Des caméras pour les policiers armés de LBD : « C’est trop tard »

Le politologue spécialiste de la police et directeur de recherche au CNRS Sébastian Roché réagit à l’annonce de Christophe Castaner.

L’Obs – Par

C’est pour plus de « transparence », a annoncé mardi le ministre de l’Intérieur. Samedi, pour l’acte 11 des « gilets jaunes », une partie des forces de l’ordre dotées de LBD (lanceurs de balles de défense) seront équipées, en outre, de caméras-piétons. « Libération » décomptait lundi, sur 109 blessés graves parmi les « gilets jaunes » et les journalistes, 78 blessés par des tirs de LBD, et au moins 15 victimes ayant perdu un œil. Ces petites caméras – 10.000 début 2019 selon Gérard Collomb il y a un an –, devant être actionnées « au moment de l’usage des LBD », avec la « réserve », a précisé Christophe Castaner, des moments où les forces de l’ordre seraient agressées. Qu’en pense Sébastian Roché, politologue spécialiste de la police et directeur de recherche au CNRS* ? « L’Obs » l’a questionné.

Que pouvez-vous nous dire sur cette annonce du ministre de l’Intérieur et sur l’efficacité de cet outil ?

C’est une décision d’un ministre en difficulté qui tente finalement de reconnaître qu’il y a un problème sans l’admettre complètement. S’il n’y avait pas de problème, il n’y aurait pas de raison de rappeler aux policiers les règles d’usage des armes intermédiaires, ni d’introduire des éléments supplémentaires pouvant permettre d’établir leur bon fonctionnement. En outre, l’utilisation possible d’un tel dispositif technique permet a posteriori de pouvoir juger si un agent a respecté le cadre légal.

Cela signifie par exemple qu’en cas de tir dans la tête ou l’œil, une enquête aura lieu et un magistrat tranchera sur la responsabilité dans l’usage de la force. A-t-elle effectivement été nécessaire et proportionnée ?

Mais cette mesure intervient trop tard : les personnes ont déjà été blessées de manière irréversible. C’est une mesure qui permet de punir, pas de prévenir.

Or il serait souhaitable qu’on fasse évoluer la doctrine du maintien de l’ordre en France ainsi que l’équipement des forces de l’ordre. Il serait intéressant de réfléchir en amont sur ce qui permettrait d’éviter que des gens perdent un œil et d’éviter d’avoir à emmener des policiers au tribunal. Il serait plus intéressant, aussi, de rechercher la responsabilité politique, celle de celui qui conçoit le système, et l’inciter à réviser sa copie, mais c’est évidemment plus coûteux.

Selon le ministre, les caméras doivent être actionnées « au moment de l’usage des LBD ». « RTL« , qui s’est procuré un télégramme sur les conditions d’utilisation, précise qu’un système permettant de fixer la caméra sur le LBD plutôt que sur l’agent est à l’étude. Et Christophe Castaner indique aussi que l’absence de vidéo ne sera pas un motif de sanction.

On cherche à avoir des images afin qu’elles puissent être examinées par une tierce partie, en l’occurrence un magistrat qui va juger et, en fonction, punir ou non.

Les modalités de mise en œuvre de la vidéo sont-elles bonnes ? Elles sont évidemment problématiques.

Il devrait y avoir une impartialité dans les mécanismes même d’enregistrement, ce qui n’est pas le cas. La non continuité de l’enregistrement pose problème. On peut y remédier – ce que font d’autres polices – en permettant un enregistrement en continu et, en cas de déclenchement par l’agent, une mémorisation de la minute qui précède. Là, d’après ce que l’on comprend, l’enregistrement démarre au temps T. Ce n’est pas la même chose.

Il est question de ces caméras depuis plusieurs années. En avril 2015, Manuel Valls avait notamment annoncé leur généralisation en cinq ans. Le dispositif, testé par plusieurs municipalités, est notamment utilisé aux Etats-Unis. Avec quels résultats?

Des expériences sont menées dans différentes municipalités, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne principalement. Avec des résultats variables. Certaines villes ont enregistré une importante diminution des frictions, d’autres non. Certaines études se contredisent. Il faut dire que cela dépend, bien sûr, du type de matériel utilisé, de la formation des policiers, et des instructions données par l’encadrement.

Plusieurs syndicats de police, interrogés par « l’Express« , ne cachent pas leur scepticisme quant à cette annonce, sur sa faisabilité notamment. L’un d’eux évoque une décision « prise un peu à la va-vite », pour un autre « c’est un peu de la communication, une mesure de circonstance ».

Ce n’est pas faux. L’urgence pour le ministre est de communiquer, pas de régler un problème qui ne peut pas l’être dans l’instant, celui de la violence policière et celle des « gilets jaunes » (et, bien sûr, pas de tous les protagonistes, ni chez les uns ni chez les autres).

Comment distribuer les équipements en caméra, à qui les donner en priorité ? Les problèmes logistiques sont nombreux.

Malgré les nombreux blessés, contrairement à d’autres pays européens et malgré les préconisations répétées du défenseur des droits, il n’est pas question, pour l’heure, de suspendre l’utilisation du LBD en maintien de l’ordre en France. Ni des grenades GLI-F4. Comment l’expliquez-vous ?

Changer un modèle de police est très compliqué. Si vous changez l’équipement, vous changez la doctrine sous-jacente au maintien de l’ordre qui se fait avec cet équipement. Vous mettez donc sur la table un gros projet extrêmement consommateur de temps et d’énergie, qui va nécessairement conduire le ministre à un face-à-face compliqué avec les organisations syndicales majoritaires.

Quand il a été simplement question d’afficher le numéro d’identification des agents sur leur uniforme, cela a provoqué un tollé unanime des organisations syndicales qui y ont vu de la défiance.

Alors qu’il s’agissait d’une pratique qui avait déjà existé en France. Toutes les modifications, même les plus bénignes, vont être l’objet d’un conflit politique et syndical préjudiciable au ministre car le pouvoir politique est en situation de faiblesse. Ce n’est pas impossible, mais ça supposerait qu’il y ait un projet politique pour la police et en France il n’y en a pas.

Pour quelles raisons selon vous ?

Il y en avait un dans le programme d’Emmanuel Macron, il y en avait un aussi dans celui de François Hollande. Mais malheureusement l’histoire se répète : les candidats affichent des volontés – peut-être sincères – de changer le système de police français, de le faire progresser et de le démocratiser, puis une fois aux manettes ils oublient ces promesses qui paraissent bien secondaires par rapport à d’autres problèmes. Le système français fait du surplace, ce qui explique la très médiocre performance de la police française comparée à ses voisines européennes.

* Sébastian Roché a publié « De la police en démocratie », aux éditions Grasset, en 2016.

Propos recueillis par Céline Rastello

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Maintien de l’ordre : «Des armes pas adaptées»

Interview. La dépêche, publié le 19/01/2019

Sécurité – Sebastian Roché, Directeur de recherche au CNRS, politologue et auteur de «De la police en démocratie».

Quelle est la problématique avec les lanceurs de balles de défense (LBD) ?

C’est un problème de santé publique car l’Etat met en danger la vie des citoyens. Mais ce n’est pas qu’un débat français. On évoque sa dangerosité vue l’abondance de son usage. Et donc l’abondance de blessés. Il y a au moins une quarantaine de personnes mutilées depuis deux mois. Car la particularité des blessures du LBD est qu’elles sont irréversibles. Quand vous perdez votre œil, il n’y a pas de retour en arrière. Cela ne se compare pas avec des jours d’ITT. Des collègues de Berkley, aux Etats-Unis, ont fait une méta-analyse et sont arrivés à des conclusions proches de celles du Défenseur des droits en France. À voir les blessures, pour eux, cette arme n’est pas adaptée au maintien de l’ordre.

Pourquoi de tels débordements ?

Le LBD est normalement une arme défensive mais quand on voit que des journalistes reçoivent des tirs, on se doute bien qu’il peut y avoir d’autres utilisations. On n’a pas encore vu un journaliste attaquer un policier avec sa plume. Donc il y a beaucoup de tirs défensifs, mais aussi des tirs offensifs. Depuis les années 2000, un certain nombre de pays se sont posé des questions pour s’améliorer. En France, on a les fondamentaux mais on ne réfléchit pas sur le modèle, on réfléchit sur le côté technique, sur les outils, en augmentant la qualité des armes, des moyens. Il doit également y avoir un souci dans le renseignement. Car quand la police est dépassée et peut ainsi avoir besoin d’utiliser tout son arsenal, c’est qu’elle a mal anticipé. Si c’est le cas, c’est que les services de renseignements n’ont pas été efficaces.

Quelles sont les alternatives au LBD ?

L’arme est la conséquence d’un choix tactique et d’une philosophie de maintien de l’ordre. En Allemagne par exemple, on utilise beaucoup les canons à eau pour empêcher la foule d’approcher des endroits protégés. Mais il faut surtout trouver un équilibre entre «ordre» et «liberté». Cela ne passe d’ailleurs pas forcément par l’équipement. La doctrine de désescalade est née de cette recherche. Il faut chercher à diminuer l’intensité de la confrontation. Cela a amené à fragmenter l’idée de foule. Ensuite, on va guider les cortèges pour qu’ils restent en mouvement. En France par exemple, il y a eu un blocage à l’arc de Triomphe. Forcément, sans déplacement, cela crée des tensions, des conflits, des heurts et donc des blessés.

«C’est toute la doctrine du maintien de l’ordre qu’il faut réinventer»

Libération, interview par Chloé Pilorget-Rezzouk — 17 janvier 2019 à 21:06

La France autorise encore ses forces de l’ordre à user du LBD. Qu’est-ce que cela dit de notre doctrine du maintien de l’ordre ?

Nous ne sommes pas sortis de la conception du maintien de l’ordre telle qu’elle a émergé au XIXe siècle, avec l’apparition de la République, et qui tente de concilier la défense de l’ordre avec le respect des libertés fondamentales. Jusqu’où le pouvoir peut-il être violent avec la foule pour maintenir l’ordre ? Et quel niveau de désordre est acceptable lors d’une manifestation ? Tous les pays d’Europe de l’Ouest partagent ce cadre général. Et partout, éviter de tuer les manifestants est une priorité. Mais ce qui est propre à la France, c’est le phénomène d’isolement de la police. Comme un fil électrique entouré d’une gaine, la police est une organisation isolée qui répond à l’exécutif, et seulement à l’exécutif. Il y a peu, voire pas de lien avec la population. Bien sûr, cela se traduit dans la manière de concevoir et d’exécuter le maintien de l’ordre, comme on le voit très bien aujourd’hui.

En quoi cette approche diffère-t-elle d’autres pays européens ?
Dans les pays nordiques, la relation entre la police et la population est basée sur une recherche de confiance. L’objectif officiel des forces de l’ordre est de préserver le contact avec la population. En ce sens, il n’est pas étonnant que ces pays soient aussi ceux où l’usage des armes intermédiaires est proscrit. Au Danemark, la proximité avec la population est ainsi au centre de la formation des fonctionnaires de police. Au Royaume-Uni, le consensus est au cœur de l’exercice, quand en Allemagne, un des slogans dit : «La police, ton ami.» Ici, on n’imaginerait même pas que le ministère de l’Intérieur puisse lancer une telle formule ! Institutionnellement, la police française est complètement aveugle à la société civile. Un agent n’est pas récompensé parce qu’il connaît bien la population – ça n’a aucune valeur professionnelle – mais parce qu’il a atteint, par exemple, un certain nombre d’interpellations.

Pour justifier le recours massif aux armes intermédiaires, l’exécutif invoque le contexte particulièrement violent…
L’Allemagne et les pays nordiques sont eux aussi confrontés à des manifestations importantes, parfois très violentes. Ce ne sont pas des pays où il ne se passe rien, mais ils abordent autrement le maintien de l’ordre. Leur modèle, dit de «désescalade», repose sur l’idée de diminuer la conflictualité. Cela suppose que les services de renseignement soient connaisseurs des profils et des motifs au cœur de la contestation. S’il est compliqué de le déterminer pour les gilets jaunes, cette difficulté n’est pas nouvelle. Cela implique aussi de ne pas faire un usage indiscriminé des LBD.

Pourquoi la France reste-t-elle le seul pays d’Europe à user des GLI-F4 ?
Cela signifie d’abord que le pouvoir estime que l’ordre peut être rétabli à ce prix, que c’est moralement acceptable. Ensuite, l’équipement est intégré aux stratégies du maintien de l’ordre. Lorsqu’on va vouloir supprimer ces grenades, les forces de l’ordre vont avoir l’impression de se retrouver nues, d’être vulnérables. Et vont se demander : par quoi les remplacer ? Il reste très difficile de changer ce qui est intégré aux pratiques. En fait, c’est toute la doctrine du maintien de l’ordre qu’il faut réinventer. Mais tout cela a un coût politique et technique élevé : il faut des réunions, il y a le risque de créer un contentieux avec les syndicats… In fine, les habitudes et le pouvoir sont deux bonnes raisons de conserver ces outils.

La France n’est pas au bord du chaos

La Croix, propos recueillis par Corinne Laurent , le 07/01/2019 à 16h09 de Sebastian Roché, directeur de recherches au CNRS (1)

Assiste-t-on à une banalisation de la violence ?

« Il y a tant du côté du gouvernement et de sa police que du côté des protestataires une retenue dans l’usage de la violence. Bien sûr, certaines déclarations publiques sont très excessives. Des menaces de mort ont été proférées et des manifestations ont touché des symboles de l’État. Les affrontements physiques sont réels et nombreux, mais ils restent d’intensité limitée. Il y a eu des morts par accident, mais pas d’homicides volontaires. La police n’a pas ouvert le feu sur les manifestants et les manifestants n’ont pas eu une action telle qu’elle aurait entraîné la mort de policiers. C’est un point essentiel à reconnaître.

Ce phénomène de colère populaire n’a pas de perspective révolutionnaire, il ne s’agit pas de changer de régime politique. Certains dirigeants parlent de mouvement « factieux » ou « révolutionnaire ». On n’est pas dans cette configuration, on est dans un mécontentement profond qui s’affiche avec des moments de heurts, mais ne ressemble en rien à une insurrection. C’est un jeu dans lequel il y a deux parties. Du côté du gouvernement, il y a une dramatisation, peut-être liée à une mauvaise interprétation et au fait que le mouvement menace un président fragile. Cette dramatisation peut être un facteur d’incitation indirecte à la violence policière, elle peut laisser penser que, dans une situation où la partie adverse serait prête à toutes les violences, il n’est pas illégitime d’aller au-delà de ce que le droit autorise. Du côté des protestataires, c’est l’injustice ressentie qui légitime la violence. Ce qui compte, ce n’est pas la violence elle-même, c’est la justification de la violence : est-elle juste ou injuste ? Le débat public porte sur cette question : c’est une mauvaise violence parce qu’elle menace les institutions ou c’est une bonne violence parce qu’elle vient d’une colère qui n’est pas entendue.

En évoquant une « foule haineuse », l’exécutif a commis des maladresses de communication, au lieu de se placer au-dessus du conflit et de tenter de réunir la nation par un compromis. Dans le même temps, et c’est positif, des propositions ont été faites, avec des avancées en termes de pouvoir d’achat et de consultation nationale. De leur côté, les manifestants ont commencé à déclarer à la préfecture certaines manifestations et le mouvement des femmes s’est développé sans violence. Un certain nombre d’éléments montrent que le mouvement tend à se structurer et l’ensemble des membres ne s’engagent pas dans une logique de violence politique. La France n’est pas au bord du chaos. C’est pourquoi j’ai du mal à comprendre l’analyse qui pousse le gouvernement à imaginer qu’il faut plus de répression policière et judiciaire pour retrouver la paix sociale. »

 

 

Le pouvoir politique doit condamner les violences des deux côtés

Le Parisien, 6 janvier 2019, 20h00, propos recueillis par Thimothée Boutry

Sébastian Roché est directeur de recherche au CNRS. Son dernier livre s’intitule « De la police en démocratie » (Grasset, 2016). Il réagit aux violences qui ont émaillé l’acte 8 des Gilets jaunes ce samedi, notamment les coups donnés par un ex-boxeur à un gendarme mobile à Paris et ceux d’un policier à Toulon, qui a frappé plusieurs manifestants.

Une vidéo montre un commandant de police en train de violenter un manifestant à Toulon. Que vous inspirent ces images ?

Elles sont dérangeantes et devraient faire l’objet d’une enquête si le contrôle des policiers est effectif. Les policiers et les gendarmes sont formés pour faire face aux situations de maintien de l’ordre dans un cadre juridique précis. Ce n’est pas la première fois que des suspicions de violences policières sont signalées depuis le lancement du mouvement des gilets jaunes. Mais il faut rappeler qu’elles ne sont pas la règle et sont non mortelles, sans usage d’arme à feu. On est loin de ce qui peut se produire en Amérique latine ou en Russie.

L’exaspération des forces de l’ordre face aux violences dont ils font eux-mêmes l’objet permet-elle de comprendre ces débordements ?

C’est très probable. A force d’être exposés aux coups et aux invectives, il y a un effet d’usure qui se créé chez les policiers et les gendarmes. Mais on peut aussi s’interroger sur le blanc-seing que semblent leur donner les autorités.

La réaction de l’exécutif n’est pas à la hauteur  ?

Non. Je suis très troublé par la gestion politique de ces violences policières. Quand Emmanuel Macron s’en prend à la «foule haineuse », quand Christophe Castaner ne dit pas un mot des débordements des policiers, quand le préfet du Var se contente uniquement de féliciter les forces de l’ordre, on a l’impression que ces violences sont au mieux tolérées, au pire acceptées. Cette attitude ne fait que renforcer le sentiment d’injustice qui anime les gilets jaunes. Le pouvoir politique doit prendre de la hauteur et condamner les violences des deux côtés. Sinon cela ne fera malheureusement que renforcer la détermination des plus radicaux.

Comment analysez-vous la violence de certains manifestants ?

Elle est comme le mouvement, hétérogène. Dans son essence, de ce mouvement n’est ni factieux, ni révolutionnaire. Il y a une agrégation d’opposants au Président de la République avec des motivations diverses et des modes d’actions différenciés. On retrouve donc quelques personnes qui, par conviction, se mobilisent uniquement pour s’en prendre aux forces de l’ordre. D’autres veulent rendre les coups reçus. Mais, dans l’ensemble, les policiers ne sont pas visés par principe mais en tant que défenseurs d’un pouvoir politique perçu comme injuste.

« Le dispositif policier hors norme contre les “gilets jaunes” signale la faiblesse de l’Etat » / Le Monde

Le Monde. Par Sebastian Roché Publié le 10 décembre 2018 à 10h14 – Mis à jour le 10 décembre 2018 à 10h36.

Inédites par leur synchronisation sur tout le territoire français, les manifestations des « gilets jaunes » ont été jugulées sans drame par le ministère de l’intérieur. Mais cette démonstration de force révèle un Etat faible, explique, dans une tribune au « Monde », le sociologue Sebastian Roché.

Tribune. Les représentants du peuple, président en tête, sont accusés par les « gilets jaunes » de ne plus le représenter. Une colère populaire s’exprime à Paris, mais aussi dans toutes les villes de France, de Brest à Strasbourg, de Lille à Marseille, de Besançon à Bordeaux. Spectaculaire. Massive. Inédite par sa synchronisation sans chef. Si la forme n’est pas nouvelle – battre le pavé, bloquer, affronter la police, détruire le mobilier et piller, cibler bâtiments officiels et symboles –, son extension géographique et la diversité des publics assemblés le sont.

La force de cette révolte horizontale, qui dure depuis mi-novembre, « ni de gauche ni de droiteE », aux revendications peu formatées politiquement, est mal comprise par le gouvernement, et son ampleur méconnue. Ce défaut d’analyse oriente son choix vers un dispositif de maintien de l’ordre d’une taille suffisante pour provoquer du ressentiment et insuffisante pour saturer le terrain.

Après deux semaines de blocages, filtrages, manifestations et heurts, un point haut est atteint le samedi 1er décembre. Les images font le tour du monde : l’incendie d’une préfecture au Puy-en-Velay, des barricades (obstacles plus symboliques que réels au progrès des policiers), des graffitis et une statue endommagée dans l’Arc de triomphe, et des groupes qui réussissent à s’approcher des palais gouvernementaux. Serait-ce une insurrection qui se dessine ? Le gouvernement est aux abois.

La cote de popularité du jeune « président des riches » est au plus bas. Celle des “gilets jaunes”, au zénith, ne faiblit pas. La tentation est trop forte, même le chef du parti Les Républicains endosse un gilet jaune. Il est décidé d’afficher la fermeté : le 8 décembre, l’Etat sera plus fort que les « factieux », selon le mot de M. Castaner, « ceux qui veulent le chaos », selon ceux de M. Macron.

En démocratie, ce sont le gouvernement et ses représentants, les préfets, qui décident de la stratégie policière, et non les policiers. Les décisions sont prises par le ministre lui-même lorsque la crise a cette ampleur. Le préfet de police de Paris dirige l’action de ses services, les divers services de police locaux (en civil et en tenue), les sapeur-pompiers, les unités de forces mobiles (UFM) – les CRS et les gendarmes mobiles. Cela suppose une intégration de toutes les directions policières et non policières dans un dispositif, lui-même piloté depuis un « centre opérationnel ». En province, l’architecture du dispositif est comparable, mais doté de moins de moyens.

La stratégie retenue est « mixte » : le blocage de l’accès à certains espaces (par exemple la place de l’Etoile ou le palais de l’Elysée) par des moyens conséquents de forces mobiles, et la dispersion des groupes qui s’en approchent ; la création de ce que la presse a appelé des « fan-zones », c’est-à-dire des lieux autorisés de rassemblement après fouille des participants, (comme les Champs-Elysées) ; l’interpellation des pilleurs, auteurs de destructions ou de violences par des équipes « légères » ; l’utilisation d’un hélicoptère et de drones pour repérer, et des blindés de la gendarmerie pour supprimer les éventuelles barricades ; filtrage et contrôle en amont : le préfet a le droit d’interdire d’accéder à des morceaux de ville, le procureur celui de faire ouvrir les coffres de voitures aux lieux-clés, – les points d’entrée dans la capitale –, les médias sociaux sont scrutés par les services de renseignement, ce qui conduit à des arrestations dites « préventives ». Mais la principale modification est numérique.

Beaucoup plus d’agents sont mobilisés dans toute la France, notamment à Paris, avec un doublement des effectifs. Les chiffres officiels sont de 89 000 et 8 000 contre 60 000 et 4 000, respectivement. C’est considérable. Enorme même. A Paris, jamais autant d’UFM n’ont été mobilisées, soit 60 au complet, en plus des unités spécialisées de la préfecture de police. Jamais autant de blindés n’ont été positionnés dans les rues. Le nombre d’interpellations est sans précédent depuis Mai 68.

Alors, qui sort vainqueur de ce test-match ? La « casse » est encore inconnue. La priorité policière était d’éviter de relever un mort (il n’y en a pas eu) et de limiter le nombre de blessés (environ 118, dont 17 policiers, contre 220 et 284 respectivement la semaine précédente). On peut y voir un effet des intentions des protestataires : dans leur masse, ils voulaient se faire entendre sans violence, et ils ont réussi. Mais aussi un effet des timides premiers pas vers un dialogue fait par le gouvernement, qui ont pu aussi contribuer à apaiser les esprits. Et enfin de la tactique policière qui a eu ses effets à Paris, et moins nettement à Bordeaux, par exemple, signe qu’il ne faut pas réduire les effets à une seule cause.

Reste que la bataille critique pour sa légitimité, son droit moral à gouverner, est mal engagée par le gouvernement : celle des “gilets jaunes” semble plus établie, motivée par les injustices subies. On dénombre 136 000 participants en France, autant que la semaine dernière. Et ce malgré la dramatisation de la communication du ministre de l’intérieur sur les risques de violence, malgré les ressources policières, malgré la présence de véhicules blindés à Paris. Oui, la police et la gendarmerie ont été présentes.

Oui, un arbitrage convenable mais perfectible entre protection des institutions et droits des manifestants a été trouvé. Pourtant, loin de manifester sa force, ce dispositif hors norme signale la faiblesse de l’Etat. La répétition des heurts avec la police, certaines images d’actions comme la centaine d’élèves à Mantes-la-Jolie à genoux ou l’usage inutile des Flash-Ball illustrent le fait que l’obéissance résulte de la force et non la légitimité. L’ordre policier dans les rues ne vaut pas légitimité du pouvoir. S’il ne doit s’appuyer que sur lui, le gouvernement est menacé : le dispositif policier est à son point de rupture. Surtout, sa fonction n’est pas de se substituer à la légitimité politique. La cohésion nationale résulte d’un compromis politique issu d’un dialogue. C’est au gouvernement de trouver le moyen de l’établir.

Sebastian Roché est l’auteur de « De la police en démocratie » (Grasset).

«C’est le gouvernement qui assure l’ordre et la cohésion d’une société, pas la police»

Politique | L’Opinion publié le 07/12/2018 / interview par Irène Inchauspé

 

Les faits — Sebastian Roché est Directeur de recherche au CNRS/Sciences-Po Grenoble, auteur de De la police en démocratie (Grasset).

La crise actuelle est­elle différente de celles que la France a connues dans le passé ?

Non, depuis l’après-guerre, chaque transformation de l’industrie, de la pêche ou de l’agriculture, a donné lieu à des crises présentant les mêmes symptômes qu’aujourd’hui. Des formes de protesta- tion « spontanées », assorties de violences, de destruction et de demandes de démission du gou- vernement. Par exemple, la grosse crise paysanne de 1961, provoquée par l’effondrement du cours de la pomme de terre, qui impactait le pouvoir d’achat des paysans. Ils avaient peur de « décrocher » par rapport aux classes moyennes, estimaient ne pas être entendus par le chef de l’Etat. A l’époque, 5 000 agriculteurs ont « pris d’assaut » la ville de Morlaix et détruit la préfecture. La presse parlait alors de « brutalité spontanée », de « violences rustres et sans perspectives » comme aujourd’hui. On retrouve les mêmes éléments dans la crise de la sidérurgie en 1978 à Longwy, dé- marrée par le « bouche-à-oreille », où les manifestants, 25 000 personnes, s’en sont pris à la presse, aux banques, revendiquaient la même chose que les Gilets Jaunes. La crise actuelle est grave mais ce n’est pas la fin du monde. Chaque fois qu’on a changé de modèle économique ou de société, les protestations ont été spontanées et violentes.

Il y a quand même eu, samedi dernier, beaucoup de violences à Paris et en Province… 

Les Gilets jaunes, et jusqu’ici l’opinion publique, les jugent légitimes. La question n’est pas les vio- lences elles-mêmes, mais leur légitimité et leur signification. Celles commises jusqu’ici sont pen- sées comme une réponse aux violences économiques et sociales subies, les gens se sentent mena- cés économiquement et cela légitime leurs actes violents. Pour autant, les policiers ne sont pas ci- blés directement. Ils ne sont pris à partie que parce qu’ils se trouvent sur le chemin de la protesta- tion. Jusqu’à présent, ils n’ont tué personne. Cela dit, la police elle-même ne va pas résoudre cette crise. C’est le gouvernement qui assure l’ordre et la cohésion d’une société, pas la police. Du côté des Gilets jaunes, bien qu’on entende dire qu’ils vont venir à Paris par dizaines milliers pour tuer, je ne crois pas que des groupes soient en train de préparer des assassinats politiques. Ce n’est pas, contrairement aux Etats-Unis, une tradition en France et cela signerait la mort du mouvement des Gilets jaunes : cette violence-là serait injustifiable. Les études que je mène démontrent qu’en France les niveaux de violence sont faibles et toujours surestimés ; ce qui est une autre façon d’ex- primer le paradoxe de Tocqueville : plus un mal devient rare, plus il est intolérable.

Les propos haineux contre Emmanuel Macron ne sont­ils pas cependant inhabituels ?

Les Gilets jaunes demandent la « tête » du Président, comme en 1961 les paysans voulaient celle de Charles de Gaulle. Manifester son absence de considération, c’est dire que le gouvernement est illégitime : on ne reconnaît pas à la personne la fonction qu’elle occupe. Aujourd’hui, c’est fait de façon peu élégante, mais ce n’est pas original. « Guillotiner le roi Macron » ne servirait à rien et ne résoudrait pas le problème de fond, qui est l’impact de la mondialisation sur ce groupe social hétérogène : ils en sont les perdants. C’est leur désespoir et leur désir de protection qui sont à l’origine de leurs actes violents.

« Nous sommes dans un rapport de confrontation et de surenchère »

Le Figaro, propos recueillis par Jean Chichizola

Publié le 01/11/2018.

INTERVIEW – Alors que l‘uniforme est plus que jamais pris pour cible, le spécialiste de l’analyse comparée des polices Sebastian Roché estime qu‘il faut se concentrer sur la recherche d’une amélioration de la qualité des relations entre les forces de l’ordre et la population.

Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de l’analyse comparée des polices. Enseignant à Sciences-Po Grenoble et à l’École Nationale Supérieure de la Police. Il a été conseiller technique pour les Nations unies et la Commission Européenne (Turquie, Tunisie). Auteur de “De la police en démocratie” (Grasset).

LE FIGARO. – Cocktail-molotov, tirs de mortiers, bouteille d’acide… pourquoi les policiers ne font-ils plus peur aux délinquants ?
Sebastian ROCHE. – Parce que nous sommes dans un rapport de confrontation et de surenchères. La stratégie officielle, qui repose sur l’usage de la force et la volonté de faire peur aux voyous, joue sur l’émotion et pas sur le calcul. De l’autre côté les voyous veulent aussi faire peur. Et savent commettre des actes graves et emblématiques comme l’attaque au cocktail molotov de Viry-Châtillon. Une action choquante qui marque les imaginations. Il faudrait pouvoir sortir de cette spirale.

En attendant les attaques contre le forces de l’ordre se multiplient…
Menacer de mort un policier ou n’importe qui d’autre d’ailleurs est bien sûr inacceptable. Tuer ou blesser un policier est un acte gravissime qu’il faut punir sévèrement. Si l’on regarde les statistiques, on n’observe toutefois pas de tendance à l’aggravation de la situation en termes de policiers tués en mission et en service. Selon l’association Victime du Devoir – Police Hommage (policehommage.blogspot.fr), il y a aujourd’hui beaucoup moins de policiers tués en service que dans les années 80. Ce qui est bien sûr déjà trop. Mais crier au loup est dangereux et parler d’aggravation plutôt que d’une amélioration pose problème.

Pour répondre aux agressions du quotidien, la solution passe-t-elle par une augmentation des moyens ou une meilleure protection juridique ?
Des équipements comme les gilets pare-balles ont été réclamés. Ils sont la plupart du temps inutiles car nous ne sommes heureusement pas dans le cas d’une armée en campagne ! Ils posent déjà des problèmes d’usure, de disponibilité, d’hygiène. Les dotations en armes longues, qui peuvent aussi se justifier dans un contexte terroriste, posent d’autres problèmes : complexes, elles sont souvent mal utilisées par des personnels mal formés. Attention à l’idée naïve qu’une arme plus lourde vous assure une meilleure protection. Cela peut aussi créer une spirale de surarmement comme au Mexique ou au Brésil où les «Narcos» font face aux polices fédérales. Sur le plan juridique, le rapprochement recherché entre policiers et gendarmes en matière de légitime défense semble plutôt un moyen de calmer la grogne des policiers. Sans vrai changement car le juge continuera à trancher au cas par cas en suivant la jurisprudence de la CEDH.

Quels autres moyens pour sortir de cette «spirale de violences»  ?
Dans les pays qui font mieux que nous, comme le Royaume-Uni, l’Allemagne ou le Danemark, l’accent est mis sur la recherche d’une amélioration de la qualité des relations entre les forces de l’ordre et la population. Or nous avons une police française qui a des coûts comparables au à ceux du Danemark et des taux confiance et de légitimité dans de la population au niveau, très médiocre, de la Grèce… Nombre de policiers et de gendarmes comprennent les enjeux et il existe des initiatives locales pour mieux faire, tolérées. Mais nous sommes dans un État à la police nationale centralisée et si le ministère de l’Intérieur ne bouge pas, rien ne changera vraiment ne se fait. Il n’y a pas encore de volonté de de créer une doctrine et une stratégie de recherche de la confiance. Or l’enjeu est important : d’abord parce que les policiers cherchent un sens de à leur action et que cette recherche d’une meilleure relation avec le public pourrait le leur apporter. Ensuite parce qu’après avoir travaillé sur des quartiers défavorisés de Lyon, Grenoble, Marseille ou Aix-en-Provence, j’ai constaté que mesuré combien la police est détestée bien au-delà du cercle des délinquants. Si l’on savait relever cet enjeu, regagner la confiance de la masse des jeunes et de la population, les policiers seraient mieux informés et plus soutenus.

Violences gratuites : «L’Europe est la zone la plus pacifique du monde»

Spécialiste de la délinquance et de l’insécurité, Sebastian Roché explique qu’«il y a une baisse constante et régulière du nombre d’homicides sur le très long terme».

Propos recueillis par Nelly Terrier. Le Parisien.

26 septembre 2018, 21h32

Sebastian Roché est directeur de recherches au CNRS et professeur à Sciences-po Grenoble. Ses travaux portent sur la délinquance, l’insécurité, et sur les politiques menées en matière judiciaire et policière*. Il explique ce que « les violences gratuites », dont de nombreux actes ont ému l’opinion ces derniers mois, peuvent signifier.

On a l’impression qu’il y a une augmentation de la violence gratuite, les chiffres le confirment-ils ?

SEBASTIAN ROCHÉ. Pour aborder le thème de la violence qui augmente ou non, il n’existe qu’un critère sûr en criminologie, c’est celui des homicides, car ce sont les seuls chiffres fiables, le roc sur lequel on peut s’appuyer. Que disent-ils ? Qu’il y a une baisse constante et régulière sur le très long terme. En clair, depuis le XIIIe siècle jusqu’à aujourd’hui, ces chiffres fléchissent constamment. Précisément, en 800 ans en Europe (hors périodes de guerre), on est passé de 50 tués par an pour 100 000 personnes, à 1 pour 100 000 aujourd’hui. Aujourd’hui, l’Europe est la zone la plus pacifique du monde.

Comment aborder alors cette impression d’augmentation de la violence gratuite ?

Ce qui se passe, c’est que ce type d’actes – un homme tué pour une place de parking, une cigarette refusée ou une altercation banale – crée à juste titre une très forte émotion. Mourir pour si peu est intolérable. Émotion d’autant plus forte lorsque la « loi des séries » en accumule plusieurs sur un temps court. Cette réaction d’affect et de colère est absolument légitime et nécessaire. C’est une manière collective de dire : nous ne voulons pas cela, nous n’acceptons pas cela.

Et cela engendre une mobilisation, un besoin de discussion, ce sont des moments, comme les qualifiait le sociologue Émile Durckheim de « renforcement des états forts de la conscience collective ». Ces périodes ont permis au fil du temps d’augmenter le seuil d’intolérance à la violence et d’entrer dans la « civilisation des mœurs ». Un des meilleurs exemples historiques est le moment où il a été décidé que les duels étaient interdits et devenaient hors-la-loi.

Comment réagir aujourd’hui ?

Face aux phénomènes de masse, comme la violence routière ou les violences faites aux femmes, des politiques volontaristes de lutte peuvent être engagées. Pour des faits dramatiques, comme ceux de Grenoble (NDLR : la mort d’Adrien Perez, poignardé à mort) ou de Saint-Pierre-des-Corps (NDLR : Ali Unlu, 43 ans, meurt après avoir été frappé pour une place parking) récemment, mais qui restent peu nombreux, la police et la justice, au-delà de la condamnation à une peine de prison, ont aussi pour fonction de redire l’interdit moral. Les familles sont en droit d’attendre aussi des gestes symboliques des acteurs de l’État qui doivent aussi affirmer cet interdit.

Ces actes violents ont pour point commun d’avoir pour auteurs exclusivement des hommes, peut-on en dire quelque chose ?

Oui, ce sont souvent des altercations au motif futile et, au départ, personne n’a l’intention de tuer. Mais à un moment l’un des acteurs se sent atteint dans son honneur et décide d’infliger un dommage physique pour réparer cet affront. Ce sont des manifestations d’une logique d’honneur en recul.

* Sebastian Roché est l’auteur de «De la police en démocratie», (éditions Grasset).

Des contrôles de police contreproductifs.

Aujourd’hui, il est possible d’évaluer de façon rigoureuse l’égalité devant les contrôles de police et leur efficacité. Résultat : non seulement ils ciblent plus souvent les minorités ethniques, mais ils repèrent peu d’infractions et sapent la confiance dans la police.

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