Les attentes de la population doivent être intégrées au travail policier

Libération, INTERVIEW Par Ismaël Halissat

Police de proximité : «Si on va au bout de la réforme, il y a un changement de métier».

Pour le sociologue Sebastian Roché, les attentes de la population doivent être intégrées au travail policier.

Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, a consacré une grande partie de ses travaux aux relations entre la police et la population (De la police en démocratie, Grasset). Il estime que, pour réussir, la réforme envisagée par le gouvernement doit être «tournée vers les élus locaux».

Les ingrédients nécessaires pour une nouvelle version de la police de proximité vous semblent-ils réunis à l’aune de ce qu’on sait du projet de Macron ?

Dans son programme, Emmanuel Macron reprenait les grandes lignes des objectifs qu’avait la police de proximité : «gagner la confiance des citoyens», nouer un «partenariat» avec le niveau local et, enfin, la «prévention». Même si tout cela n’a pas encore été ficelé de façon aboutie. Cette doctrine de police trouve son origine dans le modèle anglo-saxon de community policing. Mais cette réflexion se pose de façon différente selon les contextes politico-administratifs. Aux Etats-Unis, le maire est le patron de la police, les questions de coordination locale n’existent donc pas de la même manière car il peut lui-même coordonner la sécurité avec les services sociaux et d’urbanisme. C’est lui qui gère les trois. En France, nous ne sommes absolument pas dans cette configuration. Il faut trouver un mode d’organisation pour se rapprocher de la population et des élus, notamment en les informant et en leur rendant des comptes. On a un système national de police qui opère au niveau local. Si on veut faire de la police de proximité, il faut la tourner vers les élus locaux et trouver comment faire un partage des prérogatives avec les préfets. C’est la question de la gouvernance, elle est essentielle et négligée dans le débat public.

Pourquoi développer ce partenariat avec les municipalités ?

Pour comprendre le problème, on peut prendre l’exemple des zones de sécurité prioritaire : elles sont découpées selon des problématiques locales, mais le préfet pilote seul. Sur les questions de sécurité publique, si la police n’a pas l’obligation de prendre en compte les attentes des usagers, qu’elle ne les intègre pas dans son plan d’action et qu’elle ne mesure pas la satisfaction de la population, rien ne va changer par rapport au système actuel.

Faudrait-il également revenir à plus de patrouilles à pied ?

Les patrouilles sont un moyen, pas la finalité. Quand un policier passe à pied quelque part et s’arrête un certain nombre de minutes dans un lieu, on sait qu’il y a des effets de dissuasion beaucoup plus importants que s’il se déplace en voiture. C’est aussi à vélo ou à pied que les policiers peuvent être accessibles et être interpellés. Et c’est là que la question des effectifs disponibles va se poser. Mais il y a diverses façons de faire des économies, notamment en renforçant la mutualisation entre la police et la gendarmerie. Ensuite, il y aurait un véritable audit à faire de l’organisation policière, il faudrait réfléchir à comment mettre à plat le fonctionnement des commissariats.

Cette réforme peut-elle se limiter à une unité dédiée à la proximité ou doit-elle concerner toute l’organisation policière ?

Ce qu’il faut avant tout, c’est gagner la bataille des idées sur les principes d’une telle police. Mais je pense que si le gouvernement se contente d’une réforme a minima, en ajoutant quelques patrouilles pédestres à ce qui existe déjà, on ne changera rien. Car c’est la logique du système qu’il faut réviser. Institutionnellement, la police et la gendarmerie ne connaissent pas les citoyens, ils n’ont pas de place pour exprimer ce qu’ils veulent. Il n’y a aucune étude sur la satisfaction des usagers et ils ne sont pas non plus présents au niveau national dans ce que pourrait être un «conseil d’analyse» auprès du ministre. Donc oui, on peut se contenter d’ajouter des patrouilles, mais si on va au bout de cette réforme, il y a un véritable changement de culture au ministère de l’Intérieur, c’est-à-dire un changement de métier. On est en train de parler de reformer un bloc de 240 000 agents. C’est une tâche considérable.

Est-ce que cette réforme de la police de proximité peut s’extraire des problématiques du contrôle au faciès ?

C’est un point très important, qu’il va falloir intégrer à la réflexion. Dans les quartiers où une grande partie de la population est d’origine nord-africaine ou subsaharienne, si la police n’est pas capable de garantir l’égalité devant la loi, elle ne regagnera pas la confiance. Jusqu’à présent, cette problématique n’a pas été articulée à la réflexion sur la police de proximité.

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