Les émeutes de 2005 vues comme une épidémie de grippe

Il n’y a pas eu d’embrasement généralisé, mais une extension de la violence de proche en proche dans les banlieues pauvres.

LE MONDE SCIENCE ET TECHNO | 22.01.2018 à 16h50 | Par Julia Pascual

 

Les violences urbaines de 2005, qui ont secoué les banlieues françaises pendant trois semaines, se sont propagées sur le territoire comme une épidémie de grippe. C’est ce qu’est parvenue à identifier et modéliser une équipe pluridisciplinaire de sept chercheurs, réunissant des sociologues, des physiciens, des mathématiciens et un informaticien.

Les résultats de leurs travaux ont été publiés le 8 janvier dans la revue Scientific Reports, du groupe Nature (https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01677112/) . Les auteurs montrent que ces émeutes, « les plus longues et les plus étendues géographiquement d’Europe contemporaine », ont agi comme un virus, contaminant des émeutiers de proche en proche, et se déplaçant sur de longues distances sans que les émeutiers eux-mêmes ne se déplacent : parties de Clichy-sous-Bois, où deux jeunes garçons sont morts électrocutés alors qu’ils cherchaient à échapper à un contrôle de police, elles ont peu à peu gagné d’autres communes d’Ile-de-France.

Il n’y a donc pas eu d’embrasement généralisé ni simultané mais une « diffusion sur la base d’une proximité géographique » qui a généré « une sorte de vague d’émeutes autour de Paris », peut-on lire dans l’article.

Effet de proximité

« Les gens sont influencés par ce qui se passe près de chez eux. La tendance à rejoindre l’émeute est d’autant plus grande qu’il y a des émeutes à proximité. Cela produit un déplacement de la vague, c’est assez étonnant, explique l’un des auteurs, le physicien Jean-Pierre Nadal, du CNRS et de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Alors qu’à l’époque, on avait l’impression que les émeutes se déroulaient un peu partout et en même temps, en fait elles durent deux ou trois jours à un endroit, ​elles se renforcent, puis elles décroissent de manière douce, même à ​Clichy-sous-Bois. Cela a fonctionné comme une ola dans un stade. »

Cette observation relativise l’impact des moyens de communication modernes : « On pense souvent que ce sont les médias qui ont un pouvoir d’influence mais notre étude montre que les émeutiers semblent plutôt adopter une démarche rationnelle et ne s’engagent dans une émeute que s’ils ​‐savent qu’ils vont se retrouver en nombre suffisant, fait remarquer le mathématicien Henri Beres​‐tycki (EHESS), coauteur de l’étude. C’est ce que permet une diffusion de proche en proche, comme en épidémiologie. L’influence à plus longue distance vient se rajouter dans un second temps. »

Pour identifier le phénomène de contagion, les chercheurs ont eu accès à une large base de données de la police, répertoriant tous les incidents – jets de pro​jectiles contre la police ou les pompiers, incendies de voitures, de poubelles, de bâtiments publics… – enregistrés dans toutes les communes de plus de 20 000 habitants, entre le 26 octobre et le 8 décembre 2005, ce qui couvre la période des émeutes et deux ​semaines au-delà.

Ouvrir les données

C’est aussi cette quantité de données à l’échelle de tout un pays qui fait l’intérêt de l’étude. D’autres travaux, portant par exemple sur les émeutes ethniques des années 1960 aux Etats-Unis, mettaient au jour la propagation des confrontations à l’intérieur d’une ville, à la façon d’une grippe. Mais elles ne permettaient pas, par exemple, d’étudier la diffusion des émeutes d’une ville à une autre. « Ces travaux montrent l’importance d’ouvrir les données à la ​recherche », souligne Marc Barthélémy, physicien des systèmes complexes à l’Institut de physique théorique (Saclay), qui n’a pas participé à l’étude.

En s’appuyant sur un modèle épidémiologique de propagation, les chercheurs sont parvenus à reproduire la dynamique spatio-temporelle des émeutes. (http://www.lps.ens.fr/~nadal/articles/riotwave/SI_Video_1.mp4)Pour donner à voir l’amplitude des violences de 2005, ils ont introduit dans leur équation une variable sociologique : après avoir testé plusieurs catégories de population, ils ont retenu la taille, dans une commune, de celle des jeunes entre 16 et 24 ans, sans diplôme et hors du système scolaire. Marc Barthélémy valorise cet apport : « On modélise depuis longtemps certains phénomènes à la façon d’une épidémie, à l’image de la propagation d’une rumeur. Ce qui est nouveau, c’est de la relier à un aspect socio-économique. Cette étude trouve l’indicateur qui détermine la population susceptible de répondre à la “maladie” ».

« C’est un ingrédient important, souligne à son tour Jean-Pierre ​Nadal. L’émeute ne touche que les quartiers défavorisés, qui forment un réseau dense en région parisienne, et elle meurt au-delà. »C’est donc cette « géographie de la pauvreté qui permet la diffusion continue des émeutes comme une vague », appuie à son tour le sociologue du CNRS et coauteur de l’étude Sebastian Roché. Il met en avant l’intérêt d’une telle modélisation pour les pouvoirs publics : « La propagation de la violence à la suite d’une intervention de police est liée aux conditions socio-économiques, et cela doit être intégré à une nouvelle manière de faire de la police dans les quartiers sensibles. »

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« Ça n’a pas si mal tourné que ça, les images sont impressionnantes, mais, au bout du compte, les destructions sont limitées ».

« Les groupes contestataires radicaux sont absents des radars du renseignement »
INTERVIEW. Sébastian Roché, spécialiste des questions de police, revient sur la présence de 1 200 Black Blocs lors de la manifestation du 1er Mai.
PROPOS RECUEILLIS PAR CLÉMENT PÉTREAULT
Publié le 02/05/2018 à 18:11 | Le Point.fr

Assistons-nous au retour de la violence contestataire ? Les pouvoirs publics sont-ils préparés à gérer ce type de débordements en milieu urbain ? Au lendemain de la traditionnelle manifestation syndicale du 1er Mai à Paris perturbée par la présence de 1 200 Black Blocs qui ont, notamment, détruit un McDonald’s et une concession automobile proches de la gare d’Austerlitz, Sébastian Roché, directeur de recherche au CNRS et auteur de De la police en démocratie, analyse la situation. Renseignements défaillants, doctrine du maintien de l’ordre inadaptée… Selon lui, l’État devrait revoir ses méthodes.

Le Point  : Pouvait-on prévoir ces débordements ?

Sébastian Roché : Ça n’a pas si mal tourné que ça, les images sont impressionnantes, mais, au final, les destructions sont limitées. Je ne dis pas qu’il ne s’est rien passé, mais on est assez loin de situations critiques où on aurait un mort. On a quelques blessés et un peu de casse, il faut relativiser. En revanche, ce qui est intéressant et problématique pour le gouvernement, c’est la taille du regroupement. Mille deux cents Black Blocs, ce n’est pas rien ! Mais cela n’est pas une surprise. Au premier tour de l’élection présidentielle, 40 % des Français se sont inscrits en rupture, que ce soit en votant Le Pen ou Mélenchon. C’est beaucoup ! Il y a des mouvements de radicalité et une polarisation de la société française qui est de nature à favoriser des regroupements de cette taille-là. Les gens se construisent une identité sociale d’opposition conflictuelle.

On ne connaît pas la composition sociologique et politique de ce black bloc ?

La sociologie de la protestation violente est par nature hétérogène. C’est très divers, et le black bloc, contrairement à sa dénomination, n’est pas fait d’un seul bloc. On sait, par l’Allemagne, qu’il s’agit d’une addition de blocs de villes qui se réunissent de manière éphémère. Ce mouvement radical n’est pas structuré, il se détache de la société.

Lire aussi Black Blocs : qui sont les casseurs du 1er Mai ?

Doit-on s’attendre à un retour de la violence comme moyen d’expression politique ?

Il y a toujours eu un fond de violence. Aujourd’hui, les organisations syndicales sont structurellement affaiblies. Ceux qui sont chargés de la médiation sociale sont très implantés institutionnellement, mais assez peu représentatifs au regard des taux de participation et de syndicalisation. Voilà pourquoi on voit apparaître de manière plus ou moins spontanée ces mouvements qui contestent aux organisations professionnelles cette capacité à relayer le mécontentement…

Y a-t-il eu des erreurs techniques sur le maintien de l’ordre comme on a pu le lire çà et là ?

S’il y a eu des erreurs, c’est probablement plus au niveau du renseignement qu’il faudrait regarder. Ont-ils la capacité à comprendre la taille, les origines et les motivations de ceux que l’on présente comme le black bloc ? J’ai tendance à penser que non. Le renseignement est obnubilé par la radicalisation islamique et les groupes de contestation politique radicale d’extrême gauche ou d’extrême droite semblent absents des radars… Quant à la question du terrain, quelle était la stratégie ? Je ne sais pas s’il y a eu une réflexion tactique, ou, tout du moins, personne n’a été en mesure de l’expliquer. Dispose-t-on d’un modèle de maintien de l’ordre en milieu urbain qui serait adapté à un groupe capable de se scinder en plein de petits groupes ? Je me le demande.

 

« Les policiers sont une cible de choix »

 

« Les policiers sont une cible de choix », explique le politologue Sebastian Roché

INVITÉ RTL – Six policiers ont été blessés, dont un grièvement, lors des affrontements lors des manifestations du 1er mai. (2017)

Les manifestations du 1er mai ont été émaillés de violents débordements ce lundi 1er mai 2017. À Paris, aux abords des place de la République et de la Nation, les forces de l’ordre ont été la cible de jets de projectiles et des cocktails Molotov. Au total, six policiers ont été blessés, selon la préfecture de police. Le ministre de l’Intérieur, Mathias Fekl, avait auparavant évoqué quatre blessés, « dont un a été gravement touché à la main, et un autre sérieusement brûlé au visage« .

Derrière ces actions ultra-violentes, on retrouve souvent des groupuscules d’extrême-gauche baptisé « black block ». « Ce sont des groupes de type anarchiste, qui se portent en contradiction par rapport à la société, qui refuse l’autorité de l’état », explique Sebastian Roché, politologue français spécialisé en criminologie. « Les ‘black block’ sont des groupes qui sont connus pour leur capacité d’organisation, ce sont des groupes structurés, qui ont une idéologie, une habitude de la confrontation« , poursuit le docteur en sciences politiques, qui est également directeur de recherche au CNRS.

Ces groupes font des opérations coups de poing lors de manifestation partout en France, indifféremment de la cause défendue. « Les policiers sont une cible de choix parce qu’il représentent l’État, une manifestation particulière de l’État, la face armée de l’État. Ils disposent de la maîtrise et de l’usage de la violence », souligne Sebastian Roché.

« Contre les violences dans les lycées, modifier la carte scolaire »

Comment protéger les lycées de la violence ?

La réponse de Sébastian Roché, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de la délinquance (1). Propos Recueillis par Mégane De Amorim , le 09/04/2018 à 19h02, La-Croix.com

 

Il serait pertinent de modifier la répartition socio-économique des élèves, en faisant évoluer la carte scolaire. Car la violence dans les lycées est d’abord liée à des phénomènes structuraux.

D’après une étude que nous avons menée sur l’ensemble des établissements scolaires des Bouches-du-Rhône, les problèmes se concentrent sur un petit nombre de lycées. Sans grande surprise, cela concerne les établissements qui sont dans les zones les plus défavorisées. Nous savons que la condition socio-économique est un facteur de violence.

Réduire la concentration des élèves en provenance de milieux défavorisés

D’abord, parce que les enfants de milieux plus aisés sont davantage soutenus par leurs parents vers la réussite scolaire. Les enfants qui sont moins bons à l’école tentent souvent de s’affirmer dans un autre domaine, en se faisant respecter par la force, en obtenant un prestige par la crainte et la violence.

Un autre facteur entre en jeu lorsque les parents ont recours à des méthodes éducatives violentes, comme les punitions ou les coups. Nous savons que les familles défavorisées y ont deux fois plus recours que celles des milieux plus favorisés. Cet apprentissage de la violence à la maison est considéré par les jeunes comme une sorte de « recette » pour se faire respecter.

Enfin, l’environnement de vie a des effets sur le comportement des enfants. Ceux qui passent beaucoup de temps dans la rue sont exposés aux bandes. Ils se socialisent avec des groupes d’adolescents qui sont des contre-modèles, parfois plus âgés et déjà engagés dans la délinquance. Ces trois facteurs incitent ainsi à penser que pour préserver les lycées de la violence, il serait bon de réduire la concentration des élèves qui viennent de milieux défavorisés.

Compter sur des liens étroits avec la police pour réduire la violence semble peu efficace

Il existe aussi des facteurs internes aux établissements sur lesquels il est possible d’agir. D’abord, sur les ressources matérielles, qui ont un effet sur l’engagement des adolescents à respecter leur environnement scolaire. Sur la manière d’inculquer les règles, également. Si des règles universelles sont bien comprises et bien appliquées, elles donnent de la crédibilité aux responsables de l’établissement. Il faut donc des règles simples, cohérentes et surtout justes, pour apaiser le contexte scolaire.

À l’inverse, il me semble peu efficace de compter sur des liens étroits avec la police pour réduire la violence. Appeler les forces de l’ordre quand il y a un incident, cela peut permettre de sanctionner un acte, mais cela ne changera pas la dynamique de violence présente dans un établissement. Il est préférable d’associer les élèves à la gestion des conflits, comme dans les pays nordiques. Cela demande des compétences aux enseignants et aux chefs d’établissement, mais cela paraît plus efficace.

Recueilli par Mégane De Amorim

(1) Auteur du livre De la police en démocratie, Éd. Grasset, 384 p., 22 €

La police de sécurité du quotidien s’apprête à entrer dans la phase d’expérimentation: “La police doit gagner la confiance des citoyens”

 

Promesse de campagne d’Emmanuel Macron, la police de sécurité du quotidien s’apprête à entrer dans la phase d’expérimentation.

Le décryptage du sociologue Sebastian Roché, spécialiste de la délinquance. Propos recueillis par Anne Vidalie, l’Express, 10 JANVIER 2018.

En 2018, les Français vont devoir se familiariser avec un nouveau sigle : PSQ. Trois lettres pour dessiner la future police de sécurité du quotidien promise par le candidat Macron. Pas question de ressusciter la police de proximité créée par Lionel Jospin en 1998 et supprimée par Nicolas Sarkozy cinq ans plus tard. « Toutefois, l’inspiration est la même, a souligné le président Macron en août dernier. Il s’agit de déployer une police mieux ancrée dans les territoires dont elle a la charge. » Ses concitoyens approuvent : selon un sondage publié le mois dernier par Le Figaro, ils sont 90 % à souhaiter que les forces de l’ordre soient plus à l’écoute de leurs difficultés et de leurs attentes.

« Servir le public, être proches des citoyens et leur rendre des comptes devient la norme pour les polices des pays les plus avancés de l’Union européenne », souligne le sociologue Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, dans son livre De la police en démocratie (Grasset). Le 18 octobre dernier, le discours présidentiel consacré à la sécurité intérieure a esquissé les ambitieux contours de cette PSQ. Il s’agit de « déconcentrer davantage les politiques de sécurité en accordant plus d’autonomie aux échelons locaux », « redynamiser les partenariats locaux », « mieux analyser et prendre en compte les attentes », « mieux communiquer sur les résultats […], en rendre compte régulièrement à la population, développer davantage la participation citoyenne à l’action de sécurité ». A la clef : rien de moins qu’une « nouvelle doctrine » qui place « le service du citoyen au coeur du métier de gendarme et de policier » afin de « résorber la défiance qui s’est parfois installée dans certains quartiers ». La feuille de route dictée par le président a été tenue. Policiers et gendarmes ont été consultés par le biais d’un questionnaire auquel ont répondu 28 % d’entre eux. Syndicats, associations d’élus et chercheurs ont été écoutés par le ministère de l’Intérieur. Dans les départements, des consultations ont été organisées par les préfets. Place, désormais, à l’expérimentation, qui débutera au début de février dans une quinzaine de villes.

L’Express Deux policiers ont été roués de coups à Champigny (Val-de-Marne) la nuit de la Saint-Sylvestre. Les agressions contre les forces de l’ordre, mais aussi les accusations de violences policières, ont émaillé l’année 2017. La confiance entre la police et la population s’est-elle encore dégradée ?

Sebastian Roché La police française souffre d’une perte de légitimité, en particulier dans les zones défavorisées. En la matière, notre pays n’est pas bien classé du tout dans les comparaisons européennes. Le pouvoir politique n’a pas vraiment mesuré la crise de confiance entre les forces de l’ordre et la population. C’est à travers des événements comme celui que vous évoquez que, par moments, il en prend conscience. Les syndicats policiers, eux, affirment que leurs collègues ne sont pas respectés parce qu’ils ne sont pas assez craints. Ils confondent faire peur et mériter la confiance. L’Express Comment, dans ces conditions, la future police de sécurité du quotidien (PSQ) pourra-t-elle atteindre le but que lui a fixé le président Macron, à savoir « résorber la défiance »? S. R. L’autorité politique doit clairement formuler son objectif : oui, la police doit gagner la confiance des citoyens. Cette idée est portée par Emmanuel Macron et par le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb. Ce dernier met en avant une autre notion essentielle : la satisfaction des usagers. Le service rendu doit être de bonne qualité. Une bonne police est celle qui suscite l’adhésion de la population, pas celle qui multiplie les démonstrations de force. Cette approche est totalement nouvelle en France.

L’Express Justement, de quelle façon restaurer la confiance entre les forces de l’ordre et les citoyens ?

S. R. Tout d’abord, il faut définir ce qu’est une police de qualité. Nous devrions tous savoir quels services nous sommes en droit d’attendre : délai de traitement d’une plainte ou vitesse d’intervention, par exemple – ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Ensuite, l’impartialité et l’équité sont de puissantes machines à produire de la confiance. Comment aimer la police quand on appartient à un groupe ethnique qui s’estime maltraité par elle ? Emmanuel Macron, au cours de la campagne présidentielle, a reconnu l’existence de discriminations dans les contrôles d’identité. Du bout des lèvres, certes, mais il l’a fait. Pour que la PSQ soit un succès, il est nécessaire qu’elle s’approprie cette notion d’égalité. Et qu’elle donne plus de pouvoir aux maires et aux citoyens.

L’Express Que cela signifie-t-il, concrètement?

S. R. Les préoccupations de la population doivent être recensées et prises en compte, qu’il s’agisse de l’itinéraire des enfants pour aller à l’école, de cambriolages, de véhicules vandalisés ou d’un trafic local de drogue. Aucun mécanisme, aujourd’hui, n’oblige la police à consulter les citoyens, ni à se préoccuper de leurs attentes. Il est impératif d’inscrire cette obligation dans la loi et de former les policiers à la mettre en pratique. A l’autre bout de la chaîne, il faut que les forces de l’ordre soient évaluées avant tout à l’aune de la satisfaction des gens, et non plus sur le nombre d’interpellations ou le taux d’élucidation. Ceux qui payent pour le service doivent pouvoir dire s’il leur convient, comme à la SNCF ou chez Novotel. La PSQ ne se fera pas, non plus, sans les élus locaux. Ils doivent être en mesure d’orienter la politique policière locale si on veut que celle-ci soit tournée vers les besoins des territoires. L’Express Une quinzaine d’expérimentations vont être lancées. Existe-t-il un cahier des charges qui s’applique à toutes? S. R. C’est un enjeu. J’ai recommandé au ministère de l’Intérieur la mise en place d’un cadre souple définissant les objectifs et les manières de procéder. Il faut surtout échapper à la liste à la Prévert. Prenez les demandes des syndicats de commissaires et d’officiers : ils veulent plus de moyens, plus de véhicules, etc. Ce qui les préoccupe, logiquement, ce sont leurs besoins à eux, pas ceux des citoyens. Or il faut donner du sens à cette réforme, qui doit être fondée sur la qualité de la police et l’égalité des citoyens face à elle.

L’Express Une partie des forces de l’ordre ne risque-t-elle pas de faire de la résistance ?

S. R. Les sentiments sont partagés. Certains fonctionnaires estiment que le bon policier est uniquement celui qui attrape les délinquants. D’autres prônent une police plus soucieuse d’éviter qu’il y ait des victimes, donc axée sur la prévention et les partenariats locaux avec les éducateurs ou les médecins, par exemple. Mais, globalement, tous en ont assez du pilotage actuel basé sur la « culture du résultat » et ses objectifs déclinés en nombres de PV ou de gardes à vue. La PSQ ne les enthousiasme pas pour autant. Ils ont vu passer beaucoup de réformes dans un sens, puis dans l’autre, avec des moyens qui leur semblent insuffisants…

L’Express Avec 251500 policiers et gendarmes, les effectifs actuels permettent-ils de mettre en place la PSQ sans nuire aux autres priorités des forces de l’ordre, à commencer par la lutte contre le terrorisme ?

S. R. La France est assez bien dotée. Les forces de sécurité publique sont de plus en plus nombreuses et de mieux en mieux payées. D’ailleurs, le gouvernement s’est engagé à créer 10000 postes supplémentaires au cours du quinquennat. Résultat : les marges budgétaires sont largement absorbées par le personnel, et il ne reste plus grand-chose pour investir dans les moyens et moderniser les conditions de travail. Le principal problème n’est pas le nombre de policiers et gendarmes, mais de savoir si les effectifs se trouvent au bon endroit, avec les équipements leur permettant de bien travailler et la bonne doctrine.

L’Express Quelle peut être la place, au sein de la PSQ, des polices municipales présentes aujourd’hui dans 90% des communes de plus de 3500 habitants ?

S. R. Il existe déjà des protocoles d’accord entre polices nationale et municipales qui visent à la complémentarité des forces, mais il faudrait les remettre à plat. Le problème se pose essentiellement pour les villes comme Lyon et Nice, qui comptent beaucoup d’agents de police municipaux. Le plus gros enjeu est celui de l’articulation avec les entreprises de sécurité privée, qui emploient des centaines de milliers d’agents dont certains, désormais, peuvent être armés. Si la police publique, plus chère que cette police privée, n’est pas capable de donner satisfaction aux usagers, on risque de s’orienter vers une privatisation de la sécurité publique.

Europe 1 social club : suicides dans la police

Europe 1 Social Club,

le débat – Que faire de la police ? – 16/11/2017

http://www.europe1.fr/emissions/europe-1-social-club/europe-1-social-club-le-debat-que-faire-de-la-police-161117-3494762

Frédéric Taddeï, première heure : le débat d’Europe soir sur des sujets d’actualité, met face à face des politiques, des journalistes et des intellectuels que l’on n’entend pas ailleurs.

Sebastian ROCHE Directeur de recherche au CNRS.

Auteur de De la police en démocratie (Grasset, 2016).

Hélène L’HEUILLET Maître de conférences en philosophie politique et éthique à l’Université de Paris-Sorbonne.

Auteur de Tu haïras ton prochain comme toi-même : Les tentations radicales de la jeunesse (Albin Michel, 2017).

Maggy BISKUPSKI Présidente de l’association « Mobilisation des policiers en colère ».

Suicide de policiers : derrière le « malaise », une profession particulièrement exposée

Europe1, 17h15, le 14 novembre 2017, modifié à 17h24, le 14 novembre 2017

Selon Sébastien Roché, sociologue spécialiste de la police, le fait que le taux de suicide soit plus élevé dans les rangs des forces de l’ordre s’explique en partie par la démographie.

INTERVIEWLa hausse est aussi brutale qu’impressionnante. En une semaine, sept policiers et deux gendarmes ont mis fin à leurs jours en France. Un pic qui fait craindre que le fléau ne retrouve ses plus hauts niveaux après quelques années d’accalmie : en 2015 et 2016, le nombre de suicides dans les rangs des forces de l’ordre n’avait cessé de décroître. Alors que le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, doit recevoir prochainement les organisations représentatives de ces professions pour améliorer la prévention, déjà renforcée début 2015, le sociologue Sébastien Roché, spécialiste de la police, replace cette hausse dans un contexte historique.

La « vague » de suicide de la semaine écoulée chez les policiers et gendarmes a-t-elle des précédents ?

Une telle concentration en une période de temps resserrée est rare, c’est ce qui justifie qu’on en parle. Il y a 52 semaines dans l’année : si on multipliait 52 par 9 on obtiendrait un taux extrêmement élevé… Mais par le passé, la plupart des « pics » du nombre de suicides ne se sont pas avérés durables. Il y a peu d’études sur la question, mais on dispose de séries statistiques depuis la fin des années 1970, qui permettent de faire des comparaisons.

Au 10 novembre 2017, on dénombrait 39 suicides de policiers sur l’année, contre 36 en 2016. On est dans la moyenne sur une trentaine d’années. Certes, ce nombre est plus élevé qu’il a pu l’être, mais aussi plus bas que d’autres années : en 1989, on était par exemple à 57 suicides à cette période. On est clairement sous le maximum historique.

Qu’il augmente ou qu’il baisse, le nombre de suicides chez les policiers reste largement supérieur à celui du reste de la population…

Tout à fait. En France, on a 16 suicides pour 100.000 personnes chaque année, contre 30 pour 100.000 chez les policiers. C’est d’abord lié à des causes structurelles, dont la première a été soulevée par les démographes il y a plusieurs dizaines d’années déjà : la structure de la population policière n’est pas la même que la population française. Les policiers sont majoritairement des hommes, âgés de 35 à 55 ans. Or, on sait que les hommes se suicident plus que les femmes, et les personnes de cette tranche d’âge plus que le reste de la population*.

Quelles sont les autres causes « structurelles » ?

Les analyses des appels aux numéros d’aide aux personnes suicidaires ont montré que l’un des éléments récurrents chez elles était le sentiment d’isolement. Et de nombreuses études, y compris récentes**, ont montré que la police est justement dans une situation d’isolement par rapport au reste de la population. Troisième point : les policiers disposent d’une arme, et n’ont, en cas d’envies suicidaires, pas besoin de chercher une manière de passer à l’acte. C’est un facteur aggravant.

La curiosité, c’est l’écart entre le taux de suicide des policiers et celui des gendarmes, qui est beaucoup plus proche de celui du reste de la population***. Une explication pourrait être qu’il demeure une forte sociabilité chez les militaires, liée à la vie en caserne.

Au-delà de ces constantes, peut-on établir l’impact de facteurs conjoncturels ?

C’est compliqué. On voit apparaître des discussions sur le stress, mais celui-ci peut jouer dans les deux sens. Lorsque les policiers sont sous pression mais se sentent utiles, comme après les attentats du 13-Novembre, on voit le nombre de suicides baisser – ça a été le cas en 2015. Deux ans après, la menace d’attentats d’ampleur s’éloigne dans le temps et le sentiment d’utilité diminue. Le « pic » que nous connaissons est-il une forme d’effet de retard ? Il est possible que certains policiers aient trouvé du sens à leur métier dans le contexte particulier de leur mobilisation post-attentats. Mais quelques mois plus tard, ils réalisent que leurs problèmes n’ont pas disparu.

Il est tout aussi difficile de mesurer l’effet de telle ou telle mesure. Quand on a modifié le temps de travail des policiers pour passer au système dit des « 3/2 », en 1996,  on a vu un pic du nombre de suicides. Et puis, sans changement de l’organisation du travail, ce taux a baissé.

*Selon les derniers chiffres publiés par le ministère de la Santé, en 2014, 17% des suicides concernent les 35-44 ans et 22% les 45-54 ans en France. Les victimes de suicide sont pour près de trois quarts des hommes, mais les tentatives sont majoritairement le fait de femmes.

**D’après un rapport publié par le think tank « Terra Nova » en décembre 2016, 34% des jeunes ne font pas confiance à la police nationale

***En 2015, le taux de suicide était de 26,3 pour 100.000 chez les gendarmes selon l’Association professionnelle nationale des militaires de la gendarmerie du XXIe siècle (APNM GendXXI)

 

Les attentes de la population doivent être intégrées au travail policier

Libération, INTERVIEW Par Ismaël Halissat

Police de proximité : «Si on va au bout de la réforme, il y a un changement de métier».

Pour le sociologue Sebastian Roché, les attentes de la population doivent être intégrées au travail policier.

Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, a consacré une grande partie de ses travaux aux relations entre la police et la population (De la police en démocratie, Grasset). Il estime que, pour réussir, la réforme envisagée par le gouvernement doit être «tournée vers les élus locaux».

Les ingrédients nécessaires pour une nouvelle version de la police de proximité vous semblent-ils réunis à l’aune de ce qu’on sait du projet de Macron ?

Dans son programme, Emmanuel Macron reprenait les grandes lignes des objectifs qu’avait la police de proximité : «gagner la confiance des citoyens», nouer un «partenariat» avec le niveau local et, enfin, la «prévention». Même si tout cela n’a pas encore été ficelé de façon aboutie. Cette doctrine de police trouve son origine dans le modèle anglo-saxon de community policing. Mais cette réflexion se pose de façon différente selon les contextes politico-administratifs. Aux Etats-Unis, le maire est le patron de la police, les questions de coordination locale n’existent donc pas de la même manière car il peut lui-même coordonner la sécurité avec les services sociaux et d’urbanisme. C’est lui qui gère les trois. En France, nous ne sommes absolument pas dans cette configuration. Il faut trouver un mode d’organisation pour se rapprocher de la population et des élus, notamment en les informant et en leur rendant des comptes. On a un système national de police qui opère au niveau local. Si on veut faire de la police de proximité, il faut la tourner vers les élus locaux et trouver comment faire un partage des prérogatives avec les préfets. C’est la question de la gouvernance, elle est essentielle et négligée dans le débat public.

Pourquoi développer ce partenariat avec les municipalités ?

Pour comprendre le problème, on peut prendre l’exemple des zones de sécurité prioritaire : elles sont découpées selon des problématiques locales, mais le préfet pilote seul. Sur les questions de sécurité publique, si la police n’a pas l’obligation de prendre en compte les attentes des usagers, qu’elle ne les intègre pas dans son plan d’action et qu’elle ne mesure pas la satisfaction de la population, rien ne va changer par rapport au système actuel.

Faudrait-il également revenir à plus de patrouilles à pied ?

Les patrouilles sont un moyen, pas la finalité. Quand un policier passe à pied quelque part et s’arrête un certain nombre de minutes dans un lieu, on sait qu’il y a des effets de dissuasion beaucoup plus importants que s’il se déplace en voiture. C’est aussi à vélo ou à pied que les policiers peuvent être accessibles et être interpellés. Et c’est là que la question des effectifs disponibles va se poser. Mais il y a diverses façons de faire des économies, notamment en renforçant la mutualisation entre la police et la gendarmerie. Ensuite, il y aurait un véritable audit à faire de l’organisation policière, il faudrait réfléchir à comment mettre à plat le fonctionnement des commissariats.

Cette réforme peut-elle se limiter à une unité dédiée à la proximité ou doit-elle concerner toute l’organisation policière ?

Ce qu’il faut avant tout, c’est gagner la bataille des idées sur les principes d’une telle police. Mais je pense que si le gouvernement se contente d’une réforme a minima, en ajoutant quelques patrouilles pédestres à ce qui existe déjà, on ne changera rien. Car c’est la logique du système qu’il faut réviser. Institutionnellement, la police et la gendarmerie ne connaissent pas les citoyens, ils n’ont pas de place pour exprimer ce qu’ils veulent. Il n’y a aucune étude sur la satisfaction des usagers et ils ne sont pas non plus présents au niveau national dans ce que pourrait être un «conseil d’analyse» auprès du ministre. Donc oui, on peut se contenter d’ajouter des patrouilles, mais si on va au bout de cette réforme, il y a un véritable changement de culture au ministère de l’Intérieur, c’est-à-dire un changement de métier. On est en train de parler de reformer un bloc de 240 000 agents. C’est une tâche considérable.

Est-ce que cette réforme de la police de proximité peut s’extraire des problématiques du contrôle au faciès ?

C’est un point très important, qu’il va falloir intégrer à la réflexion. Dans les quartiers où une grande partie de la population est d’origine nord-africaine ou subsaharienne, si la police n’est pas capable de garantir l’égalité devant la loi, elle ne regagnera pas la confiance. Jusqu’à présent, cette problématique n’a pas été articulée à la réflexion sur la police de proximité.

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« Through its collection of essays from Europe, the United States, and non-Western countries, Police-Citizen Relations around the World both expands the horizons of the police trust and legitimacy literature, and challenges the generalizability of procedural justice assumptions. By providing a comparative and global perspective, it substantially enriches scholarly understanding of the causes of police legitimacy and effectiveness. It is an essential reading for scholars and policy makers interested in procedural justice, police legitimacy, or police effectiveness. »

– Professor Sanja Kutnjak Ivkovic, School of Criminal Justice, Michigan State University, USA

« Issues of trust in the police and of police legitimacy are among the most pressing matters facing politicians and academics. Bringing together the best scholars and the most up-to-date data, Police-Citizen Relations Across the World offers a comprehensive, global perspective on the subject. No-one interested in the subject can afford to be without it. »

– Professor Tim Newburn, Department of Social Policy, LSE, UK

« This volume offers police scholars what is sorely needed – a truly cross-national, comparative perspective on the fundamental challenges of police legitimacy and public trust. The thirteen chapters present rigorous empirical inquiry by leading police researchers, who illuminate the complexities of forging strong police-community relations in a variety of settings – the U.S., Europe, and non-Western nations. They explore similarities and differences across and within national borders. They raise serious questions about the impact of procedural justice in different national settings. Police-Citizen Relations Across the World will broaden your perspective on a timeless issue for democracies around the world and shows the path for a rich new global trajectory for police research. » 

– Stephen Mastrofski, University Professor, Department of Criminology, Law and Society, George Mason University, USA

Police-Citizen Relations Across the World: Comparing sources and contexts of trust and legitimacy

Dietrich Oberwittler, Sebastian Roché

Police-Citizen Relations Across the World: Comparing sources and contexts of trust and legitimacy (ed Dietrich Oberwittler, Sebastian Roché)

Table of Contents

Foreword (Michael Tonry)

Part I: Introduction

1. Towards a broader view of police-citizen relations: How societal cleavages and political contexts shape trust and distrust, legitimacy and illegitimacy (Sebastian Roché and Dietrich Oberwittler)

Part II: Police-citizen relations. Multilevel and comparative approaches: Neighbourhoods and states

2. Recent trends in police-citizen relations and police reform in the United States (Ronald Weitzer)

3. Ethnicity, group position and police legitimacy: Early findings from the European Social Survey (Ben Bradford, Jonathan Jackson and Mike Hough)

4. Ethnic disparities in police-initiated controls of adolescents and attitudes towards the police in France and Germany: A tale of four cities (Dietrich Oberwittler and Sebastian Roché)

5. Police legitimacy and public cooperation: Is Japan an outlier in the procedural justice model? (Mai Sato)

6. Why do Nigerians cooperate with the police? Legitimacy, procedural justice, and other contextual factors in Nigeria (Oluwagbenga Michael Akinlabi)

Part III: Societal cleavages and legitimacy: Minorities and religions

7. Policing marginalized groups in a diverse society: Using procedural justice to promote group belongingness and trust in police (Kristina Murphy and Adrian Cherney)

8. Adolescents’ divergent ethnic and religious identities and trust in the police. Combining micro- and macro-level determinants in a comparative analysis in France and Germany (Sebastian Roché, Anina Schwarzenbach, Dietrich Oberwittler and Jacques De Maillard)

9.The impact of the Ferguson, MO police shooting on black and non-black residents’ perceptions of police. Procedural justice, trust, and legitimacy (Tammy Rinehart Kochel)

10. Why may police disobey the law? How divisions in society are a source of the moral right to do bad: The case of Turkey (Sebastian Roché, Mine Özaşçılar and Ömer Bilen)

Part IV: Procedural justice as cause and consequence

11. Stop-and-Frisk and trust in police in Chicago (Wesley G. Skogan)

12. Good cops, bad cops: Why do police officers treat citizens (dis)respectfully? Findings from Belgium (Maarten Van Craen, Stephan Parmentier and Mina Rauschenbach)

13. Trust in the Finnish police and crime reporting—findings in the context of the Nordic countries (Juha Kääriäinen)