POLICE : JUSQU’OÙ IRA LA CRISE?

FRANCE 5 / C à dire / Emission du 26/10/2016 – Axel de Tarlé reçoit Sebastian Roché

Vous êtes politologue spécialiste de la délinquance et de la police. François Hollande reçoit dans une demi-heure les syndicats de police. Les policiers manifestent depuis dix jours. C’est très rare, des policiers qui manifestent. Est-ce qu’ils en ont le droit ? 
« Ils ont le droit de manifester. Il y a eu des appels syndicaux à la manifestation en 2001. Il y en a eu aussi l’année passée. Ils ont le droit de le faire dans certaines conditions. Lorsque ces manifestations sont désordonnées, lorsque les manifestants apparaissent en portant des capuches, voire des masques, et lorsque certaines personnes disent qu’elles vont décider à la place de la justice et de la police, cela pose la question de la place de la police en démocratie. Normalement, cela ne fonctionne pas suivant ces standards ».

Cela traduit un malaise. Qu’est-ce qui se passe ? La police a peur et les délinquants n’ont plus peur de la police. Peut-on dire que la peur a changé de camp ?  
« Je pense que c’est quand même très exagéré. Si l’on resitue la France au niveau mondial ou au niveau européen, on a la chance d’avoir des policiers qui tuent très peu de concitoyens au cours des actions de police. Très peu de policiers, même si c’est forcément trop dans les deux cas, sont également tués. Il faut rester modéré. Il n’y a pas d’aggravation. Historiquement, il y a plutôt une diminution très nette du nombre de policiers qui meurent en service. Il n’y a pas une tendance à l’explosion ».

Le paroxysme, c’est cette attaque à Viry-Châtillon. On a l’impression que les policiers n’osent plus s’aventurer dans certains quartiers. Leurs voitures sont systématiquement caillassées. Cela n’existait pas il y a trente ans. 
« Cela existait. Cela fait un moment que la situation s’est dégradée. On a inventé les indices de violence urbaine. Une partie des violences urbaines, c’était des caillassages et des attaques contre les policiers. Il y avait déjà des policiers tués ».

Statistiquement, les policiers ne sont pas plus agressés aujourd’hui qu’auparavant ? 
« Il n’y a pas de comptabilité qui soit indiscutable. Cette tension est très claire. Les policiers sont soumis à un stress. Ils interviennent dans des quartiers difficiles où la situation est difficile parce qu’il y a une concentration de la pauvreté. Il y a des trafics. C’est une réalité. Cela n’explique pas la haine. Si la police essayait simplement de neutraliser ceux qui menacent tout le monde, pourquoi on s’en prendrait aux policiers ? Il manque un maillon du raisonnement ».

Vous voulez dire que les policiers sont aussi partiellement responsables, de par leur attitude, du rejet dont ils sont l’objet. On a un rapport compliqué avec l’autorité en France, plus qu’ailleurs.
« Comparativement aux grands voisins européens, la police française est peu appréciée par nos concitoyens français. Elle est jugée plus souvent discriminatoire. Moins souvent capable de fournir un service. Il y a un problème sur un business model de la police. Il y a un problème sur une police, pour quoi faire ? Il faut s’interroger sur ce que fait la police elle-même, sur ce qu’elle cherche à faire. Il faut qu’elle soit légitime. Une police légitime est une police respectée ».

Votre enquête dit que la police ne respecte pas les gens. C’est perçu comme cela en France. Est-ce que vous voulez dire que la police serait un peu trop « blanche » et ne ressemblerait pas à la population qu’elle est censée protéger ? Pour dire les choses simplement, y a-t-il des soupçons de racisme envers la police ? « La police française est beaucoup plus souvent mise à l’index pour des comportements discriminatoires. Cela dépend de ce que l’on entend par « raciste ». Il y a de la discrimination, du contrôle au faciès. Beaucoup d’enquêtes le montrent. La population le ressent. Elle le ressent plus en France qu’en Allemagne ou en Angleterre, ou encore au Danemark par exemple ».

Est-ce que vous êtes en train de nous expliquer que ce qui arrive aux policiers, c’est de leur faute ?
« Si France Telecom perd des usagers est-ce qu’ils ne vont pas s’interroger sur leur business model ? Si Renault vend moins de modèles, est-ce qu’il ne va pas s’interroger sur les produits qu’il fabrique? C’est la même chose pour la police ».

Les policiers ont-ils raison de dénoncer le laxisme de la justice ? Quand on s’en prend à un policier, la sanction doit être plus lourde que si c’était un citoyen lambda. Ils disent que, quand ils attrapent un délinquant, ils le revoient le lendemain au même endroit.
« C’est quelque chose que l’on entend depuis vingt ans. Mais je ne connais aucune étude ayant montré que ce soit vrai ou faux. Il y a des gens qui le ressentent et je ne dis pas que c’est faux. Simplement, il faut plus que cela pour me convaincre. Il faut des études qui soient impartiales et qui permettent de voir si vraiment il y a plus de risques. Si c’est parfois le cas, il faut les mettre en perspective. On ne peut pas juste prendre les revendications des syndicats ou des personnes qui s’expriment publiquement. C’est plus compliqué que cela ».

Les policiers disent qu’ils ont l’impression que leur parole, en cas de litige, ne compte pas plus que celle du délinquant face à la justice. On ne respecte plus la parole des policiers.
« La parole des policiers compte. Elle est juridiquement dans une position de supériorité. Je ne pense pas que ce soit exact. Simplement, peut-être attendent-ils plus que ce à quoi ils ont le droit ? Peut-être simplement qu’ils attendent que, puisqu’ils l’ont dit, le juge considère que c’est la vérité. Je pense qu’il y a un débat contradictoire et c’est le juge qui apprécie ensuite et forme des conclusions ».

En même temps, il y a des témoignages de policiers qui disent que, dès que ça tourne mal, ils tournent les talons parce qu’ils n’osent pas sortir leur arme.
« Le système de police français est meilleur que le système de police américain par exemple ».

Au prix de zones de non-droit, peut-être, où on laisse le trafic prospérer.

« La mafia aux Etats-Unis est beaucoup plus implantée qu’en France. Le nombre de policiers tués en service aux États-Unis est cinq fois plus élevé qu’en France. Si vous allez une seule fois dans un commissariat de police aux Etats-Unis, vous verrez comment c’est. C’est couvert de plaques de policiers morts en service. En France, il ne faut pas entrer dans cette surenchère. Parce que si les policiers s’arment plus, que vont faire en face ceux qui veulent s’en prendre aux policiers ? Il faut rester hors de cette spirale. On a un modèle européen, de police apaisée, qui est en crise, mais qui est bien supérieur à ceux des modèles de cow-boys que l’on peut trouver outre-Atlantique ».

Il y a une violence encore plus dure qui vient en réaction. 
« Aux États-Unis, vous avez six fois plus de prisonniers pour 1000 habitants qu’en France et vous avez cinq fois plus de policiers tués qu’en France ».

Comment réconcilier la police avec son travail ? Il y a un malaise. Vous leur dites de se réformer. Est-ce que cela veut dire s’ouvrir à la diversité? Être plus respectueux? Moins griller les feux rouges ?
« Déjà il faut ouvrir ce dialogue. On ne peut pas tomber d’accord sans ouvrir ce dialogue. Cela suppose de regarder et de ne pas juste dire : la population n’est pas gentille, elle ne nous aime pas. Les magistrats ne font pas leur travail et les hommes politiques sont incompétents. Il faut que la police s’interroge sur elle-même et qu’ensuite, elle aille au dialogue et qu’elle écoute les demandes de la population, qu’elle fasse attention à l’égalité devant la police ».

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Qui sont ces collégiens réceptifs au discours de Daech ?

La Croix. Flore Thomasset, le 28/11/2016 à 6h21

Le CNRS organise lundi 28 novembre un colloque de restitution pour présenter les premiers résultats des recherches lancées après les attentats du 13 novembre 2015.

L’une d’elles est consacrée à la réceptivité des adolescents aux discours de Daech, un enjeu stratégique pour établir des politiques de prévention adaptées.

Les adolescents sont-ils réceptifs au discours de Daech et si oui, dans quelles conditions ? Deux recherches, parmi les 66 « actions » lancées par le CNRS après les attaques du 13 novembre, se penchent sur cette question, essentielle pour comprendre les conditions de la radicalisation et établir des politiques de prévention efficaces. Les chercheurs en présenteront lundi 28 novembre les premiers résultats.

Parmi eux, Sebastian Roché, chercheur au CNRS, qui a mené une enquête sur « la justification de la violence et l’identification au collectif ». Elle a porté sur un échantillon de 12 000 collégiens dans tout le département des Bouches-du-Rhône.

Rejet de la France et acceptation de la violence

« En France, on a un débat très vif entre”islamisation de la radicalité” et “radicalisation de l’islam” qu’il fallait mettre à l’épreuve du terrain », explique le chercheur. « Empiriquement, on se rend compte que les deux aspects – sociaux et religieux – jouent. Pour être disponibles à un message radical et violent, ces deux facteurs doivent même se recouper : pour qu’il y ait “préradicalisation”, il faut à la fois qu’il y ait un rejet de la France et de ses valeurs et une acceptation de la violence comme moyen d’action justifiable. »

Combien de jeunes se trouvent dans ce cas ? Les chiffres révélés par l’étude sont éloquents. Ainsi, 4,8 % de l’échantillon considèrent que la violence peut constituer un moyen d’action légitime. Pour cette catégorie-là, on peut « jeter des pierres sur la police » ou « insulter volontairement quelqu’un à cause de sa religion, de la couleur de sa peau ou de son origine ».

De même, la « désidentification nationale », c’est-à-dire le fait de se sentir « totalement défini par une autre appartenance que française », concerne 2,9 % des collégiens interrogés. « Ce sont des jeunes qui ont été élevés dans un climat où l’on considère qu’en France, on est allés trop loin dans la libéralisation des mœurs, dans l’égalité homme-femme notamment », développe Sebastian Roché.

1,7 % de l’échantillon réceptif aux discours de Daech

En croisant ces deux critères stricts, le chercheur obtient une population qui représente 0,3 % de l’échantillon. Le chiffre peut sembler faible mais, appliqué à l’ensemble des collégiens (3 335 000 élèves en France), cela représente tout de même 10 000 jeunes. « Évidemment, il y a une marge entre cette situation de préradicalisation, de disponibilité au discours radical et violent, et la radicalisation à proprement parler, qui ne concernerait qu’une fraction de jeunes », nuance le chercheur, conscient de la sensibilité du sujet.

Cela dit, si l’on considère des critères un peu moins restrictifs, les taux augmentent vite. En prenant en compte les jeunes qui rejettent l’identification à la France, mais pas « totalement », et ceux qui acceptent la violence, mais moins nettement, 1,7 % de l’échantillon peut être considéré comme réceptif aux discours de Daech.

Si l’on ajoute ce pourcentage aux 0,3 % précédents, cela fait donc 2 % des collégiens en situation de fragilité par rapport à la propagande.

Plus la prévention intervient tôt, plus elle est efficace

« Ces taux sont des moyennes sur le département mais il est important de préciser que dans certains quartiers, ils peuvent être multipliés par deux et concerner alors une population très significative », conclut le chercheur. Ce sont ces adolescents-là avec lesquels il faudrait travailler spécifiquement sur des modules de distanciation et de développement de l’esprit critique. Un enjeu bien compris par l’Éducation nationale, qui sait que plus la prévention intervient tôt, plus elle est efficace.

 

Police et contrôles d’identité: l’enquête franco-allemande « POLIS » (CNRS-Max Planck) reprise par le CNCDH

L’avis publié par le CNCDH (Avis sur la prévention des pratiques de contrôles d’identité abusives et/ou discriminatoires) s’appuie sur les enquêtes françaises et européennes sur la logique et la dynamique des contrôles (accès au document http://www.cncdh.fr/fr/publications/avis-sur-la-prevention-des-pratiques-de-controles-didentite-abusives-etou ).

Voir les extraits attachés de l’avis publié par le CNCDH ici.

Il utilise les résultats de l’enquête franco-allemande « POLIS » (CNRS/Sciences Po Grenoble-Max Planck Gesellschaft, Freiburg) voir http://www.anrpolis.fr/

Les résultats de « POLIS » ont fait l’objet de publications dans :

D. Oberwittler, S. Roché, « Experiences, perceptions and attitudes ». European Society of Criminology newsletter, 3, 4–10, 2013,

Jacques de Maillard, Daniela Hunold, Sébastian Roché, Dietrich Oberwittler, Mathieu Zagrodzki., « Les logiques professionnelles et politiques du contrôle. Des styles de police différents en France et en Allemagne », Revue française de science politique, vol 66, n°2, février 2016, p.285.

et Sebastian Roché, De la police en démocratie, Grasset, 2016. voir http://www.grasset.fr/de-la-police-en-democratie-9782246806141

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