations entre la police et les jeunes dans les quartiers populaires. Comment se manifeste-t-elle?

La police française est jugée par l’opinion, comparativement à ses grands voisins, bien plus inégalitaire: elle servirait mieux les riches et les blancs pour le dire simplement, tel est l’enseignement de l’European Social Survey. La police française a perdu la confiance de larges segments de la population, car il faut savoir qu’en banlieues, la minorité est majoritaire démographiquement parlant. Le problème est que les policiers jouissent de la confiance la plus élevée chez ceux et celles qui ne les croisent jamais et n’ont pas besoin d’eux! Typiquement des cadres retraités dans une petite ville de province. En revanche, dans les zones défavorisées et a fortiori dans la minorité, la défiance est à son comble. Chez ces adolescents, les attitudes hostiles sont mêmes majoritaires! De leur côté, les policiers français se singularisent en Europe par un niveau de méfiance générale pour «les autres» plus élevé que la population d’ensemble, une caractéristique qu’on ne retrouve pas au Danemark ou en Allemagne. Est-ce un problème de sélection, de formation, de management? On ne le sait pas. Mais la défiance est bien mutuelle.

Cette défiance serait-elle le fait de jeunes qui n’acceptent plus l’autorité de l’État, ou de pratiques policières partiales et discriminatoires?

Si l’on veut améliorer les choses, il ne faut pas se contenter de jugements faciles et de slogans à l’emporte-pièce. Il faut disposer d’outils de diagnostic. Et il faut bien reconnaître que le ministère de l’Intérieur ne s’est pas affairé à les fabriquer: il ne dispose pas d’outils de mesure de la défiance, et pas plus de la qualité de la police, et encore moins du caractère discriminatoire des pratiques des politiques et des agents. La volonté d’ignorer un problème ne conduit pas à s’équiper pour le résoudre. Encore un quinquennat pour rien de ce point de vue. Les recherches se développant au niveau européen permettent de combler certaines lacunes. J’ai pu montrer avec un collègue allemand que les pratiques policières ethniquement discriminatoires sont une réalité nette en France mais pas en Allemagne, à partir d’études menées par des observateurs dans les patrouilles de police et à partir de très larges sondages sur différentes agglomérations. Nous avons pris les précautions utiles en termes de méthode pour être certain de la conclusion avant de l’affirmer. Dans le même temps, il ne faut pas être naïf et ne regarder qu’un des termes de la relation. Il existe également une culture anti-policière, un rejet de la collectivité politique française plus marqué chez les jeunes d’origines étrangère en banlieue qui ne s’explique pas seulement par le contrôle, mais qui est lié à leur situation d’exclusion plus générale. C’est cette double réalité qu’il faut accepter de regarder en face.

Pourquoi les brigades de proximité concentrent les critiques des jeunes, qui les accusent régulièrement de dérapages?

Les jeunes en cité savent faire la différence entre les unités. Policiers et jeunes se connaissent dans un bon nombre de cas. Certaines unités sont plus souvent à l’origine de troubles. Dans les grandes villes de province étudiées, les BAC se sont révélées mieux maîtriser les contrôles d’identité, plus souvent capables d’éviter les tensions que les autres unités de voie publique comme les Brigades spécialisées de terrain (BST). C’est sans doute parce que les agents de la Brigade anti-criminalité sont plus âgés, plus expérimentés et également volontaires pour rejoindre ces unités. Les jeunes agents placés en banlieue dans des zones tendues ont souvent peur, manquent de recul pour traiter à chaud les situations, et connaissent insuffisamment les lieux. Dans certains cas, ils provoquent les conflits par leurs paroles agressives, leur posture, nous y avons assisté. Ce n’est cependant pas la majorité des cas. De plus, la tentation de contrôler pour se dire qu’on fait quelque chose est également dangereuse. Il faut plus s’interroger sur sa pratique, et non pas se contenter de savoir si elle est légale. Si le contrôle n’a pas de motivation réelle, sachant qu’il va apporter peu de choses en termes de détection des délits s’il est réalisé au hasard, il génère plus de risques de défiance qu’autre chose. Pourquoi en faire l’alpha et l’oméga de la sécurité publique alors?

À l’issue de votre enquête, avez-vous identifié des pistes pour améliorer les rapports entre la police et les jeunes de quartiers populaires?

Une démocratie ne peut pas se passer d’une police. Tout l’enjeu consiste à savoir quelle police on souhaite. Si l’on veut apaiser les choses, il faut d’abord que cet objectif soit affirmé par les plus hautes autorités politiques. Il convient de créer une direction de la qualité de la police, et une mission de lutte contre la discrimination au ministère de l’Intérieur. Et que les directeurs généraux mettent au point une stratégie et rendent des comptes sur leurs progrès. Il faudra qu’une doctrine (une sorte de mode d’emploi, qui n’est pas dans la loi qui donne des pouvoirs) soit mise au point sur la manière de faire la police des zones défavorisées. Il convient également que l’encadrement au niveau local contrôle l’usage qui est fait des contrôles, fasse des retours d’expérience. On peut déployer les caméras piétons pour filmer les interactions, c’est quelque chose de prometteur. Enfin, la formation doit être adaptée au caractère mutli ethnique des grandes métropoles françaises. La confiance gagnée par ces réformes protégera les policiers plus que les améliorations dans leurs protections et armements.

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