Attaque du commissariat de Champigny : « Il y a une défiance structurelle dans les quartiers pauvres face à la police »

INTERVIEW  Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, pense que rien n’est fait politiquement pour enrayer la défiance de la population des quartiers populaires face à la police Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

  • Un nouveau fait divers a fait monter au créneau Gérald Darmanin et de nombreux responsables politiques ce dimanche : une quarantaine de personnes aurait envoyé un mortier de feu d’artifice sur le commissariat de Champigny-sur-Marne, près de Paris, dans la nuit de samedi à dimanche
  • Si certains y voient le nouveau signe d’une augmentation de la violence, le cherche Sebastian Roché, interrogé par 20 Minutes, voit plutôt là la suite d’une vieille défiance des quartiers populaires envers la police.
  • Il ne croit pas non plus à une réponse à la nouvelle politique antidrogue du gouvernement : d’après lui les trafiquants n’ont absolument pas intérêt à attirer l’attention.

Publié le 11/10/20 à 19h48 — Mis à jour le 12/10/20 à 11h22 https://www.20minutes.fr/societe/2882495-20201011-attaque-commissariat-champigny-defiance-structurelle-quartiers-pauvres-face-police-note-sebastian-roche

Des mortiers de feu d’artifice ont été envoyés, dans la nuit de samedi à dimanche, sur le commissariat de Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne), près de Paris, devant lequel se tenaient deux agents qui fumaient. Pas de blessés mais une quarantaine de personnes qui auraient voulu s’en prendre à leur « intégrité physique », selon le maire DVD de la ville Laurent Jeanne.

Alors que plusieurs responsables de l’opposition de droite ont dénoncé ce dimanche ces attaques contre la police et demandé une réaction forte du gouvernement, au diapason du syndicat de policiers Alliance, Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, auteur de De la police en démocratie (Grasset), voit surtout dans cet incident un « défi symbolique, spectaculaire » et la continuité de quarante années de défiance mutuelle entre police d’une part et « jeunes de quartiers » d’autre part.

Est-il fréquent de voir des jeunes d’un quartier s’en prendre à l’intégrité physique de policiers ?

C’est difficile à dire, il n’y a pas de comptabilité précise de ces incidents. Là, ce qui me frappe, c’est d’abord le nombre de personnes : 40. Je ne sais pas si ça se confirmera, bien sûr c’est difficile de se prononcer sur des faits encore assez mal établis. C’est beaucoup 40 personnes : ça veut dire qu’il y a une mobilisation de gens qui sont en colère ou hostiles à la police. Ensuite, c’est surtout un défi symbolique. Car il n’y a pas de blessés, pas de morts. Si on veut tuer des policiers on peut, c’est possible de tuer des gens. Si 40 personnes étaient décidées à tuer, il y a des modalités qui permettent de réaliser quelque chose comme ça. Par exemple, si on avait affaire à des trafiquants, ils auraient les moyens économiques de s’acheter des armes. Là, ce que je vois, c’est surtout un défi symbolique, spectaculaire, avec des fusées d’artifice, qui sont tirées.

C’est un acte de défiance, de rejet. Ce type d’acte là s’inscrit en France dans une longue histoire, de quasiment quarante ans. On n’est pas sur un épiphénomène. Les gouvernements traitent ça à chaque fois comme des problèmes ponctuels ici où là : non, il y a une défiance structurelle qui s’est installée dans les quartiers pauvres face à la police. Elle ne s’explique pas uniquement pas l’activité criminelle, pour une raison simple : les gens qui sont dans une activité criminelle sont les derniers à vouloir attirer l’attention des policiers sur eux. L’économie criminelle, qui existe évidemment, est une économie dans laquelle la discrétion et la tranquillité sont nécessaires.

Cela veut-il dire que quand Gérald Darmanin lie cette attaque à sa nouvelle politique contre la consommation de drogue, on peut penser qu’il a tort, que ce n’est pas forcément une réponse locale à cette politique nationale ?

Sous toutes réserves, avec les informations dont on dispose, ça me paraît extrêmement improbable. C’est une tentative habile de récupération de Gérald Darmanin. La politique de Gérald Darmanin est ciblée sur les consommateurs de drogue, pas sur les trafiquants. Ils n’ont pas vraiment de raison d’y répondre. De plus les trafiquants n’auraient aucune raison de symboliquement entrer en conflit avec la police dans un lieu où ils travaillent. Et ils ne le font généralement pas. Là où il y a des enjeux autour du trafic avec la police, dans des zones extrêmement chaudes, ce n’est pas ce type d’affrontements-là : c’est la corruption de la police, où dans des pays plus violents, on les élimine physiquement, comme en Colombie ou au Mexique. Ce n’est pas la configuration qu’on observe.

On a deux groupes avec deux identités sociales. D’un côté les « jeunes de quartiers » et de l’autre les policiers. Et on a une spirale qui s’est enclenchée et qui maintenant est très bien installée en France avec des actes de rétorsion, d’intimidation, de part et d’autre. On a tendance à les traiter séparément mais en fait c’est un cycle qu’on observe.

Certains avancent l’hypothèse d’un accident de la circulation ces derniers jours dans le quartier, où la police aurait une responsabilité, qui serait le déclencheur. Sans se prononcer sur le cas de Champigny, et si je vous comprends bien, c’est un type de dynamique plus crédible dans ce genre de situation ?

On peut dire oui parce que ce qu’on connaît le processus : les émeutes de 2005 partent bien d’une course-poursuite qui finit par des policiers qui ne tuent pas des gens mais qui ne prêtent pas assistance à des gens qu’ils ont poussés involontairement dans le transformateur. C’est ce genre de séquences d’événements. Le fond de cette séquence c’est la défiance et l’hostilité. En France, depuis quarante ans, on s’est engagé sur un modèle qui veut que la bonne police c’est la police qui fait peur. En Allemagne, la police n’a pas choisie cette voie. Ils se sont engagés sur une voie de « désescalade » dans leur relation avec les quartiers pauvres. Ils sont engagés dans une politique de capacité à comprendre la diversité culturelle, d’en tenir compte, mais aussi d’aller chercher et établir des relations positives avec différents groupes de personnes qui vivent dans ces quartiers défavorisés. C’est ça qu’en France on ne voit pas, une mise en place de politique pour dépasser la défiance. Or, cette situation ne s’améliorera pas toute seule : il faut une politique volontariste pluriannuelle.

Depuis cet été, ce type de fait divers connaît une médiatisation accrue, le ministre de l’Intérieur réagit fortement à ce genre d’événements mais donc, si on vous écoute, il n’y a rien de neuf, juste une nouvelle lumière…

La situation dans laquelle se trouve Gérald Darmanin est assez simple : il n’a pas d’idées nouvelles à mettre en œuvre, il n’a pas de moyens et il n’a pas de temps. En deux ans on ne peut pas transformer une organisation comme la police. Il joue la carte qui lui reste : la communication. C’est ce qu’il tente de faire en tentant de polariser sur les enjeux moraux, comme « la drogue c’est mal ». Malheureusement, il n’y a pas de stratégie pour agir sur le problème. Mais on a beaucoup d’agitation, avec des modalités bien balisées. On parle simplement plus d’événements mais qui étaient déjà là.

Appels à baisser les budgets de la police : « Ce qui se passe aux Etats-Unis est incroyable »

France Info / Propos recueillis par Yann Thompson France Télévisions publié le 08/06/2020 | 19:47

https://www.francetvinfo.fr/monde/usa/mort-de-george-floyd/appels-a-baisser-les-budgets-de-la-police-ce-qui-se-passe-aux-etats-unis-est-incroyable-souligne-un-sociologue_4000625.html

Le chercheur Sebastian Roché se dit surpris par l’ampleur du mouvement « Defund the police », qui se développe en réaction à la mort de George Floyd.

« Les démocrates de la gauche radicale sont devenus fous. » Le président américain Donald Trump a vivement réagi, lundi 8 juin, à l’annonce du démantèlement de la police de Minneapolis et aux appels qui se multiplient dans le pays pour réduire les budgets du maintien de l’ordre, deux semaines après la mort de l’Afro-Américain George Floyd« La loi et l’ordre, et non le définancement et l’abolition de la police », a-t-il tweeté, toutes majuscules déployées.

Pour analyser le mouvement de contestation visant la police aux Etats-Unis, franceinfo a interrogé le sociologue spécialiste des polices Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS et responsable Europe de la revue Policing and Society.

franceinfo : Le conseil municipal de Minneapolis vient de promettre de démanteler sa police pour « reconstruire un nouveau modèle de sécurité publique ». Coup de tonnerre ou coup de communication ?

Sebastian Roché : C’est comme annoncer la révolution. Rien ne garantit qu’on pourra changer toute la société ni qu’il n’y aura pas de contre-révolution derrière. Néanmoins, il est intéressant de voir qu’on pose la question des finalités de la police, au-delà de tel geste technique ou de tel réglement. C’est révélateur d’une crise systémique : le système est mauvais et doit être dissous.

A ma connaissance, cette annonce constitue une première. Face à des dysfonctionnements majeurs de polices locales, il y a déjà eu des enquêtes et des sanctions du ministère de la Justice. Toutefois, ce dernier n’a qu’un pouvoir de tutelle. La reconstruction ne peut se faire qu’au niveau municipal.

Ce qui se passe avec le mouvement « Defund the police », qui appelle à réduire les budgets de la police, est incroyable. Je n’aurais jamais pensé voir des thèses aussi radicales et ambitieuses prendre une telle ampleur dans l’Amérique qui a élu Donald Trump.

Cependant, il y a une certaine logique derrière tout cela. Ce mouvement rappelle ce que l’on a vu avec les prisons de la côte ouest, notamment en Californie : la croissance du système pénal a coûté tellement cher que les élus ont fini, il y a quelques années, par réduire la voilure, en faisant diminuer la population carcérale et en assouplissant la législation sur les stupéfiants.

Ce mouvement de définancement de la police est-il né avec la mort de George Floyd ou a-t-il des sources antérieures à ce drame ?

On en trouve des racines dans un ouvrage du sociologue américain Alex Vitale, paru en 2017, intitulé The End of Policing. Il explique que le problème de la police réside dans les missions qu’on lui assigne. Quand on présente la police comme la solution à tous les problèmes, on la détourne de ses missions, on l’hypertrophie et on la rend moins fonctionnelle. A l’époque de la publication, je me demandais comment une posture aussi réformiste, qui s’attaque à la structure même de la police, pourrait trouver un écho.

A Los Angeles, 40 à 50% du budget de la ville est consacré à la police. C’est ridicule. Le mouvement en cours aux Etats-Unis pourrait permettre de tailler dans les opérations inutiles, comme les contrôles d’identité, qui ne diminuent pas la délinquance mais augmentent le ressentiment. Les postes de dépenses concernant le matériel, très coûteux, pourraient être réduits. On peut imaginer des plans de départs aussi, même si tout cela sera nécessairement incrémental, progressif.

Les appels au définancement de la police visent à augmenter, en retour, les dépenses pour le logement, l’éducation et la santé. Ces trois facteurs sont déterminants dans les comportements futurs, donc on peut s’attendre à des effets positifs sur la durée. La délinquance naît des inégalités de masse et ce mouvement est à la hauteur des injustices aux Etats-Unis.

Quelle est l’ampleur de la vague Defund the police, qui semble partir de quelques villes seulement ?

Il est difficile de prédire ce qu’il va devenir mais, pour sûr, ce mouvement n’est pas négligeable. Il faut avoir en tête que les Etats-Unis sont un pays fédéral et que ce sont surtout les villes qui pilotent la police. 80% des forces de l’ordre dépendent de l’échelon local. Pour faire bouger la police, il ne faut pas une décision centrale comme en France, où la police est avant tout nationale.

Les chefs des polices locales aux Etats-Unis ont des systèmes d’échanges très développés et s’inspirent beaucoup les uns des autres. Là, on est sur des grandes villes, comme Minneapolis mais surtout Los Angeles et New York, qui ont de grosses forces de police, de gros clients et une grosse influence. Elles seront scrutées de près.

Les initiatives émanent surtout du camp démocrate. Ce mouvement révèle-t-il un clivage politique signifiant en vue de la campagne présidentielle ?

On retrouve le clivage classique entre les démocrates et les républicains. Les premiers, comme Bill Clinton en son temps, plaident pour une police orientée vers la communauté, le contact avec la population, le traitement des causes à la racine. En face, les républicains défendent une police forte, avec la thématique de la loi et de l’ordre héritée de Richard Nixon. Donald Trump a déjà entamé cette mise en perspective partisane ces derniers jours.

Derrière la stupéfaction provoquée par la mort de George Floyd, derrière ce choc moral, on peut s’attendre à une forme de contre-révolution conservatrice.

Les forces du statu quo sont moins visibles en ce moment, mais elles ne se sont pas évanouies. On peut imaginer une réaction fédérale par exemple, avec des aides pour muscler encore les polices locales. Dans cette histoire, tout dépend du diagnostic politique : si on y voit une crise des inégalités, on corrige les inégalités ; si on y voit un manque d’efficacité de la police, on renforce la police.

Pensez-vous que ce mouvement pourrait s’exporter en France ?

Depuis 2016, la Cour des comptes souligne le dérapage du budget de la police et de la gendarmerie, pour un résultat qu’on ne sait pas mesurer. Dès que quelque chose ne va pas, on fait appel à la police. On verbalise les comportements plutôt que de s’attaquer aux causes sous-jacentes.

La France fait partie des pays européens les mieux dotés en matière de police, mais c’est justement dans ces pays, y compris chez nous, que l’on observe les taux de satisfaction les plus faibles à l’égard de la police.

Il serait intéressant de penser au démantèlement de la police nationale. Ce serait même logique comme exercice, de temps en temps, tous les 50 ans peut-être. Refonder la police supposerait de la dissoudre pour la recréer sur des bases nouvelles. On pourrait imaginer une police plus régionalisée et un contrôle plus indépendant.

Manifestation en soutien à la famille Traoré : « La question des violences policières est en train de sortir des banlieues »

Interview à France Info Mis à jour le 03/06/2020 | 21:03; publié le 03/06/2020 | 16:44

https://www.francetvinfo.fr/monde/usa/mort-de-george-floyd/manifestation-en-soutien-a-la-famille-traore-la-question-des-violences-policieres-est-en-train-de-sortir-des-banlieues-analyse-un-chercheur_3993419.html

Pour Sébastian Roché, directeur de recherche au CNRS, le fait que ce rassemblement ait eu lieu devant le palais de justice de Paris signifie que le débat prend une ampleur nationale. Il fait le parallèle avec la mobilisation des « gilets jaunes ».

20 000 personnes se sont rassemblées dans le nord de Paris mardi 2 juin, dans la soirée, en soutien à la famille d’Adama Traoré et une semaine après la mort de George Floyd« Je n’ai jamais vu une mobilisation de cette ampleur par rapport aux violences policières », a déclaré mercredi 3 juin sur franceinfo Sébastian Roché, directeur de recherche au CNRS, spécialiste des questions liées à la police. 

« Ce que je trouve très important c’est la localisation » de la manifestation devant le palais de justice de Paris, « le fait de déplacer la protestation vers les lieux qui peuvent régler, réguler la violence policière », explique le chercheur. « C’est un élément de politisation nouveau, la question des violences policières est en train de sortir des banlieues », estime Sébastian Roché.

franceinfo : Etes-vous surpris par l’ampleur de la mobilisation de ce mardi, surtout dans le contexte sanitaire actuel ?

Sébastian Roché : Oui. Moi, je n’ai jamais constaté, au cours de ma carrière, une mobilisation aussi importante et polarisée sur les lieux de pouvoir, parce que le tribunal est un lieu de pouvoir. Je n’ai jamais vu une mobilisation de cette ampleur par rapport aux violences policières. Il y avait une dynamique. On l’a d’ailleurs analysé dans un rapport non-publié, on voyait émerger en France une très grande quantité de petits collectifs qui dénonçaient telle ou telle violence policière. Le phénomène a été augmenté par l’épisode des « gilets jaunes ». Et maintenant, il y a le phénomène américain avec la mort de M. Floyd à Minneapolis. Et c’est cette conjonction d’une dynamique nationale et puis d’un contexte international qui, à mon avis, explique ce qui est en train de se passer.

La porte-parole du gouvernement a déclaré qu’il ne fallait pas tout mélanger, qu’il n’y a « pas de violence d’Etat instituée » en France. Vous pensez que les autorités françaises sont inquiètes ?

La crainte des autorités, c’est probablement qu’aujourd’hui la question des violences policières s’installe dans le débat public, et la question des discriminations aussi. La politique du gouvernement et des précédents gouvernements a été de nier le caractère discriminatoire de la police en France. Or, à la fois les travaux de l’Agence européenne pour les droits fondamentaux, du Défenseur des droits, de l’Ined, du CNRS et de Sciences Po ont tous montré depuis dix ans l’existence d’une discrimination policière en France, aussi bien à Marseille qu’à Lyon, qu’à Grenoble, qu’à Paris. Donc, c’est ce débat-là qui est en train, peut-être, de s’ouvrir en France.

Il y a eu une période, finalement, où la violence policière n’était pas dénoncée et était mal documentée. Aujourd’hui, elle est beaucoup mieux documentée par les vidéos.

Est-ce que ça veut dire qu’on pourra voir d’autres rassemblements de ce genre ? 

Je vois ça comme un moment dans une trajectoire. On a des leaders qui apparaissent pour contester l’usage de la violence par la police. Donc il y a quand même une dynamique en cours. Je ne pense pas que cette dynamique va s’interrompre, parce que les évènements de clash entre la police et les citoyens eux-mêmes ne se réduisent pas. Ce que je trouve très important c’est la localisation, le fait de déplacer la protestation vers les lieux qui peuvent régler, réguler la violence policière. C’est le ministère de l’Intérieur d’une part qui donne les instructions et qui a son système de contrôle interne, et puis, c’est la justice qui est un élément du contrôle externe. Et ça, c’est un élément de politisation qui est nouveau. Je crois que la question des violences policières est en train de sortir des banlieues. 

Je ferais un lien avec l’épisode des ‘gilets jaunes’, où des gens qui étaient des gens qui habitaient dans la campagne dans les petites villes et moyennes villes françaises qui se sont rassemblées à Paris ont fait cette expérience.

Elle est devenue un enjeu national de discussion, ce qui n’avait encore jamais été le cas. Et jamais aucun ministre de l’Intérieur n’avait décidé de réviser le schéma national du maintien de l’ordre, par exemple. Il faut vraiment que le gouvernement soit sous pression pour qu’il entame ce type de mesures. Il n’y a pas de convergence, à mon avis, des luttes des banlieues avec celles du reste de la France. Mais il y a une prise de conscience collective qui progresse.

Comment répondre aux attentes de tous ceux qui se sont rassemblés ce mardi soir ?

Il y a d’abord l’affirmation d’un leadership policier à la fois par le ministre et par les directeurs départementaux de la police, qui s’engagent dans une politique active de limitation des discriminations, et pas simplement de dire la police n’est pas raciste, mais de le montrer et de le prouver, de le documenter. Ensuite, il y a une nécessaire transparence des mécanismes de contrôle qui doivent venir également renforcer cette situation.

Règle des 100 km : « À partir du moment où vous demandez aux gens des choses qui n’ont pas de sens, il n’y a pas de raison pour qu’ils les appliquent »

Interview, France Info Mis à jour le
publié le

https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/regle-des-100-km-a-partir-du-moment-ou-vous-demandez-aux-gens-des-choses-qui-n-ont-pas-de-sens-il-n-y-a-pas-de-raison-pour-qu-ils-les-appliquent-estime-un-sociologue_3967091.html#xtor=AL-79-[article]-[connexe]

La France ne peut « pas faire appliquer » la règle des 100 kilomètres, dans le cadre du déconfinement, « il faudrait un million de policiers », a déclaré samedi 16 mai sur franceinfo Sébastian Roché, spécialiste des questions liées à la police et à la légitimité et directeur de recherche au CNRS, auteur pour le think-tank Terra Nova de la note « Confiance et consentement sont au cœur de la maîtrise du coronavirus ». D’après lui, aucun pays démocratique ne peut contrôler les mouvements dans une zone aussi étendue. Il estime également qu' »à partir du moment où vous demandez aux gens des choses qui n’ont pas de sens, il n’y a pas de raison pour qu’ils les appliquent. »

franceinfo : D’après vous, la rigueur qui prévalait pendant le confinement n’est plus possible aujourd’hui avec la règle des 100 kilomètres ?

Sébastian Roché : Non seulement les Français veulent retrouver cette liberté, mais s’il n’y a pas de redémarrage économique, il y a un effondrement du pays. Le gouvernement aussi souhaite retrouver une certaine liberté. À partir de là, les mesures qui sont maintenant proposées sont des mesures qui apparaissent très compliquées à mettre en œuvre. Vous pouvez utiliser la police comme une sorte d’armée qui vous fait rester chez vous complètement et tout bloquer. Mais lorsque vous devez rendre de la liberté pour que l’économie fonctionne, à ce moment-là soit vous devenez un État comme la Chine, ce n’est pas forcément une bonne idée, soit vous ne pouvez pas faire appliquer ces restrictions. C’est un problème de géométrie : si vous décidez que vous pouvez circuler 100 km autour de chez vous, ça veut dire que la périphérie, le cercle qu’on tracerait autour de cette ligne ferait plusieurs centaines de kilomètres. Aucun pays parmi les démocraties n’a suffisamment de policiers pour faire ce genre de cercles autour de toutes ses grandes villes et les rendre étanches, c’est un modèle de pays autoritaire. Il n’existe pas de ressources qui peuvent réussir à contrôler ce type de mesures.

Pour vous, c’est la règle des 100 kilomètres elle-même qui est arbitraire et contreproductive ?

Les démocraties libérales fonctionnent sur le consentement : nous sommes pour payer des impôts parce que nous avons un service public de qualité, nous sommes d’accord pour être commandés parce que nous avons des élections.

Notre société c’est une société qui s’est auto-disciplinée. Elle fonctionne sur le consentement qui s’obtient parce qu’on croit que ce qui est demandé est bon. À partir du moment où vous demandez aux gens des choses qui n’ont pas de sens, il n’y a pas de raison pour qu’ils les appliquent. Et là, il n’y a pas non plus de moyens de les obliger. La police n’a pas les moyens de contrôler la périphérie de toutes les grandes villes françaises. Et si elle les avait, ça voudrait dire qu’on serait passé dans un régime autoritaire. Il faudrait un million de policiers.

 Pour autant, est-ce que vous reconnaissez, à l’image de ce que disent les experts scientifiques eux-mêmes, que le confinement strict a permis de juguler l’épidémie et sa propagation ?

Disons que c’est le modèle français. Le modèle allemand, c’était de dire « responsabilisons les individus ». Merkel a dit : on n’est pas en guerre, on va tester. Chacun peut savoir le risque qu’il présente pour les autres et à partir de là, chacun peut ajuster son comportement sans qu’on le sanctionne, s’il sort de chez lui. C’est un autre modèle.

La France a choisi un modèle un peu par désespoir. Le gouvernement n’avait pas anticipé. Il a dit : voilà ce qu’il nous reste à faire, c’est de confiner. Et effectivement, ça a eu des effets. Tous les pays ont utilisé un certain nombre de mesures. La France fait partie en Europe des pays qui ont utilisé des formes de confinement parmi les plus sévères. Par exemple, en Angleterre, on n’a pas arrêté la possibilité de circuler avec des voitures pendant l’épidémie, en France on l’a fait.

 

Coronavirus. Confiance et légitimité: un atout en situation de crise?

Les responsables politiques nous donnent des instructions, et attendent qu’elles soient obéies, les yeux fermés. Le fait d’obéir volontairement à des ordres par ce qu’on les trouve justes correspond à ce qu’on appelle la « légitimité » d’une autorité en sciences politiques depuis les travaux fondateurs de M. Weber (début 20eme). Certains parlent de civisme, qu’ils définissent comme l’obéissance aux ordres : c’est le même enjeu. Qu’est-ce qui fait qu’on est civique ou pas, sinon le fait de croire en la légitimité morale du pouvoir ? Mais, comment au juste cette légitimité peut-être devenir une caractéristique des gouvernants? Est-elle au rendez-vous ? On peut en douter, et cela pourrait alors contribuer à expliquer l’apparente lenteur des français à s’ajuster à la menace : prendre le message au sérieux dépend de la confiance qu’on a dans l’émetteur du message.

 

En effet, d’après les travaux disponibles, les Français ont le sentiment que les pouvoirs publics ne se soucient pas d’eux. Depuis 2009 et jusquà 2020, d’après le très sérieux baromètre du Cevipof Sciences Po Paris, 80% à 88% des gens pensent que les gouvernants ne se préoccupent pas d’eux (voir graphique 1). Il y a donc un problème structurel de confiance : pourquoi écouter ceux dont on pense qu’ils ne se préoccupent pas de nous ? Un ton martial a de forts risques de ne pas changer les choses.

Figure n°1 : les responsables politiques se préoccupent des gens

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La sincérité des déclarations ministérielles et présidentielle pose question. En Effet, on se souvient que le ministre de la santé Agnès Buzin a déclaré le 20 janvier sur BFM TV que « le risque d’importation depuis Wuhan est quasi nul, et le risque de propagation dans la population est très faible ». Après les élections du  15 mars, elle dit à la presse qu’elle n’a eu de cesse d’alerter le Premier ministre et le Président de la République de la gravité du danger. https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/03/17/entre-campagne-municipale-et-crise-du-coronavirus-le-chemin-de-croix-d-agnes-buzyn_6033395_823448.html

Figure n°2 déclaration d’Agnès Buzin

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La situation est plutôt ambiguë : un ministre de la santé qui déserte son poste en connaissance de cause, et part en campagne sur ordre du président, avant de fondre en pleurs déplorant « la mascarade ». Un Président qui appelle à vivre normalement, puis qui fait volte-face à 180 degrés. Comment les Français sont-ils censés y voir clair et se préparer ?

En matière de santé, le chercheur Jocelyn Raude rappelait trois choses dans un entretien au journal Le Monde:1) la politique de santé est difficile à comprendre même pour les professionnels, 2) Les mesures de distanciation sociale ne sont pas bien comprises par les Français, et 3) les français sont optimistes sur les risques d’infection par rapport aux Allemands, https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/03/17/les-mesures-de-distanciation-sociale-ne-sont-pas-bien-comprises-par-les-francais_6033330_3244.html

Avec ces observations en tête, on comprend mieux la difficulté des Français à bien estimer la menace et savoir quoi faire. Il faut une politique lisible, une pédagogie plus affutée, et comprendre si l’optimisme est une entrave, et le cas échant comment en faire un atout.

A partir de l’enquête du Cevipof sur la confiance français, on voit qu’elle est élevée envers l’hôpital et les médecins. On peut à ce moment penser que l’optimisme quant aux risques d’infection pourrait être liée à la confiance dans le système de santé. Ainsi, paradoxalement, la confiance dans les hôpitaux pourrait produire de l’optimisme. Cela serait logique. On voit (graph. Cevipof) dans le graphique suivant la très forte confiance des français dans l’hôpital, plus élevée que celle qu’on connaît en Allemagne par exemple.

Figure n°3 La confiance pour l’hôpital en France et en Allemagne (et au RU), Cevipof.

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Au total, la capacité des autorités à se faire entendre offre un panorama complexe et contrasté. Les informations rassemblées donnent un portrait des autorités politiques lequel leur légitimité est jugée faible structurellement, une politique de lutte contre le virus et de communication du gouvernement mal déchiffrable et pour le moins chaotique (un jour on peut aller dans les rues voter en toute sécurité, le lendemain on est confiné et « en guerre »), se combine à un optimisme des français combiné à une surestimation par l’opinion publique de la capacité des hôpitaux à prendre en charge l’épidémie.

Paradoxalement, la défiance des Français vis-à-vis de la capacité du gouvernement à se soucier d’eux (80%, négative) et combinée à une sur-confiance dans le système de santé de même intensité mais de sens inverse (80%, positive) forment peut-être la base d’un mélange détonnant. Au lieu de nous enguirlander, les dirigeants politiques pourraient être plus cohérents dans leurs messages et leurs décision, chercher à convaincre. Ils devraient accepter la difficulté pour les Français de prendre la mesure de la situation d’autant plus aisément qu’ils ont peiné à le faire, eux qui sont bien mieux informés. Ils devraient rechercher l’adhésion. Ils devraient s’interroger sur les conditions de l’efficacité des messages avant de mettre des amendes, et laisser les médecins communiquer sur les risques, puisque ce sont eux qui bénéficient de la confiance. En procédant ainsi, ils gagneraient du temps, et sauveraient des vies.

 

« S’il est faux de dire que les Français n’aiment plus la police, ils n’aiment pas sa violence et ses injustices »

Du fait de la banalisation des violences policières, l’érosion de la confiance envers la police – que connaissait déjà la banlieue – s’étend désormais à une grande part du pays, constate le sociologue Sebastian Roché dans une tribune au « Monde ».

Publié le 17 janvier 2020 à 10h34 – Mis à jour le 20 janvier 2020à10h09

Tribune. Alors que la police française fait face à de nouvelles accusations de brutalité gratuite, le président de la République ouvre les yeux. Lui qui, le 8 mars 2019, en dépit de dizaines de vidéos explicites, avait déclaré « Ne parlez pas de “répression” ou de “violences policières”, ces mots sont inacceptables dans un Etat de droit », a changé de pied. Le 14 janvier, il vient de promettre de n’avoir désormais « aucune complaisance » envers les policiers auteurs de dérapages et de se montrer « intraitable » au motif de protéger « la crédibilité et la dignité de nos professionnels des forces de sécurité intérieure ».

Cette volte-face s’explique simplement : trop c’est trop. Le coût politique de la négation de la réalité est devenu prohibitif. La multiplication des violences à l’encontre de différents groupes de manifestants, combinée à la visibilité que leur donnent les réseaux sociaux et à la meilleure information du public (notamment à travers le travail spécifique réalisé sur ce thème par le journaliste David Dufresne), a eu raison du soutien inconditionnel que l’exécutif accordait aux forces de l’ordre.

De nombreuses vidéos, ces derniers mois, sont utilement venues compléter les communiqués de presse du ministère de l’intérieur. Elles ont jeté une lumière crue sur la réalité des pratiques policières envers des centaines de milliers de Français. Un simple rappel suffit à montrer l’ampleur des dégâts : la banalisation des violences policières contre les « gilets jaunes » est manifeste, avec près de vingt mille tirs de lanceurs de balles de défense (LBD), des centaines de personnes blessées grièvement et plus de trente mutilations. Un bilan qu’aucune autre démocratie européenne ne connaît.

Un injustifiable ciblage des journalistes

S’y sont ajoutés d’autres faits à fort impact dans l’opinion : la mort de Steve Maia Caniço à Nantes au cours d’une improbable opération de police dans la nuit du 21 au 22 juin 2019 lors de la Fête de la musique ; des affrontements avec les pompiers, une des professions préférées de Français, à l’occasion d’une manifestation de milliers d’entre eux à Paris, le 15 octobre 2019 ; le 3 janvier, la mort d’un père de famille de cinq enfants, Cédric Chouviat, lors d’un contrôle de circulation. A cette liste non exhaustive, il faut adjoindre un injustifiable ciblage des journalistes : le Syndicat national des journalistes (SNJ) a, par exemple, compté vingt journalistes blessés lors de la manifestation parisienne du 5 décembre.

Cette incroyable série a rendu de plus en plus critiques les jugements de la population sur l’action des policiers : entre juin 2016 et avril 2019, la part des personnes qui trouvent l’usage de la force « excessif » est passée de 21 % à 39 % selon les deux instituts de sondages BVA et Elabe. Presque un doublement, avant même les affaires les plus récentes. Le phénomène d’érosion de la confiance que connaissait déjà la banlieue où la police a l’habitude – attestée par de nombreux travaux – de traiter la population de manière violente et injuste, concerne désormais une grande partie du pays.

 

Ce que nous montrent les enquêtes, c’est que moins on a de rapports avec la police, plus on l’apprécie

Pour autant, cette évolution négative n’a pas définitivement détruit toute confiance dans la police. Une large partie de la population reconnaît l’importance de ses missions. Les Français n’ont certes pas oublié son utilité pour intervenir contre une menace manifeste. La police n’est donc pas rejetée en bloc. Un paradoxe inquiétant reste que les segments de la population qui reconnaissent le plus sa valeur sont ceux qui n’en ont pas besoin et n’ont jamais eu affaire à elle.

Depuis une dizaine d’années, ils est établi que l’image de la police est au plus haut chez les personnes vivant en milieu rural, sans trouble dans leur voisinage et qui ne sont pas victimes de la délinquance : par exemple, 50 % des résidents de communes rurales, mais seulement 32 % des résidents de zones urbaines sensibles la trouvent efficace, selon la synthèse faite par Cyril Rizk, de l’Insee, en 2011 [« Opinion sur l’efficacité de l’action de la police et la gendarmerie », Grand Angle, n°28, page 23, Bulletin de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), voir lien PDF]. En d’autres termes, ce que nous montrent les enquêtes, c’est que moins on a de rapports avec la police, plus on l’apprécie. A-t-on pris la mesure de cette réalité en haut lieu ?

 

Faiblesse du contrôle a posteriori

Ce n’est pas tant la « crédibilité et la dignité de nos professionnels des forces de sécurité intérieure » qui sont atteintes que la démocratie et l’état de droit. Les violations répétées et manifestes des règles qui conduisent en théorie le comportement des policiers sont un problème majeur, qui était jusqu’à présent caché dans les banlieues. Seul le contrôle préventif par la hiérarchie intermédiaire du comportement des agents peut avoir un effet fort, étant donné la faiblesse manifeste du contrôle a posteriori exercé par l’Inspection générale de la police nationale (IGPN).

Devant l’absence persistante de résultats des enquêtes des policiers sur leurs collègues, on ne s’étonnera pas que, selon l’étude Elabe précitée, 61 % des répondants estiment que « la justice n’est pas assez sévère à l’égard des policiers qui commettent des bavures ». L’idée d’une impunité policière est fortement partagée. Que les agents qui appliquent la loi n’y soient pas complètement soumis est incompatible avec l’Etat de droit.

La police est maintenant passée d’une crise larvée à une crise ouverte sans précédent. S’il est faux de dire que les Français n’aiment plus la police, il est juste d’affirmer qu’ils n’aiment pas sa violence et ses injustices. La différence n’est pas mince. Le fait d’être dépositaire d’une autorité ne confère plus le droit moral d’en abuser, que ce soit dans le couple, dans l’église et, c’est tout l’enjeu du débat actuel, dans la police.

Ses dirigeants semblent commencer à le comprendre, mais la réforme de la culture policière suppose de modifier les structures de la police, et pas juste d’y ajouter un module de formation. Si tant est qu’elle soit réellement engagée, elle prendra du temps, beaucoup de temps et les obstacles seront légion. L’annonce début janvier de la retraite, au double sens du terme, du directeur général de la police nationale, Eric Morvan, qui avait été le seul à rappeler les règles de leur métier aux policiers au beau milieu de la crise le 15 janvier 2019, en est un indice.

 

 

 

Pour une police tournée vers les besoins locaux

ENTRETIEN. Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, Sciences Po Grenoble, est l’auteur de De la police en démocratie (Grasset).

Propos recueillis par A. L.

HORS-SÉRIE no 62 Urbanisme, pp48-49. « 40 ans de politique de la ville ». Nov.-Déc. 2017 https://www.urbanisme.fr/40-ans-de-politique-de-la-ville/special-62/126

 

 

Année des procédures HVS, 1977 est aussi celle du rapport d’Alain Peyrefitte «Réponse à la violence » qui fournit de nouvelles orientations politiques en matière de sécurité.

Sebastian ROCHÉ: Le grand enjeu, c’est la place reconnue au citoyen par le gouvernement dans notre démocratie. Le rapport Peyrefitte aborde d’une façon moderne la question de la sécurité, hors contexte terroriste. C’est le premier document officiel qui part de la perception des problèmes qu’ont les habitants, au lieu de les définir par l’expertise de l’administration. Le sentiment d’insécurité est « le fil conducteur » de sa réflexion avec la première sociologie de «qui a peur».

Il propose des approches locales pour faire dialoguer la police avec les acteurs locaux,
et envisage des comités départementaux de prévention de la délinquance, permettant de coordonner les différentes administrations. En fait, ces comités ne verront pas le jour à
ce niveau territorial parce qu’on créera des conseils communaux à partir des années
1981-1982. Mais Alain Peyrefitte a déjà en tête l’idée qu’il faut rapprocher l’administration des réalités que vivent les citoyens. Tous ces points vont rester d’importance jusqu’à aujourd’hui.

L’image qu’a laissée Alain Peyrefitte, ministre de la Justice de 1977 à 1981, est plutôt celle d’un tenant d’une doctrine répressive traduite notamment dans la loi « Sécurité et liberté » (1981).

S. R.: La gauche arrive au pouvoir en 1981, mais on va constater la continuité des idées entre le rapport Peyrefitte et le rapport de la Commission des maires pour la sécurité, présidée par Gilbert Bonnemaison, maire socialiste d’Épinay-sur-Seine. Celui-ci ne se place pas dans l’optique d’une confrontation gauche-droite sur les questions de sécurité mais dans la recherche d’un consensus au niveau local. Il est l’auteur de la formule emblématique « prévention répression solidarité ». Cette formule met ensemble des termes qui se repoussaient jusqu’alors. C’est très nouveau, et on notera que le terme « solidarité » a disparu depuis des politiques de sécurité. La continuité avec Peyrefitte tient au rôle clé du niveau local. L’idée est de créer des structures qui permettent à différentes administrations de coopérer. Et, en 1981, le patron des conseils communaux de prévention de la délinquance (CCPD) est le préfet. Même si le maire va siéger à ses côtés. Ce n’est qu’en 2007 que le maire deviendra le président des CLSPD (les successeurs des CCPD).

Dans cette période, un ensemble de rapports et de missions (Bonnemaison, Dubedout, Schwartz, Belorgey…) vont pro- mouvoir cette idée de partenariat, de service, de coalition locale pour s’attaquer à l’insécurité, l’exclu- sion, l’insertion des jeunes.

S. R.: L’idée du partenariat développée par Gilbert Bonnemaison est une approche qui bouleverse le modèle classique de l’adminis- tration. C’est une révolution intellectuelle par rapport à l’image d’un État central intervenant à travers ses administrations en tuyaux d’orgue. En 1982, le rapport Belorgey est rendu au ministre de l’Intérieur, il contient des éléments proches déclinés pour faire « Les réformes de la police». L’idée de Gilbert Bonnemaison va essaimer au Canada, en Australie… À ce moment-là, ce qu’invente la France en matière de réponse à la délinquance est regardé dans le monde entier. Dans certains pays, on continue d’ailleurs à promouvoir des conseils de prévention de la délinquance, en République démocratique du Congo, en Tunisie… C’est une invention extrêmement importante.

Ensuite, il y a la création de la Délégation interministérielle à la ville en 1988, puis du ministère de la Ville. La spécificité des réponses à la délinquance semble disparaître, comme s’il y avait une difficulté à penser de telles réponses.

S. R.: Il y a toujours eu des positions clivées par un débat de fond : est-ce que la délinquance est une cause ou une conséquence ? Pour simplifier les choses, la Délégation interministérielle à la Ville était plutôt porteuse de la sensibilité suivant laquelle la délinquance est une conséquence. Ce qui signifie que régler les problèmes socio-économiques est un préalable à la réduction de la délinquance. Pour l’autre sensibilité, bien représentée au ministère de l’Intérieur, le social et l’économique ne sont pas les causes essentielles de la délinquance. À mon avis, personne n’a complètement tort ni complètement raison, la délinquance est une conséquence, certes, mais aussi une cause. Elle contribue à modifier la préférence pour tel ou tel établissement scolaire, entraîne des déménagements, des attitudes de fermeture par rapport à d’autres communautés. La délinquance a bien des effets sur la vie sociale et sur la capacité à redynamiser des territoires. Mais la concentration des désavantages socio-économiques est décisive. Et la police ne réglera pas seule, tant s’en faut, l’insécurité des villes. Il faut adopter une approche équilibrée.

Il y a toujours une discussion autour de l’impact des espaces bâtis sur la délinquance. Certains concepteurs et même des élus parlent d’une architecture criminogène.
S. R.: Oui, on parle de la prévention de la délinquance par la conception des espaces urbains. Comme l’essentiel des finan- cements de la politique de la ville va en fait à l’intervention urbaine – désenclavement physique, démolition des barres et des tours, passage des voies au milieu des cités –, se poser la question apparaît légitime. La théorie la plus connue en la matière est celle de « l’espace défendable ». Si l’espace se prête à une surveillance mutuelle, alors il contribue à limiter la délinquance. Mais, inversement, quand une minorité d’entre- preneurs délinquants prennent le contrôle de ces espaces, ce sont eux qui voient tout. Donc tout dépend de qui contrôle. Ce sont surtout les caractéristiques des populations qui priment, pas celles de l’espace.

On assiste au renouveau de la réflexion sur la « prévention situationnelle ». Cette
idée va être acceptée par le ministère de l’Intérieur, peu porté à la prévention sociale, et débouchera sur la création de postes de conseillers pour faire une analyse des risques, par exemple dans les bâtiments : combien d’accès ? Comment sont contrôlés les accès par les ascenseurs depuis le sous-sol ? etc. Et au fait que, au conseil interministériel de la prévention de la délinquance, les financements vont plutôt vers la vidéo-surveil- lance qui est assimilée à un outil de prévention situationnelle, bien que les études montrent pourtant qu’elle n’a pas cette vertu, en dehors des parkings fermés.

Avec l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, l’orientation gouvernementale sonne comme un retour à la police de proximité que Nicolas Sarkozy avait supprimée.

S. R.: Il y a deux points essentiels à comprendre. D’abord, la police n’a pas réussi à évoluer dans son approche des zones défavorisées et du service au citoyen, elle est plus proche de celle de la Grèce que du Danemark en la matière, comme je l’ai montré dans mon livre, d’où l’accent sur la confiance à mériter. Ensuite, la sécurité ne dépend pas pour l’essentiel de la police, d’où l’accent sur le partenariat : ensemble, on peut y arriver. Ce qui intéresse Emmanuel Macron, c’est de faire une réforme, pas de discuter une terminologie. Mais, dans sa police de sécurité du quotidien se retrouvent les thématiques évoquées dans la période 1975-1982: obtenir la confiance de la population avec une police tournée vers les besoins locaux, construire un partenariat local pour être efficace et, fait nouveau, limiter les contrôles d’identité dont il reconnaît le caractère discri- minatoire. Si Gérard Collomb intègre vraiment la question des discriminations et celles plus classiques de prévention et de lutte contre la délinquance, il ira plus loin que la police de proximité de Jean-Pierre Chevènement entre 1997 et 2000.

Que convient-il de faire pour réussir la réforme de la police de sécurité du quotidien ?

S. R. : En fait, il faut remettre sur la table la question de la coor- dination de la prévention et donner aux élus un rôle de chef et un pouvoir d’orienter la politique policière locale, et aux habitants celui de juger s’ils sont satisfaits ou pas du service qu’on leur rend. Si on ne fait pas cela, on ne changera rien: il n’y aura pas de véritable réforme. Il faut absolument repenser le meccano de ce qu’on appelle la gouvernance locale de la sécurité. C’est le véritable cœur de la police de sécurité du quotidien. La question clé, c’est qui sert-on ? Est-ce qu’on sert les habitants et le maire ? La loi obligera-t-elle à prendre en compte leur satisfaction ? Si la loi pose que le maire participe, au moins à égalité avec le préfet, à la définition des priorités policières et au suivi de leur réalisation, et que les habitants ont droit à un service de qualité, alors un nouvel écosystème local de prévention et de lutte contre la délinquance se développera. Si, par contre, il ne s’agit que d’augmenter les effectifs de police, avec l’idée de faire plus mais comme avant, les difficultés dans les quartiers sensibles vont perdurer, inchangées

Gilets jaunes : «L’Intérieur a été incapable d’un maintien de l’ordre raisonné»

Par Jean-Michel Décugis

Le 31 mai 2019 à 20h38

Sebastian Roché, chercheur au CNRS, se montre critique sur la gestion des forces de l’ordre et les dérives policières auxquelles cela a mené. Selon lui, la crise est devant nous.

Les déclarations du procureur de la République de Paris, Rémy Heitz, annonçant que des informations judiciaires avaient été ouvertes à Paris dans des dossiers mettant en cause des policiers, lors des manifestations des Gilets jaunes cet hiver, et affirmant que des policiers seraient renvoyés en correctionnelle d’ici la fin de l’année, ont suscité de multiples réactions, notamment parmi les syndicats de policiers, qui ont dénoncé ces décisions.

Nous avons demandé à Sebastian Roché, professeur à Sciences-Po Grenoble, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de la police, ce qu’il pense de la gestion de la crise des Gilets jaunes par le ministère de l’Intérieur et l’appareil judiciaire.

 

Que pensez-vous des déclarations du procureur de la République de Paris ?

 

SEBASTIAN ROCHÉ. Le message subliminal du procureur, c’est : la police est sous le contrôle de la justice et des lois. Ses déclarations s’adressent au gouvernement, aux Gilets Jaunes, au Défenseur des Droits, à la Cour européenne des Droits de l’Homme, aux associations… Il répond aux critiques et aux questions qui ont été posées publiquement ces derniers mois. Il positionne en même temps son Parquet. D’un côté, il dit : la justice va passer, de l’autre, il parle de violences illégitimes, en reprenant le vocable du ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner. Une manière de ménager la chèvre et le chou. Il faut bien comprendre que la gestion politique et judiciaire de cette crise est devant nous.

 

Que pensez-vous des critiques sur le manque d’indépendance des parquets et de la police des polices, l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) ?

Toutes les faiblesses structurelles de notre système juridico-policier vont apparaître : faible indépendance de l’ IGPN, statut ambigu du procureur… La question, aujourd’hui, est de savoir si la manière dont la justice se saisit des violences policières est satisfaisante. En France, le procureur est nommé et promu par l’exécutif, alors que c’est lui qui décide – ou non – d’ouvrir une enquête. Pour ce qui concerne le contrôle de la police, chez nos voisins il existe des structures de contrôle extérieures, en Belgique, en Angleterre ou au Danemark. Ce n’est pas la compétence des enquêteurs de l’IGPN qui est en cause, mais le fait qu’ils investiguent sur leurs collègues. Nos deux organes de contrôle, l’IGPN et l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN), dépendent respectivement du directeur général de la police nationale (DGPN) et du directeur général de la gendarmerie nationale (DGGN), qui eux-mêmes sont sous l’autorité du ministre de l’Intérieur.

Cela veut dire que la justice doit se repositionner ?

 

Oui, bien sûr. L’appareil continue à donner la prime à la parole du fonctionnaire de police ou du gendarme, bien qu’il n’y ait aucun fondement légal à cela. Or, aujourd’hui, ce n’est plus possible avec la déferlante de témoignages vidéos sur les réseaux sociaux. A Toulon, par exemple, le procureur n’a ouvert une enquête judiciaire qu’après que le Préfet en a ouvert une, administrative. Le procureur ne voulait pas voir ce que tout le monde avait vu sur les vidéos.

Peut-on parler d’un échec dans la gestion du maintien de l’ordre ?

 

Il n’y a pas eu de décès. Nos forces de l’ordre ont été capables de ne pas ouvrir le feu sur la foule. C’est un acquis important. En revanche, techniquement, le ministère de l’Intérieur a été incapable de mettre en place une politique raisonnée de maintien de l’ordre. Il a sorti tout son matériel : hélicoptères, blindés, lanceurs de balles de défense (LBD), grenades, policiers à moto, à vélo, à cheval, chiens… Avec, de surcroît, des effectifs pléthoriques, encore jamais vus dans la rue. Cette masse a créé une désorganisation. Et à la tête, un ministre novice en la matière. A l’étranger, la perception du maintien de l’ordre à la française a en a pris un coup. Doit-on faire comme s’il ne s’était rien passé?

Considérez-vous que le chef de l’Etat et le ministre de l’Intérieur ont fait une erreur en ne condamnant pas verbalement certains dérapages policiers ?

 

Quand on entend le président de la République dire : il n’y a pas de violences policières en France parce que c’est une démocratie, pour un politologue, ce sont des propos incompréhensibles. La particularité des Etats de droit, c’est de reconnaître les fautes de leur police et d’encadrer celle-ci par des procédures et des lois.

Comment interprétez-vous le fait qu’aucune sanction n’a été prise à l’encontre de policiers ?

 

La note de service du Directeur général de la police nationale, rappelant le cadre légal et la doctrine aux forces de l’ordre, n’a été émise que mi-janvier. Cela a pu être interprété par les fonctionnaires comme un blanc-seing. Si on accepte que des agents aient un comportement violent, si on ne prend pas de sanctions, cela signifie que ces comportements sont permis. Des études effectuées par des chercheurs américains montrent que lorsqu’il y a des comportements déviants dans un groupe, ils ont un effet de contagion. Même après la note du DGPN, le ministre de l’Intérieur a continué à fermer les yeux sur la situation.

Que pensez-vous de la réaction indignée des syndicats de police après les propos du procureur de la République ?

 

Ils sont dans leur rôle. Leur mission, c’est de défendre les policiers. On peut toutefois leur reprocher de ne pas produire de travail d’analyse approfondi. Les syndicats sont surtout dans la revendication et la posture victimaire. Victimes des délinquants, des manifestants, des politiques… Lorsque j’entends certains syndicats demander une cour spéciale pour juger les policiers, c’est attristant. C’est contraire aux fondements même de la police démocratique. En réclamant un cadre juridique spécial, en tentant de s’isoler, comment comptent-ils renouer le lien entre la population et la politique ?

« Il y a eu une exagération du niveau de violence des manifestants »

Septembre 2019. La Croix, propos recueillis par Mikael Corre

Sebastian Roché, directeur de recherches au CNRS, travaille depuis les années 1990 sur l’insécurité, la délinquance et la gouvernance de la police. Il a publié en 2016 De la police en Démocratie (Grasset).

La Croix : Quel est le rôle de la police en démocratie ?

Sebastian Roché : La police a le rôle qu’on lui donne. Dans un régime autoritaire, ça peut être d’éliminer physiquement l’opposition. C’est par exemple ce que lui demande le régime d’al-Sissi en Egypte. En démocratie, la police défend également les intérêts du gouvernement. La différence est que son activité est encadrée par la loi et contrôlée. Mais que l’on soit en démocratie ou non, la police est toujours soumise à une autorité supérieure.

L’État Français a-t-il toujours utilisé sa police de la même manière ?

S.R. : Non, rappelons que cette force n’existait quasiment pas au milieu du XIXe siècle. D’ailleurs, quand le sociologue Max Weber écrit que « l’État revendique le monopole de la violence légitime » (en 1917 NDLR), il ne fait pas référence à la police, mais à l’armée – expression de la force – et à la justice, qui fixe les normes. Il est frappant de voir comment la police va ensuite se développer et se professionnaliser tout au long du XXe siècle.

Comment jugez-vous le niveau de violence des policiers dans les manifestations des gilets jaunes.

La nouveauté est la masse des preuves vidéos sur les pratiques et les blessures causées. La première fois que des images ont eu une telle importance, c’était à Los Angeles en 1992. Les émeutes se déclenchérent suite à l’acquittement de quatre policiers dont trois blancs filmés alors qu’ils passaient à tabac un automobiliste noir. Avec la vidéo, tout le monde peut observer les violences policières. Elles mettent au grand jour les faiblesses du système de police.

En France, les critiques portent surtout sur l’usage de certaines armes…

… le LBD, les différentes grenades de désencerclement, dont l’emploi était déjà décrit dans le rapport de l’ACAT* publié en 2016 (voir pour aller plus loin). C’était la première fois qu’une association réalisait un travail aussi précis. Je rappelle que différents pays ou régions ont refusé d’utiliser ces armes pour gérer des crises graves, ou interrompu leur utilisation au bout de quelques éborgnés. Ce fut par exemple le cas en Catalogne, en Angleterre, en Allemagne… Le gouvernement français a fait un choix autre en autorisant ces armes.

L’argument invoqué est celui de la violence jugée inédite des manifestants. Qu’en pensez-vous ?

Il y a eu une stratégie d’exagération de la violence des manifestants. On a vu beaucoup d’agressivité, de confrontation, mais le résultat ce sont dégradations et destructions. Pas d’usage d’arme à feu. Pas d’éborgné ou de tué chez les policiers. On ne peut pas parler de d’extrême violence dans ce cas.

La grande différence avec 2005, c’est l’acceptation de l’usage de la force. M. Sarkozy en a fait usage contre les minorités en banlieue. Il en est ressorti avec une cote de popularité renforcée. Lorsqu’on fait face à des « Français ordinaires » en gilet jaune, le résultat n’est pas le même. La cote de M. Castaner a baissé.

Comment réparer le lien police/population ?

Il faut en finir avec la “mauvaise police” faite d’une culture confrontation (la police qui fait peur) et développer la bonne police (de service à la population). Cela suppose notamment de développer la culture de désescalade en maintien de l’ordre, mais aussi en banlieue, bref une culture démocratique. Les pays du Nord de l’Europe montrent la voie. La formation des agents est centrée sur la recherche de la confiance. Il y existe des autorités de contrôle de la police qui sont vraiment indépendantes, dirigées par des non-policiers. Toutes cela est faisable chez nous.

Propos recueillis par Mikael Corre

*Association des chrétiens pour l’abolition de la torture

La police est-elle plus violente qu’avant ?

 

La police française est-elle de plus en plus violente ? C’est la question au cœur des Idées Claires, notre programme hebdomadaire produit par France Culture et franceinfo destiné à lutter contre les désordres de l’information, des fake news aux idées reçues.

la vidéo ici:

https://www.franceculture.fr/societe/la-police-est-elle-plus-violente-quavant

Sebastian Roché, sociologue, directeur de recherche au CNRS et auteur de « De la police en démocratie » (Grasset) répond aux questions de Nicolas Martin

 

La police est-elle plus violente ?

Sebastian Roché : « Il y a moins de violences policières qu’hier si on se reporte au début du XXe siècle, mais sur ces dernières années il y a une augmentation des armes de type grenade et de type LBD qui ont causé des blessures irréversibles dans des quantités précédemment inconnues, inconnues en France, mais également inconnues dans les autres démocraties européennes. »

La police est-elle moins violente qu’en 1900 ?

Sebastian Roché : « La police est moins violente aujourd’hui qu’elle l’était en 1900, parce qu’on l’a professionnalisée, on a créé des unités spéciales au début du XXe qui ont évité d’envoyer l’armée contre les manifestants, contre le peuple, puisque la IIIe République était installée. À partir de ce moment-là, la légitimité résidait dans le peuple donc on pouvait moins facilement tirer sur le peuple et c’est ça qui a engendré une diminution de l’usage des armes contre la population. »

Quand est-ce que ça a changé ? 

Sebastian Roché : « Il est certain que c’est depuis les années 2 000 qu’il y a eu un durcissement, notamment avec un équipement comme les armes LBD qui sont passées de la police d’intervention, par exemple, contre le terrorisme, à la police dite anticriminalité avec un usage peu contrôlé de ces armes puisque ce sont les agents eux-mêmes qui décident de leur emploi. Ils ne le font plus en réponse à une instruction hiérarchique et la généralisation de ces outils va entraîner des dégâts, mais qui ne vont pas être immédiatement connus. Il va y avoir un certain nombre d’associations qui vont se mobiliser contre l’usage des LBD, qui vont se mobiliser par rapport au fait qu’il y a des décès au cours des opérations de police, surtout dans les banlieues, surtout des personnes des minorités. »

La répression des « gilets jaunes » marque un tournant ? 

Sebastian Roché : « Ce qui est nouveau avec le mouvement des « gilets jaunes », c’est que ce sont des personnes de la France périurbaine, voire rurale, en tous cas hors région parisienne, et que ce sont des personnes françaises d’origine française, blanches, qui vont être massivement touchées par les tirs. »

De quel matériel dispose la police française ?

Sebastian Roché : « Le matériel qui est utilisé en maintien de l’ordre en France est singulier, puisqu’il y a à la fois différents types de grenades qui sont lancées, normalement à ras du sol mais on l’a vu bien souvent ce mode d’emploi n’est pas respecté, et les LBD. Et c’est la combinaison de ces deux types d’armes qui a occasionné les blessures irréversibles sur la trentaine de personnes qui a été mutilée. Les blessures causées par les grenades de désencerclement par exemple, peuvent être la perte d’un œil, ou si l’on touche la grenade au moment où elle explose, l’arrachage d’un pied ou d’une main. C’est une singularité française d’avoir ces deux types d’armes, les démocraties nordiques interdisent l’usage par la police pour le maintien de l’ordre soit des grenades, soit des LBD, soit des deux. »

La police française est-elle la plus violente d’Europe ?

Sebastian Roché : « La police française, après le mouvement des “gilets jaunes”, va se situer effectivement dans le haut de la fourchette des violences non-mortelles, puisque ce sont essentiellement des mutilations que l’on va compter. Par exemple, la police de Catalogne, après avoir fait perdre les yeux à cinq personnes, a décidé d’interrompre l’usage des LBD. En France, après plus d’une vingtaine de personnes qui ont perdu la vue en tous cas d’un œil, le gouvernement n’a pas pris de mesures comparables. Donc, la France n’est pas un très bon élève en Europe. »

Quelles sont les statistiques ?

Sebastian Roché : « Entre sept et douze personnes sont tuées au cours des opérations de police, chaque année en France. Ce qui nous situe un peu au-dessus des pays comme l’Angleterre ou l’Allemagne mais dans la moyenne des pays de l’Union européenne, qui est un des endroits dans le monde où les polices sont les moins violentes. Le comptage des blessés est beaucoup plus difficile à faire parce qu’il repose sur la décision des blessés de porter plainte. À tort ou à raison, toutes les personnes blessées ne vont pas porter plainte, donc les chiffres sur les blessures sont moins précis que les chiffres sur les décès. »

La société est-elle devenue plus violente envers la police ?

Sebastian Roché : « Il y a un niveau d’agressivité, quand il y a des conflits, il y a de la violence, de l’agressivité, effectivement certains policiers ont pu être attaqués, certains ont pu recevoir des cocktails incendiaires. Ce sont des images spectaculaires, mais ce ne sont pas des images qui reflètent une tendance. C’est une réalité, mais ça ne reflète pas une tendance à l’élévation du risque de décès chez les policiers. »

Les ordres viennent-ils du gouvernement ?

Sebastian Roché : « Il est difficile de prouver que le gouvernement a voulu que la police soit plus violente. Ce qu’on peut dire c’est que le gouvernement a pu indirectement inciter à la commission de violence par certains policiers parce que tous n’ont pas eu le même comportement bien sûr, notamment parce que le ministre de l’Intérieur a désigné de manière répétée les manifestants comme étant « hostiles », « factieux » et donc indirectement il a légitimé l’usage de la force à leur encontre. La deuxième chose c’est que le ministre de l’Intérieur n’a pas fait en sorte que les règlements soient appliqués et notamment la possibilité d’identifier chaque agent par le port d’un numéro, le numéro Rio (Référentiel des identités et de l’organisation). Dons si on n’oblige pas les agents à être identifiables de facto on ne fait pas peser sur eux le risque d’être comptables de leurs actes. »