« Nous sommes dans un rapport de confrontation et de surenchère »

Le Figaro, propos recueillis par Jean Chichizola

Publié le 01/11/2018.

INTERVIEW – Alors que l‘uniforme est plus que jamais pris pour cible, le spécialiste de l’analyse comparée des polices Sebastian Roché estime qu‘il faut se concentrer sur la recherche d’une amélioration de la qualité des relations entre les forces de l’ordre et la population.

Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de l’analyse comparée des polices. Enseignant à Sciences-Po Grenoble et à l’École Nationale Supérieure de la Police. Il a été conseiller technique pour les Nations unies et la Commission Européenne (Turquie, Tunisie). Auteur de “De la police en démocratie” (Grasset).

LE FIGARO. – Cocktail-molotov, tirs de mortiers, bouteille d’acide… pourquoi les policiers ne font-ils plus peur aux délinquants ?
Sebastian ROCHE. – Parce que nous sommes dans un rapport de confrontation et de surenchères. La stratégie officielle, qui repose sur l’usage de la force et la volonté de faire peur aux voyous, joue sur l’émotion et pas sur le calcul. De l’autre côté les voyous veulent aussi faire peur. Et savent commettre des actes graves et emblématiques comme l’attaque au cocktail molotov de Viry-Châtillon. Une action choquante qui marque les imaginations. Il faudrait pouvoir sortir de cette spirale.

En attendant les attaques contre le forces de l’ordre se multiplient…
Menacer de mort un policier ou n’importe qui d’autre d’ailleurs est bien sûr inacceptable. Tuer ou blesser un policier est un acte gravissime qu’il faut punir sévèrement. Si l’on regarde les statistiques, on n’observe toutefois pas de tendance à l’aggravation de la situation en termes de policiers tués en mission et en service. Selon l’association Victime du Devoir – Police Hommage (policehommage.blogspot.fr), il y a aujourd’hui beaucoup moins de policiers tués en service que dans les années 80. Ce qui est bien sûr déjà trop. Mais crier au loup est dangereux et parler d’aggravation plutôt que d’une amélioration pose problème.

Pour répondre aux agressions du quotidien, la solution passe-t-elle par une augmentation des moyens ou une meilleure protection juridique ?
Des équipements comme les gilets pare-balles ont été réclamés. Ils sont la plupart du temps inutiles car nous ne sommes heureusement pas dans le cas d’une armée en campagne ! Ils posent déjà des problèmes d’usure, de disponibilité, d’hygiène. Les dotations en armes longues, qui peuvent aussi se justifier dans un contexte terroriste, posent d’autres problèmes : complexes, elles sont souvent mal utilisées par des personnels mal formés. Attention à l’idée naïve qu’une arme plus lourde vous assure une meilleure protection. Cela peut aussi créer une spirale de surarmement comme au Mexique ou au Brésil où les «Narcos» font face aux polices fédérales. Sur le plan juridique, le rapprochement recherché entre policiers et gendarmes en matière de légitime défense semble plutôt un moyen de calmer la grogne des policiers. Sans vrai changement car le juge continuera à trancher au cas par cas en suivant la jurisprudence de la CEDH.

Quels autres moyens pour sortir de cette «spirale de violences»  ?
Dans les pays qui font mieux que nous, comme le Royaume-Uni, l’Allemagne ou le Danemark, l’accent est mis sur la recherche d’une amélioration de la qualité des relations entre les forces de l’ordre et la population. Or nous avons une police française qui a des coûts comparables au à ceux du Danemark et des taux confiance et de légitimité dans de la population au niveau, très médiocre, de la Grèce… Nombre de policiers et de gendarmes comprennent les enjeux et il existe des initiatives locales pour mieux faire, tolérées. Mais nous sommes dans un État à la police nationale centralisée et si le ministère de l’Intérieur ne bouge pas, rien ne changera vraiment ne se fait. Il n’y a pas encore de volonté de de créer une doctrine et une stratégie de recherche de la confiance. Or l’enjeu est important : d’abord parce que les policiers cherchent un sens de à leur action et que cette recherche d’une meilleure relation avec le public pourrait le leur apporter. Ensuite parce qu’après avoir travaillé sur des quartiers défavorisés de Lyon, Grenoble, Marseille ou Aix-en-Provence, j’ai constaté que mesuré combien la police est détestée bien au-delà du cercle des délinquants. Si l’on savait relever cet enjeu, regagner la confiance de la masse des jeunes et de la population, les policiers seraient mieux informés et plus soutenus.

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Violences gratuites : «L’Europe est la zone la plus pacifique du monde»

Spécialiste de la délinquance et de l’insécurité, Sebastian Roché explique qu’«il y a une baisse constante et régulière du nombre d’homicides sur le très long terme».

Propos recueillis par Nelly Terrier. Le Parisien.

26 septembre 2018, 21h32

Sebastian Roché est directeur de recherches au CNRS et professeur à Sciences-po Grenoble. Ses travaux portent sur la délinquance, l’insécurité, et sur les politiques menées en matière judiciaire et policière*. Il explique ce que « les violences gratuites », dont de nombreux actes ont ému l’opinion ces derniers mois, peuvent signifier.

On a l’impression qu’il y a une augmentation de la violence gratuite, les chiffres le confirment-ils ?

SEBASTIAN ROCHÉ. Pour aborder le thème de la violence qui augmente ou non, il n’existe qu’un critère sûr en criminologie, c’est celui des homicides, car ce sont les seuls chiffres fiables, le roc sur lequel on peut s’appuyer. Que disent-ils ? Qu’il y a une baisse constante et régulière sur le très long terme. En clair, depuis le XIIIe siècle jusqu’à aujourd’hui, ces chiffres fléchissent constamment. Précisément, en 800 ans en Europe (hors périodes de guerre), on est passé de 50 tués par an pour 100 000 personnes, à 1 pour 100 000 aujourd’hui. Aujourd’hui, l’Europe est la zone la plus pacifique du monde.

Comment aborder alors cette impression d’augmentation de la violence gratuite ?

Ce qui se passe, c’est que ce type d’actes – un homme tué pour une place de parking, une cigarette refusée ou une altercation banale – crée à juste titre une très forte émotion. Mourir pour si peu est intolérable. Émotion d’autant plus forte lorsque la « loi des séries » en accumule plusieurs sur un temps court. Cette réaction d’affect et de colère est absolument légitime et nécessaire. C’est une manière collective de dire : nous ne voulons pas cela, nous n’acceptons pas cela.

Et cela engendre une mobilisation, un besoin de discussion, ce sont des moments, comme les qualifiait le sociologue Émile Durckheim de « renforcement des états forts de la conscience collective ». Ces périodes ont permis au fil du temps d’augmenter le seuil d’intolérance à la violence et d’entrer dans la « civilisation des mœurs ». Un des meilleurs exemples historiques est le moment où il a été décidé que les duels étaient interdits et devenaient hors-la-loi.

Comment réagir aujourd’hui ?

Face aux phénomènes de masse, comme la violence routière ou les violences faites aux femmes, des politiques volontaristes de lutte peuvent être engagées. Pour des faits dramatiques, comme ceux de Grenoble (NDLR : la mort d’Adrien Perez, poignardé à mort) ou de Saint-Pierre-des-Corps (NDLR : Ali Unlu, 43 ans, meurt après avoir été frappé pour une place parking) récemment, mais qui restent peu nombreux, la police et la justice, au-delà de la condamnation à une peine de prison, ont aussi pour fonction de redire l’interdit moral. Les familles sont en droit d’attendre aussi des gestes symboliques des acteurs de l’État qui doivent aussi affirmer cet interdit.

Ces actes violents ont pour point commun d’avoir pour auteurs exclusivement des hommes, peut-on en dire quelque chose ?

Oui, ce sont souvent des altercations au motif futile et, au départ, personne n’a l’intention de tuer. Mais à un moment l’un des acteurs se sent atteint dans son honneur et décide d’infliger un dommage physique pour réparer cet affront. Ce sont des manifestations d’une logique d’honneur en recul.

* Sebastian Roché est l’auteur de «De la police en démocratie», (éditions Grasset).

Des contrôles de police contreproductifs.

Aujourd’hui, il est possible d’évaluer de façon rigoureuse l’égalité devant les contrôles de police et leur efficacité. Résultat : non seulement ils ciblent plus souvent les minorités ethniques, mais ils repèrent peu d’infractions et sapent la confiance dans la police.

Suite ici :

https://www.pourlascience.fr/sd/sciences-sociales/des-controles-de-police-contreproductifs-14753.php

Les émeutes de 2005 vues comme une épidémie de grippe.

Il n’y a pas eu d’embrasement généralisé, mais une extension de la violence de proche en proche dans les banlieues pauvres.

LE MONDE SCIENCE ET TECHNO | |Par Julia Pascual

Les violences urbaines de 2005, qui ont secoué les banlieues françaises pendant trois semaines, se sont propagées sur le territoire comme une épidémie de grippe. C’est ce qu’est parvenue à identifier et modéliser une équipe pluridisciplinaire de sept chercheurs, réunissant des sociologues, des physiciens, des mathématiciens et un informaticien.

Les résultats de leurs travaux ont été publiés le 8 janvier dans la revue Scientific Reports, du groupe Nature. Les auteurs montrent que ces émeutes, « les plus longues et les plus étendues géographiquement d’Europe contemporaine », ont agi comme un virus, contaminant des émeutiers de proche en proche, et se déplaçant sur de longues distances sans que les émeutiers eux-mêmes ne se déplacent : parties de Clichy-sous-Bois, où deux jeunes garçons sont morts électrocutés alors qu’ils cherchaient à échapper à un contrôle de police, elles ont peu à peu gagné d’autres communes d’Ile-de-France.

Il n’y a donc pas eu d’embrasement généralisé ni simultané mais une « diffusion sur la base d’une proximité géographique » qui a généré « une sorte de vague d’émeutes autour de Paris », peut-on lire dans l’article.

Effet de proximité

« Les gens sont influencés par ce qui se passe près de chez eux. La tendance à rejoindre l’émeute est d’autant plus grande qu’il y a des émeutes à proximité. Cela produit un déplacement de la vague, c’est assez étonnant, explique l’un des auteurs, le physicien Jean-Pierre Nadal, du CNRS et de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Alors qu’à l’époque, on avait l’impression que les émeutes se déroulaient un peu partout et en même temps, en fait elles durent deux ou trois jours à un endroit, elles se renforcent, puis elles décroissent de manière douce, même à Clichy-sous-Bois. Cela a fonctionné comme une ola dans un stade. »

Cette observation relativise l’impact des moyens de communication modernes : « On pense souvent que ce sont les médias qui ont un pouvoir d’influence mais notre étude montre que les émeutiers semblent plutôt adopter une démarche rationnelle et ne s’engagent dans une émeute que s’ils savent qu’ils vont se retrouver en nombre suffisant, fait remarquer le mathématicien Henri Beres­tycki (EHESS), coauteur de l’étude. C’est ce que permet une diffusion de proche en proche, comme en épidémiologie. L’influence à plus longue distance vient se rajouter dans un second temps. »

Pour identifier le phénomène de contagion, les chercheurs ont eu accès à une large base de données de la police, répertoriant tous les incidents – jets de pro­jectiles contre la police ou les pompiers, incendies de voitures, de poubelles, de bâtiments publics… – enregistrés dans toutes les communes de plus de 20 000 habitants, entre le 26 octobre et le 8 décembre 2005, ce qui couvre la période des émeutes et deux semaines au-delà.

Ouvrir les données

C’est aussi cette quantité de données à l’échelle de tout un pays qui fait l’intérêt de l’étude. D’autres travaux, portant par exemple sur les émeutes ethniques des années 1960 aux Etats-Unis, mettaient au jour la propagation des confrontations à l’intérieur d’une ville, à la façon d’une grippe. Mais elles ne permettaient pas, par exemple, d’étudier la diffusion des émeutes d’une ville à une autre. « Ces travaux montrent l’importance d’ouvrir les données à la recherche », souligne Marc Barthélémy, physicien des systèmes complexes à l’Institut de physique théorique (Saclay), qui n’a pas participé à l’étude.

En s’appuyant sur un modèle épidémiologique de propagation, les chercheurs sont parvenus à reproduire la dynamique spatio-temporelle des émeutes. Pour donner à voir l’amplitude des violences de 2005, ils ont introduit dans leur équation une variable sociologique : après avoir testé plusieurs catégories de population, ils ont retenu la taille, dans une commune, de celle des jeunes entre 16 et 24 ans, sans diplôme et hors du système scolaire. Marc Barthélémy valorise cet apport : « On modélise depuis longtemps certains phénomènes à la façon d’une épidémie, à l’image de la propagation d’une rumeur. Ce qui est nouveau, c’est de la relier à un aspect socio-économique. Cette étude trouve l’indicateur qui détermine la population susceptible de répondre à la “maladie” ».

« C’est un ingrédient important, souligne à son tour Jean-Pierre Nadal.L’émeute ne touche que les quartiers défavorisés, qui forment un réseau dense en région parisienne, et elle meurt au-delà. » C’est donc cette« géographie de la pauvreté qui permet la diffusion continue des émeutes comme une vague », appuie à son tour le sociologue du CNRS et coauteur de l’étude Sebastian Roché. Il met en avant l’intérêt d’une telle modélisation pour les pouvoirs publics : « La propagation de la violence à la suite d’une intervention de police est liée aux conditions socio-économiques, et cela doit être intégré à une nouvelle manière de faire de la police dans les quartiers sensibles. »

 

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Emeutes de Nantes : « La police a tendance à confondre force et autorité »

Dans une tribune au « Monde », le politologue Sébastian Roché estime que l’embrasement de l’agglomération nantaise après la mort d’Aboubakar Fofana révèle la défiance des populations défavorisées envers la police.

LE MONDE | • Mis à jour le |Par Sebastian Roché (Directeur de recherche au CNRS, enseigne à Sciences Po Grenoble)

Tribune. Une personne de 22 ans a été tuée lors d’un contrôle de police, mardi 3 juillet. On ne sait pas encore exactement ce qui s’est passé à Nantes. Mais la dynamique d’ensemble est bien connue et se vérifie une fois encore, depuis le choc qui crée l’embrasement à sa propagation.

Les émeutes de 2005 – les plus importantes que la France ait connues par leur durée et leur extension géographique ou encore le nombre de participants – trouvent leurs origines dans le fait que plusieurs enfants ont été tués dans une course-poursuite avec la police. La mort des enfants appelle la vengeance, car ils symbolisent l’innocence et la fragilité.

La mort d’une personne adulte a moins de puissance symbolique, mais c’est une cause fréquente de révolte contre la police ou le gouvernement en France, au Royaume Uni ou aux Etats-Unis, pour se limiter aux pays occidentaux. L’émotion est d’autant plus contagieuse que le groupe social ou ethnique qui est touché a souvent été victime dans le passé récent de diverses discriminations et se voit surreprésenté dans le profil des personnes décédées au cours des opérations de police.

Et on a déjà observé ce mécanisme : alors que les émeutes commencent dans le quartier du Breil, dans la nuit du 5 au 6 juillet, les destructions se sont déportées vers d’autres quartiers de la ville (dans le quartier de la Bottière au nord-est de Nantes, et à Bellevue, au sud-est), tous ces quartiers étant pauvres et touchés par le chômage plus que la moyenne. Dans la nuit du 5 au 6, le Breil a donc été épargné soit parce qu’il avait exprimé son potentiel d’émeutes en deux nuits (ce qui est plus court que ce qui a été observé en 2005), soit du fait de la forte présence policière (200 CRS y ont été affectés).

On peut évidemment saturer le terrain s’il ne s’agit que d’un quartier ou d’une petite commune ; des collègues ont montré que, dans les villes américaines, cela avait des effets apaisants de court terme, pour peu que le dosage de police soit le bon (ni trop ni trop peu). Il reste que l’émeute sait « sauter » vers une autre grande ville, à la faveur d’un second incident, et alors, un autre processus géographique peut commencer. Mais l’éloignement géographique des villes limite cette possibilité.

Regagner la confiance

Quelle est la bonne approche face aux émeutes ? Il faut d’abord rappeler que, paradoxalement, le contrôle à l’issue tragique faisait partie d’une opération visant à limiter les troubles à la suite d’échanges de coups de feu dans le quartier du Breil. La police en France répond, pour une part, aux problèmes qui touchent les quartiers pauvres. Malgré cela, elle a tendance à confondre force et autorité. On perd de vue l’idée de rechercher le consentement, de faire adhérer les citoyens à l’ordre social et politique.

C’est une option risquée. Pour les agents, pour les citoyens, pour la démocratie. Il faut s’interroger sur la manière de prévenir les émeutes plutôt que se contenter de les étouffer partiellement et temporairement. Le candidat Emmanuel Macron avait diagnostiqué la perte de confiance des quartiers pauvres et des minorités vis-à-vis de la police. Le constat n’était pas neuf, mais au moins, il affichait une ambition : réfléchir à un autre mode d’intervention de la police, et pas uniquement au comportement des agents de terrain. Et il avait indiqué l’urgence de regagner la confiance. C’était essentiel. Et cela le reste.

C’est le cas à Nantes, à partir d’un contrôle qui prend un tour dramatique avec le décès d’Aboubakar Fofana. Sans du tout affaiblir l’événement, il convient de rappeler que les polices européennes – et la France ne fait pas exception – ont une particularité.

Par rapport à leurs homologues brésiliennes, russes ou mêmes américaines, elles utilisent bien plus rarement leurs armes et sont moins militarisées dans leur mode d’action. C’est le résultat d’un processus historique et long de pacification des mœurs, de séparation de l’armée et de la police, d’augmentation de la sélection et de l’entraînement des agents, et des normes juridiques correspondantes. Cela constitue une force morale incroyable, une source puissante de la légitimité de l’Etat et des polices elles-mêmes. Je pense que, par exemple, cette pacification explique le caractère préoccupant mais limité de la violence des émeutiers en France.

Modèle mathématique de la contagion

En 2005, à la suite du décès des adolescents, toute la France s’est embrasée. Nous avons analysé le processus de diffusion spatial avec Jean-Pierre Nadal, Henri Berestycki, Marie-Aude Depuiset, Mirta B. Gordon, Nancy Rodriguez et Laurent Bonnasse-Gahot. Les chercheurs de la Maison des sciences de l’homme ont mis au point un modèle mathématique qui montre l’importance de la contagion de proximité et les principes de progression des émeutes locales, qui se meuvent comme une onde qui se déplace sur une mer de pauvreté. On retrouve cette logique à Nantes.

Certes, comme il y a peu de territoires proches du point de choc susceptibles de s’embraser du fait de leurs caractéristiques socio-économiques désavantagées – c’est-à-dire de jeunes hommes au chômage – et de leur ressentiment vis-à-vis de la police, il est peu probable qu’il y ait une diffusion de l’émeute initiale sur une longue distance. Le tapis de pauvreté de l’Ile-de-France n’existe pas à Nantes. Mais l’émeute a bien une propension à voyager à plus courte distance au sein de l’agglomération.

La confiance gagnée fait qu’un incident, même dramatique, est perçu comme une faute grave, mais pas comme une énième manifestation d’un rapport d’hostilité entre police d’un côté et populations défavorisées de l’autre. Ce qui se passe à Nantes montre le chemin qui reste à accomplir. Le potentiel disruptif du président s’est-il évaporé en matière de police ?

La police de sécurité du quotidien, la nouvelle police qui gagnera la confiance, a été annoncée. Mais si son mode d’emploi au quotidien et sa doctrine ne sont pas précisés, et si les agents ne sont pas formés pour intervenir selon cette politique, alors rien ne changera. Et le modèle mathématique des vagues d’émeutes restera valide.

Sebastian Roché a notamment écrit De la police en démocratie (Grasset, 2016)

Les émeutes de 2005 vues comme une épidémie de grippe

Il n’y a pas eu d’embrasement généralisé, mais une extension de la violence de proche en proche dans les banlieues pauvres.

LE MONDE SCIENCE ET TECHNO | 22.01.2018 à 16h50 | Par Julia Pascual

 

Les violences urbaines de 2005, qui ont secoué les banlieues françaises pendant trois semaines, se sont propagées sur le territoire comme une épidémie de grippe. C’est ce qu’est parvenue à identifier et modéliser une équipe pluridisciplinaire de sept chercheurs, réunissant des sociologues, des physiciens, des mathématiciens et un informaticien.

Les résultats de leurs travaux ont été publiés le 8 janvier dans la revue Scientific Reports, du groupe Nature (https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01677112/) . Les auteurs montrent que ces émeutes, « les plus longues et les plus étendues géographiquement d’Europe contemporaine », ont agi comme un virus, contaminant des émeutiers de proche en proche, et se déplaçant sur de longues distances sans que les émeutiers eux-mêmes ne se déplacent : parties de Clichy-sous-Bois, où deux jeunes garçons sont morts électrocutés alors qu’ils cherchaient à échapper à un contrôle de police, elles ont peu à peu gagné d’autres communes d’Ile-de-France.

Il n’y a donc pas eu d’embrasement généralisé ni simultané mais une « diffusion sur la base d’une proximité géographique » qui a généré « une sorte de vague d’émeutes autour de Paris », peut-on lire dans l’article.

Effet de proximité

« Les gens sont influencés par ce qui se passe près de chez eux. La tendance à rejoindre l’émeute est d’autant plus grande qu’il y a des émeutes à proximité. Cela produit un déplacement de la vague, c’est assez étonnant, explique l’un des auteurs, le physicien Jean-Pierre Nadal, du CNRS et de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Alors qu’à l’époque, on avait l’impression que les émeutes se déroulaient un peu partout et en même temps, en fait elles durent deux ou trois jours à un endroit, ​elles se renforcent, puis elles décroissent de manière douce, même à ​Clichy-sous-Bois. Cela a fonctionné comme une ola dans un stade. »

Cette observation relativise l’impact des moyens de communication modernes : « On pense souvent que ce sont les médias qui ont un pouvoir d’influence mais notre étude montre que les émeutiers semblent plutôt adopter une démarche rationnelle et ne s’engagent dans une émeute que s’ils ​‐savent qu’ils vont se retrouver en nombre suffisant, fait remarquer le mathématicien Henri Beres​‐tycki (EHESS), coauteur de l’étude. C’est ce que permet une diffusion de proche en proche, comme en épidémiologie. L’influence à plus longue distance vient se rajouter dans un second temps. »

Pour identifier le phénomène de contagion, les chercheurs ont eu accès à une large base de données de la police, répertoriant tous les incidents – jets de pro​jectiles contre la police ou les pompiers, incendies de voitures, de poubelles, de bâtiments publics… – enregistrés dans toutes les communes de plus de 20 000 habitants, entre le 26 octobre et le 8 décembre 2005, ce qui couvre la période des émeutes et deux ​semaines au-delà.

Ouvrir les données

C’est aussi cette quantité de données à l’échelle de tout un pays qui fait l’intérêt de l’étude. D’autres travaux, portant par exemple sur les émeutes ethniques des années 1960 aux Etats-Unis, mettaient au jour la propagation des confrontations à l’intérieur d’une ville, à la façon d’une grippe. Mais elles ne permettaient pas, par exemple, d’étudier la diffusion des émeutes d’une ville à une autre. « Ces travaux montrent l’importance d’ouvrir les données à la ​recherche », souligne Marc Barthélémy, physicien des systèmes complexes à l’Institut de physique théorique (Saclay), qui n’a pas participé à l’étude.

En s’appuyant sur un modèle épidémiologique de propagation, les chercheurs sont parvenus à reproduire la dynamique spatio-temporelle des émeutes. (http://www.lps.ens.fr/~nadal/articles/riotwave/SI_Video_1.mp4)Pour donner à voir l’amplitude des violences de 2005, ils ont introduit dans leur équation une variable sociologique : après avoir testé plusieurs catégories de population, ils ont retenu la taille, dans une commune, de celle des jeunes entre 16 et 24 ans, sans diplôme et hors du système scolaire. Marc Barthélémy valorise cet apport : « On modélise depuis longtemps certains phénomènes à la façon d’une épidémie, à l’image de la propagation d’une rumeur. Ce qui est nouveau, c’est de la relier à un aspect socio-économique. Cette étude trouve l’indicateur qui détermine la population susceptible de répondre à la “maladie” ».

« C’est un ingrédient important, souligne à son tour Jean-Pierre ​Nadal. L’émeute ne touche que les quartiers défavorisés, qui forment un réseau dense en région parisienne, et elle meurt au-delà. »C’est donc cette « géographie de la pauvreté qui permet la diffusion continue des émeutes comme une vague », appuie à son tour le sociologue du CNRS et coauteur de l’étude Sebastian Roché. Il met en avant l’intérêt d’une telle modélisation pour les pouvoirs publics : « La propagation de la violence à la suite d’une intervention de police est liée aux conditions socio-économiques, et cela doit être intégré à une nouvelle manière de faire de la police dans les quartiers sensibles. »

« Ça n’a pas si mal tourné que ça, les images sont impressionnantes, mais, au bout du compte, les destructions sont limitées ».

« Les groupes contestataires radicaux sont absents des radars du renseignement »
INTERVIEW. Sébastian Roché, spécialiste des questions de police, revient sur la présence de 1 200 Black Blocs lors de la manifestation du 1er Mai.
PROPOS RECUEILLIS PAR CLÉMENT PÉTREAULT
Publié le 02/05/2018 à 18:11 | Le Point.fr

Assistons-nous au retour de la violence contestataire ? Les pouvoirs publics sont-ils préparés à gérer ce type de débordements en milieu urbain ? Au lendemain de la traditionnelle manifestation syndicale du 1er Mai à Paris perturbée par la présence de 1 200 Black Blocs qui ont, notamment, détruit un McDonald’s et une concession automobile proches de la gare d’Austerlitz, Sébastian Roché, directeur de recherche au CNRS et auteur de De la police en démocratie, analyse la situation. Renseignements défaillants, doctrine du maintien de l’ordre inadaptée… Selon lui, l’État devrait revoir ses méthodes.

Le Point  : Pouvait-on prévoir ces débordements ?

Sébastian Roché : Ça n’a pas si mal tourné que ça, les images sont impressionnantes, mais, au final, les destructions sont limitées. Je ne dis pas qu’il ne s’est rien passé, mais on est assez loin de situations critiques où on aurait un mort. On a quelques blessés et un peu de casse, il faut relativiser. En revanche, ce qui est intéressant et problématique pour le gouvernement, c’est la taille du regroupement. Mille deux cents Black Blocs, ce n’est pas rien ! Mais cela n’est pas une surprise. Au premier tour de l’élection présidentielle, 40 % des Français se sont inscrits en rupture, que ce soit en votant Le Pen ou Mélenchon. C’est beaucoup ! Il y a des mouvements de radicalité et une polarisation de la société française qui est de nature à favoriser des regroupements de cette taille-là. Les gens se construisent une identité sociale d’opposition conflictuelle.

On ne connaît pas la composition sociologique et politique de ce black bloc ?

La sociologie de la protestation violente est par nature hétérogène. C’est très divers, et le black bloc, contrairement à sa dénomination, n’est pas fait d’un seul bloc. On sait, par l’Allemagne, qu’il s’agit d’une addition de blocs de villes qui se réunissent de manière éphémère. Ce mouvement radical n’est pas structuré, il se détache de la société.

Lire aussi Black Blocs : qui sont les casseurs du 1er Mai ?

Doit-on s’attendre à un retour de la violence comme moyen d’expression politique ?

Il y a toujours eu un fond de violence. Aujourd’hui, les organisations syndicales sont structurellement affaiblies. Ceux qui sont chargés de la médiation sociale sont très implantés institutionnellement, mais assez peu représentatifs au regard des taux de participation et de syndicalisation. Voilà pourquoi on voit apparaître de manière plus ou moins spontanée ces mouvements qui contestent aux organisations professionnelles cette capacité à relayer le mécontentement…

Y a-t-il eu des erreurs techniques sur le maintien de l’ordre comme on a pu le lire çà et là ?

S’il y a eu des erreurs, c’est probablement plus au niveau du renseignement qu’il faudrait regarder. Ont-ils la capacité à comprendre la taille, les origines et les motivations de ceux que l’on présente comme le black bloc ? J’ai tendance à penser que non. Le renseignement est obnubilé par la radicalisation islamique et les groupes de contestation politique radicale d’extrême gauche ou d’extrême droite semblent absents des radars… Quant à la question du terrain, quelle était la stratégie ? Je ne sais pas s’il y a eu une réflexion tactique, ou, tout du moins, personne n’a été en mesure de l’expliquer. Dispose-t-on d’un modèle de maintien de l’ordre en milieu urbain qui serait adapté à un groupe capable de se scinder en plein de petits groupes ? Je me le demande.

 

« Les policiers sont une cible de choix »

 

« Les policiers sont une cible de choix », explique le politologue Sebastian Roché

INVITÉ RTL – Six policiers ont été blessés, dont un grièvement, lors des affrontements lors des manifestations du 1er mai. (2017)

Les manifestations du 1er mai ont été émaillés de violents débordements ce lundi 1er mai 2017. À Paris, aux abords des place de la République et de la Nation, les forces de l’ordre ont été la cible de jets de projectiles et des cocktails Molotov. Au total, six policiers ont été blessés, selon la préfecture de police. Le ministre de l’Intérieur, Mathias Fekl, avait auparavant évoqué quatre blessés, « dont un a été gravement touché à la main, et un autre sérieusement brûlé au visage« .

Derrière ces actions ultra-violentes, on retrouve souvent des groupuscules d’extrême-gauche baptisé « black block ». « Ce sont des groupes de type anarchiste, qui se portent en contradiction par rapport à la société, qui refuse l’autorité de l’état », explique Sebastian Roché, politologue français spécialisé en criminologie. « Les ‘black block’ sont des groupes qui sont connus pour leur capacité d’organisation, ce sont des groupes structurés, qui ont une idéologie, une habitude de la confrontation« , poursuit le docteur en sciences politiques, qui est également directeur de recherche au CNRS.

Ces groupes font des opérations coups de poing lors de manifestation partout en France, indifféremment de la cause défendue. « Les policiers sont une cible de choix parce qu’il représentent l’État, une manifestation particulière de l’État, la face armée de l’État. Ils disposent de la maîtrise et de l’usage de la violence », souligne Sebastian Roché.

« Contre les violences dans les lycées, modifier la carte scolaire »

Comment protéger les lycées de la violence ?

La réponse de Sébastian Roché, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de la délinquance (1). Propos Recueillis par Mégane De Amorim , le 09/04/2018 à 19h02, La-Croix.com

 

Il serait pertinent de modifier la répartition socio-économique des élèves, en faisant évoluer la carte scolaire. Car la violence dans les lycées est d’abord liée à des phénomènes structuraux.

D’après une étude que nous avons menée sur l’ensemble des établissements scolaires des Bouches-du-Rhône, les problèmes se concentrent sur un petit nombre de lycées. Sans grande surprise, cela concerne les établissements qui sont dans les zones les plus défavorisées. Nous savons que la condition socio-économique est un facteur de violence.

Réduire la concentration des élèves en provenance de milieux défavorisés

D’abord, parce que les enfants de milieux plus aisés sont davantage soutenus par leurs parents vers la réussite scolaire. Les enfants qui sont moins bons à l’école tentent souvent de s’affirmer dans un autre domaine, en se faisant respecter par la force, en obtenant un prestige par la crainte et la violence.

Un autre facteur entre en jeu lorsque les parents ont recours à des méthodes éducatives violentes, comme les punitions ou les coups. Nous savons que les familles défavorisées y ont deux fois plus recours que celles des milieux plus favorisés. Cet apprentissage de la violence à la maison est considéré par les jeunes comme une sorte de « recette » pour se faire respecter.

Enfin, l’environnement de vie a des effets sur le comportement des enfants. Ceux qui passent beaucoup de temps dans la rue sont exposés aux bandes. Ils se socialisent avec des groupes d’adolescents qui sont des contre-modèles, parfois plus âgés et déjà engagés dans la délinquance. Ces trois facteurs incitent ainsi à penser que pour préserver les lycées de la violence, il serait bon de réduire la concentration des élèves qui viennent de milieux défavorisés.

Compter sur des liens étroits avec la police pour réduire la violence semble peu efficace

Il existe aussi des facteurs internes aux établissements sur lesquels il est possible d’agir. D’abord, sur les ressources matérielles, qui ont un effet sur l’engagement des adolescents à respecter leur environnement scolaire. Sur la manière d’inculquer les règles, également. Si des règles universelles sont bien comprises et bien appliquées, elles donnent de la crédibilité aux responsables de l’établissement. Il faut donc des règles simples, cohérentes et surtout justes, pour apaiser le contexte scolaire.

À l’inverse, il me semble peu efficace de compter sur des liens étroits avec la police pour réduire la violence. Appeler les forces de l’ordre quand il y a un incident, cela peut permettre de sanctionner un acte, mais cela ne changera pas la dynamique de violence présente dans un établissement. Il est préférable d’associer les élèves à la gestion des conflits, comme dans les pays nordiques. Cela demande des compétences aux enseignants et aux chefs d’établissement, mais cela paraît plus efficace.

Recueilli par Mégane De Amorim

(1) Auteur du livre De la police en démocratie, Éd. Grasset, 384 p., 22 €

La police de sécurité du quotidien s’apprête à entrer dans la phase d’expérimentation: “La police doit gagner la confiance des citoyens”

 

Promesse de campagne d’Emmanuel Macron, la police de sécurité du quotidien s’apprête à entrer dans la phase d’expérimentation.

Le décryptage du sociologue Sebastian Roché, spécialiste de la délinquance. Propos recueillis par Anne Vidalie, l’Express, 10 JANVIER 2018.

En 2018, les Français vont devoir se familiariser avec un nouveau sigle : PSQ. Trois lettres pour dessiner la future police de sécurité du quotidien promise par le candidat Macron. Pas question de ressusciter la police de proximité créée par Lionel Jospin en 1998 et supprimée par Nicolas Sarkozy cinq ans plus tard. « Toutefois, l’inspiration est la même, a souligné le président Macron en août dernier. Il s’agit de déployer une police mieux ancrée dans les territoires dont elle a la charge. » Ses concitoyens approuvent : selon un sondage publié le mois dernier par Le Figaro, ils sont 90 % à souhaiter que les forces de l’ordre soient plus à l’écoute de leurs difficultés et de leurs attentes.

« Servir le public, être proches des citoyens et leur rendre des comptes devient la norme pour les polices des pays les plus avancés de l’Union européenne », souligne le sociologue Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, dans son livre De la police en démocratie (Grasset). Le 18 octobre dernier, le discours présidentiel consacré à la sécurité intérieure a esquissé les ambitieux contours de cette PSQ. Il s’agit de « déconcentrer davantage les politiques de sécurité en accordant plus d’autonomie aux échelons locaux », « redynamiser les partenariats locaux », « mieux analyser et prendre en compte les attentes », « mieux communiquer sur les résultats […], en rendre compte régulièrement à la population, développer davantage la participation citoyenne à l’action de sécurité ». A la clef : rien de moins qu’une « nouvelle doctrine » qui place « le service du citoyen au coeur du métier de gendarme et de policier » afin de « résorber la défiance qui s’est parfois installée dans certains quartiers ». La feuille de route dictée par le président a été tenue. Policiers et gendarmes ont été consultés par le biais d’un questionnaire auquel ont répondu 28 % d’entre eux. Syndicats, associations d’élus et chercheurs ont été écoutés par le ministère de l’Intérieur. Dans les départements, des consultations ont été organisées par les préfets. Place, désormais, à l’expérimentation, qui débutera au début de février dans une quinzaine de villes.

L’Express Deux policiers ont été roués de coups à Champigny (Val-de-Marne) la nuit de la Saint-Sylvestre. Les agressions contre les forces de l’ordre, mais aussi les accusations de violences policières, ont émaillé l’année 2017. La confiance entre la police et la population s’est-elle encore dégradée ?

Sebastian Roché La police française souffre d’une perte de légitimité, en particulier dans les zones défavorisées. En la matière, notre pays n’est pas bien classé du tout dans les comparaisons européennes. Le pouvoir politique n’a pas vraiment mesuré la crise de confiance entre les forces de l’ordre et la population. C’est à travers des événements comme celui que vous évoquez que, par moments, il en prend conscience. Les syndicats policiers, eux, affirment que leurs collègues ne sont pas respectés parce qu’ils ne sont pas assez craints. Ils confondent faire peur et mériter la confiance. L’Express Comment, dans ces conditions, la future police de sécurité du quotidien (PSQ) pourra-t-elle atteindre le but que lui a fixé le président Macron, à savoir « résorber la défiance »? S. R. L’autorité politique doit clairement formuler son objectif : oui, la police doit gagner la confiance des citoyens. Cette idée est portée par Emmanuel Macron et par le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb. Ce dernier met en avant une autre notion essentielle : la satisfaction des usagers. Le service rendu doit être de bonne qualité. Une bonne police est celle qui suscite l’adhésion de la population, pas celle qui multiplie les démonstrations de force. Cette approche est totalement nouvelle en France.

L’Express Justement, de quelle façon restaurer la confiance entre les forces de l’ordre et les citoyens ?

S. R. Tout d’abord, il faut définir ce qu’est une police de qualité. Nous devrions tous savoir quels services nous sommes en droit d’attendre : délai de traitement d’une plainte ou vitesse d’intervention, par exemple – ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Ensuite, l’impartialité et l’équité sont de puissantes machines à produire de la confiance. Comment aimer la police quand on appartient à un groupe ethnique qui s’estime maltraité par elle ? Emmanuel Macron, au cours de la campagne présidentielle, a reconnu l’existence de discriminations dans les contrôles d’identité. Du bout des lèvres, certes, mais il l’a fait. Pour que la PSQ soit un succès, il est nécessaire qu’elle s’approprie cette notion d’égalité. Et qu’elle donne plus de pouvoir aux maires et aux citoyens.

L’Express Que cela signifie-t-il, concrètement?

S. R. Les préoccupations de la population doivent être recensées et prises en compte, qu’il s’agisse de l’itinéraire des enfants pour aller à l’école, de cambriolages, de véhicules vandalisés ou d’un trafic local de drogue. Aucun mécanisme, aujourd’hui, n’oblige la police à consulter les citoyens, ni à se préoccuper de leurs attentes. Il est impératif d’inscrire cette obligation dans la loi et de former les policiers à la mettre en pratique. A l’autre bout de la chaîne, il faut que les forces de l’ordre soient évaluées avant tout à l’aune de la satisfaction des gens, et non plus sur le nombre d’interpellations ou le taux d’élucidation. Ceux qui payent pour le service doivent pouvoir dire s’il leur convient, comme à la SNCF ou chez Novotel. La PSQ ne se fera pas, non plus, sans les élus locaux. Ils doivent être en mesure d’orienter la politique policière locale si on veut que celle-ci soit tournée vers les besoins des territoires. L’Express Une quinzaine d’expérimentations vont être lancées. Existe-t-il un cahier des charges qui s’applique à toutes? S. R. C’est un enjeu. J’ai recommandé au ministère de l’Intérieur la mise en place d’un cadre souple définissant les objectifs et les manières de procéder. Il faut surtout échapper à la liste à la Prévert. Prenez les demandes des syndicats de commissaires et d’officiers : ils veulent plus de moyens, plus de véhicules, etc. Ce qui les préoccupe, logiquement, ce sont leurs besoins à eux, pas ceux des citoyens. Or il faut donner du sens à cette réforme, qui doit être fondée sur la qualité de la police et l’égalité des citoyens face à elle.

L’Express Une partie des forces de l’ordre ne risque-t-elle pas de faire de la résistance ?

S. R. Les sentiments sont partagés. Certains fonctionnaires estiment que le bon policier est uniquement celui qui attrape les délinquants. D’autres prônent une police plus soucieuse d’éviter qu’il y ait des victimes, donc axée sur la prévention et les partenariats locaux avec les éducateurs ou les médecins, par exemple. Mais, globalement, tous en ont assez du pilotage actuel basé sur la « culture du résultat » et ses objectifs déclinés en nombres de PV ou de gardes à vue. La PSQ ne les enthousiasme pas pour autant. Ils ont vu passer beaucoup de réformes dans un sens, puis dans l’autre, avec des moyens qui leur semblent insuffisants…

L’Express Avec 251500 policiers et gendarmes, les effectifs actuels permettent-ils de mettre en place la PSQ sans nuire aux autres priorités des forces de l’ordre, à commencer par la lutte contre le terrorisme ?

S. R. La France est assez bien dotée. Les forces de sécurité publique sont de plus en plus nombreuses et de mieux en mieux payées. D’ailleurs, le gouvernement s’est engagé à créer 10000 postes supplémentaires au cours du quinquennat. Résultat : les marges budgétaires sont largement absorbées par le personnel, et il ne reste plus grand-chose pour investir dans les moyens et moderniser les conditions de travail. Le principal problème n’est pas le nombre de policiers et gendarmes, mais de savoir si les effectifs se trouvent au bon endroit, avec les équipements leur permettant de bien travailler et la bonne doctrine.

L’Express Quelle peut être la place, au sein de la PSQ, des polices municipales présentes aujourd’hui dans 90% des communes de plus de 3500 habitants ?

S. R. Il existe déjà des protocoles d’accord entre polices nationale et municipales qui visent à la complémentarité des forces, mais il faudrait les remettre à plat. Le problème se pose essentiellement pour les villes comme Lyon et Nice, qui comptent beaucoup d’agents de police municipaux. Le plus gros enjeu est celui de l’articulation avec les entreprises de sécurité privée, qui emploient des centaines de milliers d’agents dont certains, désormais, peuvent être armés. Si la police publique, plus chère que cette police privée, n’est pas capable de donner satisfaction aux usagers, on risque de s’orienter vers une privatisation de la sécurité publique.