Pour le sociologue Sebastian Roché, le retour à une police du quotidien se fera au prix d’une bataille idéologique

Police : « La perte de contact avec la population est patente »

Sebastian Roché est directeur de recherche au CNRS et auteur de « De la police en démocratie » (Grasset, 2016) et « Police de proximité » (Seuil, 2005).

LE MONDE | 19.08.2017 à 10h17 |Par Julia Pascual

Quinze ans après l’abandon de la police de proximité, son retour est-il devenu incontournable ?

Il y a une constante préférence des élus locaux et de la population pour la police de proximité. Mais, un choix clivant a été fait par Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy de s’en détourner pour des raisons électorales. S’appuyant sur certains syndicats de policiers, ils ont mis l’accent sur l’identification des auteurs une fois les délits commis, reléguant service à la population, prévention et partenariat à un statut subalterne.

La gauche, tétanisée par la rhétorique sarkozyste et sa victoire à l’élection présidentielle de 2007, n’ose plus toucher le sujet. Même après la victoire de F. Hollande en 2012. Puis, la menace terroriste accapare la place Beauvau. Mais, la proximité réintègre en force en la campagne de 2017. Policiers et gendarmes sont revenus d’une polarisation excessive sur la réponse judiciaire et « l’efficacité » mesurée par des taux d’élucidation et le nombre de délits. Parallèlement, la police est sur le grill : avec les téléphones portables et les médias sociaux, les affaires mettant en cause des agents sont publiques. L’usage de la force est questionné lors d’opérations de maintien de l’ordre ou avec les contrôles au faciès dans les banlieues. La perte de contact avec la population est patente. L’idée que le lien de confiance police-population ne doit pas être négligé gagne à nouveau du terrain.

On retrouve dans le programme d’Emmanuel Macron les mots-clefs de la police de proximité. L’idée de prévention, de partenariat, d’adaptation aux besoins locaux et de confiance.

Quelle forme peut prendre la police dite de sécurité du quotidien voulue par M. Macron ? 

La réflexion du gouvernement sur le sujet ne semble pas encore ficelée. Que va-t-on choisir comme échelle géographique de proximité pour l’organisation de la police, changer dans le rapport aux élus locaux ou à la population ? Comment augmenter le devoir des policiers de rendre compte aux élus locaux, prendre en compte les priorités exprimées par les usagers, et faire de leur satisfaction un indicateur de performance ? On ne peut ignorer la lutte contre les discriminations ethniques. Ce sont des questions lourdes.

Le modèle français de police de proximité repose sur l’idée de remplir toutes les fonctions de police à un niveau plus proche des usagers. L’idée centrale est que le changement d’échelle favorise des liens directs avec les agents ; que leur meilleure connaissance du terrain permet de prévenir la délinquance, d’éviter les confrontations. In fine, ce qu’on peut attendre, c’est d’améliorer la qualité de la police, de la relation police-population, et une baisse modérée de la délinquance. La proximité n’est pas une baguette magique. Elle implique un nouveau mode de gouvernance local associant usagers-maire-préfet.

Ne risque-t-il pas d’y avoir des résistances en interne ? 

Un affrontement idéologique va avoir lieu entre ceux qui limitent la fonction de la police à l’interpellation et ceux qui ont une vision plus moderne et complète, qui inclut la qualité de service, la prévention et le partenariat. Je ne vois pas comment on échapperait à cette ligne de clivage.

Une partie de la droite pense que les sanctions sont la seule façon de diminuer la délinquance. Néanmoins, dans les années 1970, s’est développée aux Etats-Unis et en Europe l’idée d’une police qui contribue à la cohésion sociale, en partenariat avec d’autres acteurs locaux. Ceux qui décrient cette approche n’ont aucun élément de preuve sérieux à lui opposer. Souvenons nous qu’un consensus gauche/droite a existé entre 1995 (avec Charles Pasqua au ministère de l’intérieur) et 2001. Puis Nicolas Sarkozy et Manuel Valls ont fait machine arrière.

C’est cette bataille d’idées au sommet de l’Etat que M. Marcron devra avant tout gagner. Si M. Macron n’est pas convaincu et ne convainc pas, il va avoir bien du mal à faire face aux résistances parmi les policiers, et dans l’opposition. L’enjeu prioritaire est de se doter d’une boussole et de savoir défendre ses idées. C’est peu dire qu’on attend de les connaître avec plus de précision.

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