« Il y a un traitement défavorable des minorités par la police »

Le Monde, 10/02/2017. Propos recueillis par David Stoleru.
Selon le politologue Sebastian Roché, les pouvoirs publics doivent s’inspirer de l’exemple de nos voisins allemands et britanniques, et définir une doctrine « anti discrimination » à l’usage de la police. Une semaine après l’interpellation violente de Théo L. à Aulnay-sous-Bois, le politologue et chercheur au CNRS Sebastian Roché revient sur les rapports entre la police et les habitants des quartiers dits populaires. Il est notamment l’auteur De la police en démocratie (Grasset, 2016).

L’affaire « Théo » et les tensions à Aulnay-sous-Bois relèvent-elles de l’incident ou font-elles signe vers un problème plus général qui concerne les rapports entre la police et les habitants des quartiers dits populaires ?

Ces tensions rappellent bien sûr d’autres événements récents comme le décès, dans des circonstances non éclaircies, d’Adama Traoré le 19 juillet dans un commissariat ainsi que les tensions entre policiers et manifestants contre la « loi Travail » en mai.

Cependant, les tensions en banlieues en particulier entre jeunes des minorités et les policiers de « sécurité publique » (la police du quotidien) sont bien antérieures. Cela fait plus de dix ans que se sont multipliées les études universitaires françaises et européennes sur ce sujet. Selon l’enquête d’opinion de l’European social survey (ESS) de 2014, la France se caractérise par un faible niveau de confiance dans la police à cause de ce qu’ils perçoivent comme un traitement inégalitaire. Un peu plus de la moitié des personnes interrogées pensent que les personnes pauvres sont moins bien traitées par la police que les riches.

Le jugement des citoyens est encore plus sévère lorsqu’ils appartiennent à une minorité. Seuls 31 % estiment que les groupes ethniques sont traités également, ce qui place la police française dans le tiers inférieur du classement des polices des 27 pays de l’Union européenne. La France se fait rattraper par de nouveaux entrants dans l’UE qui ont réformé leur police et se situe très loin des références comme le Danemark, mais les responsables politiques et administratifs préfèrent l’ignorer. Si la police française a des points forts (très faible corruption, rares entorses à la loyauté à l’autorité politique), ses faiblesses ne doivent pas être dissimulées pour autant.

Existe-t-il en France des politiques mises en œuvre par les autorités pour lutter contre les discriminations lors de contrôle de police ?

La discrimination ethnique existe en France. Il y a un traitement différent et défavorable envers les minorités. Les projets de recherche de l’Agence Européenne pour les droits fondamentaux, l’European Social Survey de 2014 et l’enquête Franco-Allemande Polis de 2013 l’ont montré. Cette dernière a suivi, avec l’autorisation du ministère de l’Intérieur, des patrouilles de voie publique pendant 800 heures dans différentes agglomérations de France et d’Allemagne. Et également interrogé plus de 20 000 adolescents sur leurs rapports avec la police. Nous avons pris toutes les précautions de méthodes pour connaître la réalité. Et le verdict est clair. Alors que la police allemande arrive à limiter les écarts entre groupes sociaux et ethniques, ce n’est pas le cas en France. D’une part, il y a en France un surcontrôle des minorités qui ne s’explique pas par leur condition socio-économique, ni par leur style de vie, ni par les comportements délinquants. Et d’autre part, les contrôles se passent plus mal, le niveau de violence (physique et verbale) est trois fois plus élevé avec les jeunes des minorités. Malgré les résultats qui s’accumulent, le gouvernement a préféré botter en touche : pas de récépissé de contrôle ou d’autre mesure comparable et pas de véritable réforme des pratiques.

Quelles sont les solutions envisageables pour prévenir les discriminations lors des contrôles de police ?

Le renoncement de la gauche s’est inscrit dans la lignée du gouvernement précédent. Le problème n’est pas reconnu par l’autorité politique alors que cette reconnaissance est la condition d’une solution. Police et gendarmerie n’ont pas les moyens de s’y atteler sans leadership politique. Ce sont des organisations centralisées et hiérarchiques. On notera qu’aucun candidat à l’élection présidentielle n’a proposé quoi que ce soit en la matière. C’est comme si l’égalité, un élément pourtant essentiel de notre édifice politique, était oubliée lorsqu’il s’agit des politiques policières. Le fait de recruter 5 000 ou 10 000 agents n’y changera rien du tout.

Trouver des solutions passe par la recherche et l’étude des pays de référence. Il faut définir une doctrine « anti-discrimination » et des outils de suivi. Il faut aussi renforcer le rôle du management local qui laisse faire les pratiques de contrôles d’identité par crainte de décourager les agents (ces contrôles constituent leur principale activité). C’est un contresens du point de vue de l’efficacité et de la construction d’une relation de confiance.

D’autres pays ont-ils été confrontés à ces problématiques et, si tel est le cas, comment y ont-ils répondu ?

Le service de police de la ville de Montréal a mis au point une doctrine de lutte contre la discrimination, assortie d’un système de formation des agents et de détection précoce des problèmes. Les Danois font de la construction d’une relation de confiance le cœur de la formation des policiers et valorisent la réflexivité, c’est-à-dire l’analyse de leur propre pratique. Les Allemands recherchent les partenariats avec la société civile pour aborder les problèmes et font de la formation interculturelle. Les Britanniques ont mis en place une « police de voisinage » et sont attentifs aux besoins des citoyens grâce à l’élection locale d’un « crime and police commissioner » (un représentant élu en charge des relations avec la police) commissaire auxquels les policiers rendent compte. Ils ont également un système de contrôle externe de la police (ce ne sont donc pas des policiers qui contrôlent d’autres policiers comme en France). La commission européenne a favorisé le développement d’enquêtes (sondages et enquêtes sociologiques) sur la représentation que les citoyens ont de leur police. Les caméras portées par les policiers semblent également apporter un plus. C’est dire que les pistes ne manquent pas. Toutes ces idées peuvent être déployées en France.

Lors d’une visite au commissariat de Juvisy-sur-Orge (Essonne) le 7 février, Marine Le Pen a proposé la mise en place d’une « présomption de légitime défense » pour les policiers. En quoi cela consiste-t-il et comment lire cette proposition ?

La posture de Mme Le Pen consiste à imaginer que la police a toujours raison et donc qu’elle ne fait pas de bavure. C’est aussi peu sensé que d’imaginer que le policier a toujours tort. La présomption de légitime défense ne peut pas avoir de sens pratique parce que ce sont les juges qui vont décider, au cas par cas, si les agents étaient oui ou non en état de légitime défense. Il s’agit donc plus d’une agitation de symbole que de la recherche d’une meilleure police et de la sécurité des agents. La vraie sécurité viendra de l’adhésion de la population. C’est la confiance qu’il faut reconstruire

 

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