Qui sont ces collégiens réceptifs au discours de Daech ?

La Croix. Flore Thomasset, le 28/11/2016 à 6h21

Le CNRS organise lundi 28 novembre un colloque de restitution pour présenter les premiers résultats des recherches lancées après les attentats du 13 novembre 2015.

L’une d’elles est consacrée à la réceptivité des adolescents aux discours de Daech, un enjeu stratégique pour établir des politiques de prévention adaptées.

Les adolescents sont-ils réceptifs au discours de Daech et si oui, dans quelles conditions ? Deux recherches, parmi les 66 « actions » lancées par le CNRS après les attaques du 13 novembre, se penchent sur cette question, essentielle pour comprendre les conditions de la radicalisation et établir des politiques de prévention efficaces. Les chercheurs en présenteront lundi 28 novembre les premiers résultats.

Parmi eux, Sebastian Roché, chercheur au CNRS, qui a mené une enquête sur « la justification de la violence et l’identification au collectif ». Elle a porté sur un échantillon de 12 000 collégiens dans tout le département des Bouches-du-Rhône.

Rejet de la France et acceptation de la violence

« En France, on a un débat très vif entre”islamisation de la radicalité” et “radicalisation de l’islam” qu’il fallait mettre à l’épreuve du terrain », explique le chercheur. « Empiriquement, on se rend compte que les deux aspects – sociaux et religieux – jouent. Pour être disponibles à un message radical et violent, ces deux facteurs doivent même se recouper : pour qu’il y ait “préradicalisation”, il faut à la fois qu’il y ait un rejet de la France et de ses valeurs et une acceptation de la violence comme moyen d’action justifiable. »

Combien de jeunes se trouvent dans ce cas ? Les chiffres révélés par l’étude sont éloquents. Ainsi, 4,8 % de l’échantillon considèrent que la violence peut constituer un moyen d’action légitime. Pour cette catégorie-là, on peut « jeter des pierres sur la police » ou « insulter volontairement quelqu’un à cause de sa religion, de la couleur de sa peau ou de son origine ».

De même, la « désidentification nationale », c’est-à-dire le fait de se sentir « totalement défini par une autre appartenance que française », concerne 2,9 % des collégiens interrogés. « Ce sont des jeunes qui ont été élevés dans un climat où l’on considère qu’en France, on est allés trop loin dans la libéralisation des mœurs, dans l’égalité homme-femme notamment », développe Sebastian Roché.

1,7 % de l’échantillon réceptif aux discours de Daech

En croisant ces deux critères stricts, le chercheur obtient une population qui représente 0,3 % de l’échantillon. Le chiffre peut sembler faible mais, appliqué à l’ensemble des collégiens (3 335 000 élèves en France), cela représente tout de même 10 000 jeunes. « Évidemment, il y a une marge entre cette situation de préradicalisation, de disponibilité au discours radical et violent, et la radicalisation à proprement parler, qui ne concernerait qu’une fraction de jeunes », nuance le chercheur, conscient de la sensibilité du sujet.

Cela dit, si l’on considère des critères un peu moins restrictifs, les taux augmentent vite. En prenant en compte les jeunes qui rejettent l’identification à la France, mais pas « totalement », et ceux qui acceptent la violence, mais moins nettement, 1,7 % de l’échantillon peut être considéré comme réceptif aux discours de Daech.

Si l’on ajoute ce pourcentage aux 0,3 % précédents, cela fait donc 2 % des collégiens en situation de fragilité par rapport à la propagande.

Plus la prévention intervient tôt, plus elle est efficace

« Ces taux sont des moyennes sur le département mais il est important de préciser que dans certains quartiers, ils peuvent être multipliés par deux et concerner alors une population très significative », conclut le chercheur. Ce sont ces adolescents-là avec lesquels il faudrait travailler spécifiquement sur des modules de distanciation et de développement de l’esprit critique. Un enjeu bien compris par l’Éducation nationale, qui sait que plus la prévention intervient tôt, plus elle est efficace.

 

Police et contrôles d’identité: l’enquête franco-allemande « POLIS » (CNRS-Max Planck) reprise par le CNCDH

L’avis publié par le CNCDH (Avis sur la prévention des pratiques de contrôles d’identité abusives et/ou discriminatoires) s’appuie sur les enquêtes françaises et européennes sur la logique et la dynamique des contrôles (accès au document http://www.cncdh.fr/fr/publications/avis-sur-la-prevention-des-pratiques-de-controles-didentite-abusives-etou ).

Voir les extraits attachés de l’avis publié par le CNCDH ici.

Il utilise les résultats de l’enquête franco-allemande « POLIS » (CNRS/Sciences Po Grenoble-Max Planck Gesellschaft, Freiburg) voir http://www.anrpolis.fr/

Les résultats de « POLIS » ont fait l’objet de publications dans :

D. Oberwittler, S. Roché, « Experiences, perceptions and attitudes ». European Society of Criminology newsletter, 3, 4–10, 2013,

Jacques de Maillard, Daniela Hunold, Sébastian Roché, Dietrich Oberwittler, Mathieu Zagrodzki., « Les logiques professionnelles et politiques du contrôle. Des styles de police différents en France et en Allemagne », Revue française de science politique, vol 66, n°2, février 2016, p.285.

et Sebastian Roché, De la police en démocratie, Grasset, 2016. voir http://www.grasset.fr/de-la-police-en-democratie-9782246806141

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Manifestation de policiers: « Le malaise de la base est palpable »

La manifestation spontanée de policiers sur les Champs-Elysées dans la nuit de lundi à mardi a marqué les esprits. Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, revient sur le sens de cette action.

Sébastien Leurquin, publié le 18/10/2016 à 17:48 , mis à jour le 19/10/2016 à 12:43

Dans la nuit de lundi à mardi, environ 500 policiers ont manifesté sur les Champs-Elysées. Cet évènement intervenait dix jours après l’attaque au cocktail Molotov contre quatre agents à Viry-Châtillon.  Pour Sébastian Roché, directeur de recherche au CNRS et spécialiste des questions liées à la police, la manifestation traduit un double malaise: d’un côté, les policiers ne sont pas appréciés au sein de la population et de l’autre, on fait sans cesse appel à eux dans le contexte terroriste actuel. 

Est-ce qu’une telle manifestation est inédite? 

Le fait que des policiers se rassemblent n’est pas exceptionnel. A la fin du mandat de Lionel Jospin, en 2001, on avait connu en France des manifestations beaucoup plus importantes, par le nombre de localités et par le nombre de fonctionnaires manifestant. Ils protestaient à l’époque contre le supposé « laxisme de la Justice ». Il arrive aussi qu’il y ait des actions spontanées après des faits divers dans lesquels un policier est blessé ou tué. Cette manifestation traduit néanmoins le malaise de la base, qui est palpable et qui a échappé à l’encadrement syndical.  

Le directeur général de la police nationale (DGPN) a évoqué une action inacceptable » et « contraire » aux « obligations statutaires » des policiers. Que risquent les policiers qui ont manifesté?  

Le DGPN est obligé de faire ces déclarations. Sa position lui impose de rappeler les règles de l’institution. Une enquête de l’Inspection générale de police nationale (IGPN) va avoir lieu. Mais je n’imagine pas le gouvernement aller au clash dans ce dossier.  

Surtout pas dans le contexte actuel, avec d’un côté le risque terroriste et de l’autre la course pour 2017. Le calendrier politique explique d’ailleurs aussi cette manifestation. Les policiers savent que c’est le moment de se faire entendre et de mettre la pression sur les différents candidats afin de peser dans le débat.  

Quelle est la marge de manoeuvre du gouvernement? 

Il est dans une position très délicate. Soit il cède aux revendications des policiers, avec un risque pour le budget. Soit il résiste, mais dans ce cas il risque la confrontation. Ce qui peut être très dangereux dans le contexte actuel.  

Et que traduit cette manifestation sur le climat et la température au sein de la police? 

On est aujourd’hui face à un double malaise dans la police. D’un côté il est structurel. La police n’est pas beaucoup aimée ni reconnue en France. De l’autre il est conjoncturel. Le gouvernement demande beaucoup aux policiers et aux militaires. Le dispositif de sécurité est au maximum, ce qui crée forcément une surcharge de travail et donc des tensions.  

Peut-on redouter un vote extrême des forces de l’ordre? 

Le vote FN est déjà très élevé. Je ne sais pas s’il peut encore s’accroître. Mais on peut craindre en effet que les policiers soient tentés par un vote anti-système. Ce qui est tout de même assez paradoxal. 

« Il faut aussi que la police s’interroge sur son propre comportement »

« Il faut aussi que la police s’interroge sur son propre comportement » selon le sociologue Sébastian Roché

Par franceinfo – Radio France

Mis à jour le 22/10/2016 | 10:59 – publié le 22/10/2016 | 09:29

La France vient de vivre une cinquième nuit de mobilisation des policiers, treize jours après l’agression de quatre de leurs collègues à Viry-Châtilllon (Essonne). Sur franceinfo samedi 22 octobre, Sébastian Roché, sociologue et directeur de recherche au CNRS a estimé qu’il « faut aussi que la police s’interroge sur son propre comportement ».
franceinfo : Comment expliquez-vous cette colère des policiers ?

Sébastian Roché : Le fait que les policiers soient attaqués (…) ça c’est la première chose. Et puis il y a aussi un contexte très particulier, qui est le contexte pré-électoral avec un gouvernement qui est faible. Monsieur Hollande est faible, la majorité est divisée (…) donc c’est le moment de revendiquer, de se faire entendre et d’essayer de gagner quelque chose.

Selon vous, qu’est-ce qui ne va pas ?

Le problème, ce sont les relations entre la population et la police (…) Il faut regarder des deux côtés. D’un côté, il y a les conditions socio-économiques, les quartiers enclavés, les jeunes qui sont passés dans une économie criminelle… Et puis de l’autre, il faut aussi que la police s’interroge sur son propre comportement. Les biais policiers, la discrimination policière, la question du racisme policier, même si l’expression est un peu excessive.

Mais l’attaque de Viry-Châtillon, ce sont bien des dealers qui voulaient protéger leur lieu de trafic ?

Je ne pense pas. Pourquoi des dealers attaqueraient des policiers ? C’est la meilleure façon de ruiner leur business. Si vous êtes un dealer et que vous attaquez des policiers, le lendemain votre zone de deal est couverte de CRS, la police judiciaire va mettre le paquet et trouver les auteurs, et votre deal, il est fini. C’est autre chose. Les attaques contre les policiers, elles sont motivées par la haine de la police, par une culture anti-policière. Donc il faut comprendre pourquoi.

Que faut-il faire ?

Il faudrait poser le problème sur la table : quelles sont les relations police-population en France, comment il est possible que ça arrive… Pas juste dire, ‘si on met des sanctions plus sévères, on aura réglé le problème’. Il faut s’intéresser au business-model, comment fait la police, qui en bénéficie, qui en souffre… C’est ça qu’il faut se poser comme questions.

Policiers : « Réduire le problème à des questions d’effectifs, c’est jeter de l’huile sur le feu »

Des policiers manifestent dans toute la France pour exprimer leur malaise. Le sociologue Sebastian Roché analyse cette colère qui ne faiblit pas.

LE MONDE |  21.10.2016 à 16h21 • Mis à jour le 21.10.2016 à 17h52 | Propos recueillis par  Jérémie Lamothe

La colère ne retombe pas. Depuis l’agression de quatre fonctionnaires, le 8 octobre à Viry-Châtillon (Essonne), les manifestations nocturnes de policiers, rassemblant jusqu’à plusieurs centaines de personnes, se sont multipliées à Paris, Lyon, Marseille ou encore Toulouse et Montpellier.

Signe particulier de ce mouvement, il n’a pas été organisé, au départ, par des syndicats, même si ceux-ci appellent désormais à des « rassemblements silencieux dans les palais de justice » tous les mardis à 13 heures et à une « Marche de la colère » le 26 octobre.

Le sociologue Sebastian Roché, enseignant à l’Institut d’études politiques de Grenoble et auteur du livre De la police en démocratie (Grasset, à paraître le 2 novembre), revient sur le malaise policier.

Peut-on dire que ces manifestations ont lieu en dehors de toute action syndicale organisée?

Sebastian Roché : J’ai effectivement l’impression que dans ce mouvement les syndicats ne sont vraiment pas à la manœuvre. La forme de ces manifestations, qui ont lieu en soirée ou dans la nuit, avec des gens cagoulés ou masqués, ne correspond pas à celle de manifestations syndicales classiques. Ça ressemble plus à l’action d’agents autonomes.

Je me souviens qu’à la fin du mandat de Lionel Jospin, au début des années 2000, il y avait eu des manifestations très importantes, sur le vote de la loi de la présomption d’innocence, qui n’étaient pas organisées. Mais ce n’est pas quelque chose de commun.

Les policiers sont cependant l’un des corps les plus syndiqués de la fonction publique [49 % contre 20 % pour l’ensemble des fonctionnaires]. Si vraiment ils estiment que les syndicats ne les représentent pas, ils peuvent rendre leur carte. Là, ils protestent tout en étant toujours syndiqués. Une clarification pourrait être utile.

 Quelles sont leurs principales revendications ?

La contestation porte notamment sur les conditions de travail, surtout dans les banlieues difficiles, où la violence contre les policiers est une réalité. Il y a des problèmes structurels et des événements qui placent les policiers en porte-à-faux, notamment depuis les nouvelles formes de protestations telles que Nuit debout ou les zones à défendre (ZAD), à Sivens et à Notre-Dame-des-Landes.

Sur le terrain, les agents doivent faire face à ces nouvelles formes d’actions, mais il y a un problème de gestion et de vision de la direction. Il ne faut pas juste envoyer les gars dans la rue, mais s’interroger sur les missions de la police, ses moyens d’action, son rôle. Et ça, c’est à la hiérarchie de trancher.

L’autre élément, c’est que les policiers sont confrontés à un réel désamour de la société. Mais face à cela, les policiers ne se remettent pas en cause. Si ça ne va pas, c’est la faute des politiques, des syndicats, de la justice… Ils ne se disent pas : « Et nous, quelle est notre part de responsabilité ? » Mais comment se fait-il qu’ils soient mal aimés ? Où est la réflexion des syndicats là-dessus ?

Les policiers en grève évoquent également des problèmes d’effectifs.

Oui, le manque d’effectifs est une revendication classique, mais qui ne dit pas grand-chose de la réalité. Si on la compare à d’autres pays, la France est bien fournie. Il y a en revanche un problème de répartition sur le territoire et dans les services et de gestion du personnel.

Et les recrutements qui sont en cours actuellement ne se traduiront pas immédiatement par des hommes sur le terrain [selon le ministère de l’intérieur, 6 500 emplois ont été créés depuis 2012. Et 2 500 le seront d’ici à 2017]. Réduire le problème de la police à des questions d’effectifs, comme le font certains candidats à droite, c’est jeter de l’huile sur le feu.

Depuis le début du mouvement, on sent une vraie méfiance des policiers envers leur hiérarchie et envers le gouvernement.

Par ces manifestations, les policiers défient l’exécutif, et c’est d’ailleurs assez inquiétant. Ils demandent davantage de lois, de sévérité de la part du système judiciaire. Mais pour eux, ils renversent le discours. La loi ne permet pas qu’ils fassent grève, mais ils ne la respectent pas. Ils ont un double discours, rigoureux pour les autres mais pas pour eux.

De la part de policiers qui sont censés incarner la loi et l’autorité, ça peut paraître surprenant. Ce n’est pas banal de voir des policiers, bras armé de l’Etat, défier l’autorité politique.

Le premier secrétaire du Parti socialiste, Jean-Christophe Cambadélis, a accusé le Front national d’être à la manœuvre derrière ce mouvement. Est-ce crédible ?

C’est vrai qu’il y a une sensibilité de droite, voire du FN chez les policiers, il y a des liens. Mais je ne vois pas de preuve que le FN soit derrière tout ça, j’ai un peu de mal à l’imaginer.

Et si les policiers agissent à six mois de la présidentielle, ce n’est sûrement pas un hasard. Il y a un malaise structurel et des éléments conjoncturels et politiques qui peuvent donc expliquer ce mouvement.
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/10/21/ce-n-est-pas-banal-de-voir-des-policiers-bras-arme-de-l-etat-defier-l-autorite-politique_5018178_3224.html#QrjAeQlfrSKLcqWw.99

L’agression préméditée de quatre policiers près de la cité de la Grande-Borne dans l’Essonne, relance le débat sur les zones de non-droit. 

Propos recueillis par Jérôme Sage, Le Parisien. 10 octobre 2016, 7h00 | MAJ : 10 octobre 2016, 10h15

LE FAIT DU JOUR. L’agression préméditée de quatre policiers, en mission de surveillance près de la cité de la Grande-Borne dans l’Essonne, relance le débat sur les zones de non-droit. Entretien avec Sebastian Roché, spécialiste des questions d’insécurité.

Le pronostic vital d’un des policiers agressés à Viry-Châtillon (Essonne), samedi après-midi, est engagé. L’homme a été victime, avec trois de ses collègues, d’une attaque en règle, véritable tentative d’assassinat organisée par une quinzaine de jeunes encagoulés venant de la cité de la Grande-Borne voisine, à cheval sur Viry-Châtillon et Grigny. La raison ? Ils surveillaient une caméra placée pour éviter les vols à la portière, véritable institution à cet endroit. Entretien avec Sebastian Roché est directeur de recherche au CNRS.

Comment analyser cette attaque ?
Sebastian Roché. Ce qui frappe en premier lieu, c’est la taille du groupe d’assaillants. Une quinzaine de personnes, ça demande de l’organisation et des formes de hiérarchie. Ce n’est pas un groupe qui se forme spontanément sous l’émotion, un dérapage, mais une violence ciblée, avec la préparation de cocktails incendiaires. Il faut des intérêts en jeu : ce groupe sait que s’attaquer à des policiers mène à une politisation, donc au déploiement de moyens, et que les policiers vont mettre le paquet. Ils savent que les coûts vont être élevés, et ce rapport coût-avantage ne les dissuade pas. Ils ne font pas ça pour renverser les institutions mais pour supprimer un obstacle à une activité économique.

Les policiers étaient postés pour surveiller une caméra… Est-ce la limite de ces dispositifs ?

Si les conséquences n’étaient pas tragiques, ce serait risible : envoyer des moyens humains protéger un dispositif technique de surveillance, censé économiser de la présence humaine, c’est paradoxal. Je ne suis pas un défenseur de la vidéosurveillance, mais dans ce cas précis, l’énergie déployée pour le détruire montre que cet équipement gêne le business. Ce type d’escalade entre la police et des groupes organisés sur un territoire n’est pas une exception. Mais là, ces groupes envoient un message très inquiétant : le risque pour la police n’est pas de se faire caillasser mais de se faire brûler.

La mairie envisage de poser des barrières, une vidéosurveillance renforcée… Est-ce la réponse adéquate ?

Il y a des problèmes socio-économiques de fond dans ces espaces pauvres, très enkystés et criminogènes en France. On les appelle zones de non-droit mais la réalité, c’est que la police ne peut pas résoudre la situation socio-économique. Depuis deux mandats présidentiels, les banlieues ont été laissées au second plan. Ces problèmes, il faut les aborder, sinon des jeunes assez fous, à la recherche du frisson pour aller attaquer des policiers, vous en trouverez toujours. Or les villes dont on parle n’ont pas les ressources pour affronter seules ce problème. Il faut une solidarité nationale.

Oui, mais comment ?

La France, contrairement à l’Allemagne ou la Grande-Bretagne, n’a pas dans sa doctrine d’objectifs concernant les relations entre la police et la population. Pour arrêter ces types de criminels, il faut de l’information. Pour de bonnes informations, il faut qu’une partie suffisante de la population fasse confiance à la police. C’est un chantier, toujours pas abordé dans notre pays alors que nos voisins ont intégré le service à la population comme l’un des critères d’efficacité de la police. C’est une politique de long terme, au-delà des alternances politiques.

Enfin la parade anti terroriste est trouvée : l’arrêté anti burkini !

Les élus n’ont pas peur du ridicule, grand bien leur fasse. Le maire de Cannes a pris la lutte contre l’Etat Islamique en main. Après les assignations à résidence, les patrouilles de militaires, on passe la vitesse supérieure et on interdit … le maillot de bain couvrant. Et le fait que le tribunal administratif ne voie pas le problème n’y  change rien: la contribution opérationnelle à la lutte de la prohibition du burkini me paraît cependant, si on me permet de le dire, très  marginale pour ne pas dire nulle. Sauf si bien sur il s’agissait en fait de cliver les électeurs entre ceux qui sont prêts à tout accepter, et ceux qui se demandent pourquoi ils sont pris pour cibles.

Finalement, la dispute sur le sens de la laïcité comprise comme un code de bonne conduite que l’Etat doit imposer ou au contraire comme un concept visant à garantir le libre exercice de sa religion (ou de son absence de religion) a pris un tour pélagique et balnéaire dans le sud de la France. Ce qui devait arriver arriva et la presse internationale se moque, en première page du New York Times, de nous: « France cites latest threat to security: The Burkini ». Pour le moment, les moyens militaires (encore) disponibles ne semblent pas mobilisés par l’Etat pour assister cette initiative : drones de surveillance de la tenue (les industriels du secteur vont adorer, c’est plus aisé que la reconnaissance faciale, surtout avec un fort ensoleillement), vols de reconnaissance d’hélicoptères avec équipes d’intervention, et utilisation de satellites en très haute résolution de type Pléiade 1 et Pléiade2. On pourrait peut-être également penser  au programme de télédétection SPOT ? Car s’il y a une authentique menace, mieux vaut généraliser sans tarder la réaction sur l’application du code vestimentaire.

La morale de cette histoire est qu’il ne faut pas désespérer de la capacité des élus à inventer des solutions inutiles. L’autre morale est que je me demande qui va trouver celles qui sont utiles, et avoir la légitimité pour les conduire, si nos représentants élus ne le font pas.

“Les personnes les plus satisfaites de la police sont celles qui n’ont jamais affaire à elle”

 

Interview pour le journal de la CFDT publié le 10/06/2016 à 12H40 par Nicolas Ballot, voir:

CFDT – [Dossier] La sécurité, un défi citoyen

Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, Sciences Po-Université Grenoble-Alpes.

1/ On confond souvent insécurité et sentiment d’insécurité. Comment définissez-vous ces deux concepts ?

L’insécurité n’existe pas si elle n’est pas ressentie, les deux notions renvoient donc à la perception d’une menace. Dans les années 70, le gouvernement a commencé à parler du sentiment d’insécurité en même temps qu’il s’est soucié de la sécurité quotidienne des Français, celle d’aller et de venir dans les rues ou les parcs en toute quiétude d’esprit. Cette notion a émergé en parallèle à celle de « petite ou moyenne délinquance » dans les débats publics. L’insécurité était une manière de pointer les attentes des citoyens, la délinquance ordinaire le problème à résoudre. Les deux termes restent associés, pour le moment encore, du fait de leur naissance simultanée en politique. Par exemple, on n’utilise pas ce lexique à propos du terrorisme : on parle de radicalisation, de stratégie de la terreur.

2/ L’insécurité est une thématique politique majeure de ces dernières années. Cette tendance est-elle récente ?

L’insécurité au sens large est un élément essentiel de la politique. On ne gouverne pas un peuple libre sans offrir de la sécurité, ou tout au moins en promettre. Mais, la rhétorique du gouvernement change avec le temps. Autant le sentiment d’insécurité a été mobilisé entre 1975 et 2000, autant il est tombé en désuétude après, progressivement. La gauche qui voyait dans l’utilisation de l’insécurité par la droite une manière de manipulation des foules pour leur faire oublier leur domination par le capitalisme, une fois arrivée au pouvoir national en 1981 a du changer son fusil d’épaule. Droite et gauche, à partir de ce moment ont parlé le même langage. Celui de M. Cazeneuve aujourd’hui n’est que le reflet des habitudes langagières prises depuis 20 ans : la criminalité est inacceptable, les délits seront sanctionnés sévèrement, les policiers sont exemplaires, l’autorité de l’Etat ne peut être bafouée. Le prochain ministre dira la même chose, au mot près.

3/ Quelle est l’évolution des attentes de la population vis-à-vis des forces de l’ordre depuis 40 ans ?

Il faut savoir que les personnes plus satisfaites de la police dans les enquêtes d’opinion sont celles qui n’ont jamais affaire à elle (ni comme auteur de délits, bien sûr, ni comme victime, ni comme usager d’un service au commissariat, ou pour avoir fait l’objet d’un contrôle). Il faut donc se garder d’une lecture naïve de ces études. La population souhaite un service tourné vers ses besoins, la sécurité passant d’abord par la prévention des délits, puis par la prise en charge lorsqu’on est victime. Les études montrent une attente de proximité, c’est-à-dire une combinaison de proximité physique et d’accessibilité (si la police passe à côté de nous en voiture, vitres fermées, elle ne l’est pas). Elle critique le caractère partial des agents, le fait que les personnes ne soient pas traitées de la même manière suivant leur quartier de résidence ou la couleur de leur peau. En résumé, les attentes portent sur le service (un service qui correspond à leurs priorités), et sur la qualité du service et l’égalité du service. S’orienter dans cette direction supposerait d’institutionnaliser la notion de qualité de service, d’en faire un élément central de la formation des agents, puis de leur évaluation au niveau individuel et pour les équipes, mais aussi pour la carrière des cadres. En France, nous en sommes loin, la notion de qualité n’a pas d’existence organisationnelle, on lui préfère l’idée de quantités (par exemple de crimes élucidés, ou encore d’interpellations) pour mesurer la performance. Tant que ceci ne changera pas, le public sera insatisfait.

Affaire Cazeneuve : les responsables politiques sont-ils dignes de confiance ?

L’attaque au camion de Nice a déclenché une discussion publique fort logique sur les responsabilités des … responsables de la sécurité. Distinguons deux choses : leur capacité à prévoir ce qui pouvait survenir (par un renseignement efficace), et notamment le type d’attaque (comme l’a très honnêtement dit le DDSP à Nice, le dispositif  « était centré sur les individus armés ou porteurs de ceintures explosives ») à limiter les dommages par un positionnement adéquat des obstacles et des personnels (de la prévention situationnelle), d’une part. C’est la question des « failles » pour reprendre le titre du journal Libération. Et, d’autre part, les vertus morales des responsables. C’est la question « d’un mensonge » pour se servir de la second partie du titre du même article.

Contrairement à ce qui a été affirmé, il n’y avait donc ni policiers nationaux ni plusieurs véhicules au point de sécurité mis en question. En période crise, il est curieux que les responsables politiques aient recours aux assertions pour se placer au-dessus de la mêlée, et plus gênant encore que celles-ci se révèlent fausses. La solidarité témoignée par M. Valls, le du chef du gouvernement (« Le mensonge, (… est…) ce qu’il y a de plus éloigné de Bernard Cazeneuve ») avec son ministre rend les choses encore plus trouble pour les citoyens: ne se serrent-ils pas  les coudes plutôt que de se placer en posture de recevabilité vis-à-vis de la société qui a bien le droit de savoir ? Et le préfet des Alpes-Maritimes de s’aligner sur la parole de Paris, comme il se doit: « le préfet  « Y a-t-il eu mensonge des autorités, comme l’affirme le journal Libération ? Non, à aucun moment. »

Cela me rappelle étrangement les émeutes géantes de 2005 qui débutèrent en Seine Saint Denis. Le préfet avait exclu toute responsabilité de la police, et nié la non assistance à personne en danger, avant que les retranscriptions des communications radios laissent entendre le fameux « S’ils rentrent sur le site EDF, je ne donne pas cher de leur peau » d’un agent au central. Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur, avait exclu toute faute policière, et inventé une tentative de cambriolage qui aurait été à l’origine de la poursuite et du décès des deux adolescents entrés dans le transformateurs. Ce genre de propos ne peuvent qu’attiser la défiance vis-à-vis du monde politique. Et n’a-t-on pas entendu urbi et orbi qu’une refondation était urgente ? Plus tard ? ahhh bon.

Deux exemples ne font pas une règle, certes, et il serait intéressant de se plonger dans l’analyse des vertus que le peuple pense nécessaire à la conduite des affaires publiques, et de faire un recensement plus systématique des cas où ces vertus se soient manifestées et où elles ont fait défaut. Et de comparer la manière dont les vertus sont exigées dans les démocraties du Nord de l’Europe et en France.

Il est clair que seule des circonstances extraordinaires poussent à vérifier le détail des assertions qui ponctuent les discours de nos responsables. Il est évidemment plus facile d’avoir des vertus morales hors des moments de mise à l’épreuve. La science politique a montré que les vertus morales étaient extrêmement importantes : des vertus qui sont attribués par le peuple à ses responsables dépendent la confiance dans la société. A la fois la confiance qui constitue le lubrifiant de la démocratie (ce ne sont pas les institutions qui la garantissent, mais bien la foi qu’on a en elles, et donc dans les membres qui les dirigent). Et aussi la confiance interpersonnelle qui permet de faire coopérer les individus entre eux (ce qu’on nomme le « capital social »). La probité, la sincérité sont essentielles parce qu’elles fondent la légitimité des actes des administrations : chacun imagine qu’elles recherchent à faire le bien, qu’elles sont inspirées par le bien commun – si les chefs sont moralement irréprochables.