« Suicidez-vous » : ce que disent ces slogans sur l’état de la confrontation entre Gilets jaunes et forces de l’ordre

Propos recueillis par Carine Janin, Ouest France, 21 avril 2019, version online

Une enquête a été ouverte par le parquet de Paris après les propos sur le suicide scandés par des manifestants à des membres des forces de l’ordre, lors de la nouvelle mobilisation des Gilets jaunes dans la capitale, samedi 20 avril. Un nouvel épisode dans la confrontation qui oppose policiers et manifestants depuis le début du mouvement ? La réalité est plus complexe, estiment des chercheurs.

Ces propos ont été tenus alors que, selon l’intersyndicale qui regroupe les représentants des divers corps de la police, 28 policiers se sont donné la mort depuis le début de l’année. Vendredi, les syndicats de policiers avaient d’ailleurs appelé à des mobilisations silencieuses après deux nouveaux suicides survenus dans la semaine.

Ces cris lancés place de la République choquent car ils font allusion à la mort que se donnent à eux-mêmes des policiers en ignorant leur malaise et la déflagration qui percute ceux qui restent : enfants, parents, amies et amis, compagnes et compagnons.

Cette violence verbale signifie-t-elle qu’un cap a été franchi dans la haine contre les « flics » ? « Prudence, dit d’abord Jacques de Maillard, professeur de sciences politiques et directeur adjoint du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (Cesdip). On ignore combien de manifestants ont scandé ces propos. Or les réseaux sociaux ont une telle puissance qu’ils peuvent donner à une parole minoritaire une résonance énorme ».

Par ailleurs, rien de neuf dans cette haine contre la police : « Dans toutes les mobilisations où les enjeux de maintien de l’ordre sont des points de tension, on voit surgir des slogans haineux ». Comme « All cops are bastards » (tous les flics sont des salauds), ou « CRS SS ». Or précisément, la question des violences policières est au centre des mobilisations de ces derniers mois. « C’est devenu un motif même de manifestation, poursuit Jacques de Maillard. On a beaucoup parlé du nombre de blessés, des tirs de LBD, etc. »

« Une grande désorganisation qui alimente les violences »

« Ces mots s’inscrivent à l’intérieur d’un conflit qui dure depuis 22 semaines, note aussi Sebastian Roché, directeur de recherches au CNRS et auteur de De la police en démocratie (Grasset). On échange des coups et des paroles. Mais il ne faut pas forcément prendre ces propos de manière littérale. Les gens ne pensent pas vraiment que ce serait une bonne chose si on avait 150 000 suicides dans la police. C’est un élément dans une confrontation. D’un côté, on entend : ‘Suicidez-vous’. Mais sur d’autres vidéos, on a vu des policiers charger et dire : ‘Pas de quartier’. ‘Pas de quartier’, cela signifie : pas de prisonniers, on tue tout le monde. Bien sûr, ce n’est pas la réalité ».

Pour Sebastian Roché, cette polémique n’est qu’un nouvel épisode dans une opposition qui dure depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, en novembre dernier. Et qui met face à face d’un côté, des policiers, et leur responsable, Christophe Castaner, « qui ignore les violences policières ou assure qu’elles sont toutes recensées par l’IGPN ». De l’autre, des manifestants, qui dénoncent la répression politique. Chacun y désigne l’autre comme le « mauvais ».

La réalité est « plus complexe » : au sein même de chaque groupe, il y a des points de vue différents. « Il y a des policiers qui refusent la violence policière, s’interposent devant des coups de matraques, et des Gilets jaunes qui ont voulu arrêter d’autres Gilets jaunes qui tentaient de lancer des projectiles ou d’allumer des feux. On a vu ces images ». Le chercheur pointe, « des deux côtés, une grande désorganisation qui alimente les violences et invectives mutuelles ».

La durée du conflit met aussi de l’huile sur le feu. « Quand un conflit dure et s’enkyste, les propos sont de moins en moins amènes, fins. Une tactique est d’essayer de dénier la part d’humanité au groupe d’en face. En l’occurrence, on accuse : ‘ce n’est pas humain de dire à quelqu’un : ‘Suicidez-vous’ ».

Outre la durée du conflit, l’absence d’horizon politique « alimente des propos plus acerbes, plus âcres, parfois mal placés. La question essentielle est : pourquoi le gouvernement n’a-t-il réussi à trouver les conditions du dialogue pour que l’issue de ce conflit soit politique car elle ne peut pas être policière ? »

Globalement, « entre 70 % et 80 % » de la population soutient la police comme institution, indique le politologue Jacques de Maillard. « Il y a une reconnaissance, dans les pays d’Europe de l’Ouest, de l’utilité de la police, dit de son côté Sebastian Roché. Mais le chercheur pointe, en France, « un faible taux de satisfaction de la police : les gens trouvent, en général, le service médiocre et la police est souvent discriminatoire par rapport aux autres pays de l’Union européenne. Parallèlement, une confrontation particulière s’exprime, de longue date, en banlieue. Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est le regard critique de la France de villes moyennes et du bas des classes moyennes. Une France « blanche », qui n’a pas l’habitude d’être en conflit avec la police comme peuvent l’être les habitants des banlieues. Ce sont des tensions nouvelles qui se sont ajoutées à ce que l’on connaissait. »

Ceux qui rejettent totalement la police sont-ils nombreux ? « Pas du tout, répond Sebastian Roché. Ils ne sont qu’une toute partie de la population à la considérer comme un ‘chien de garde du capitalisme’. D’une manière globale, rares sont ceux qui considèrent qu’on n’a pas besoin de la police car en Europe de l’Ouest, l’État est l’État policier mais aussi l’État social. Seuls les anarchistes ne veulent pas du tout d’État et donc de police. »

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« Nous sommes dans un mouvement des Gilets jaunes durable » (La Dépêche)

La Dépêche. Publié le
https://www.ladepeche.fr/2019/03/24/sebastian-roche-nous-sommes-dans-un-mouvement-des-gilets-jaunes-durable,8087641.php

Sébastian Roché est directeur de recherche au CNRS, politologue, et auteur de De la police en démocratie (Grasset, 2016).

L’annonce d’un gros déploiement de forces de l’ordre et l’interdiction de rassemblement dans certains lieux peuvent-elles expliquer cette baisse du nombre d’incidents ?

C’est difficile de trancher. Il y a plusieurs hypothèses. Il est certain que la mobilisation plus importante de policiers et gendarmes a dû jouer un rôle. Je ne pense pas que la menace d’utiliser les LBD ait pu avoir un impact. Nous avons vécu des samedis très violents alors que ces armes avaient été utilisées. Je constate qu’un certain nombre de cortèges étaient annoncés. C’était déjà le cas la semaine dernière. Une grande partie des Gilets jaunes ne sont pas des activistes politiques. Nous ne sommes pas non plus dans uns état d’esprit insurrectionnel. Quand on compare par exemple, avec ce qui s‘est passé il y a quelques années en Egypte, on était dans ce pays dans une insurrection avec des postes de police qui étaient attaqués. On en est loin en France. Et puis, la semaine dernière, nous avions affaire à des groupes bien préparés et décidés à casser et incendier.

Le fait d’avoir recours aux militaires de l’opération Sentinelle a-t-il pu jouer un rôle ?

Je ne crois pas. Le gouvernement a fait une annonce mais Emmanuel Macron a ensuite expliqué que le recours à l’armée n’avait rien à voir avec du maintien de l’ordre. Il y avait pour lui les militaires d’un côté et les forces de l’ordre d’un autre côté. C’est impossible dans une démocratie occidentale de mêler les deux forces. Elles n’ont pas le même matériel, pas le même entraînement… Le gouvernement a fait marche arrière sans vraiment le dire. A u final, les militaires ont surveillé des bâtiments situés en dehors des zones de manifestation déclarées.

Pensez-vous qu’on peut à nouveau vivre des poussées de violence comme on l’a vécu la semaine dernière sur les Champs-Elysées ?

Jusqu’alors le mouvement a décliné avant de repartir. Ce qui est sûr, c’est qu’on a l’impression de vivre quelque chose de durable. Si on m’avait demandé en janvier et même en février si le mouvement allait durer, j’aurais dit non. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a un mécontentement. La mobilisation est finalement de petite taille mais elle s’exprime de façon régulière et continue et des petits groupes créent des dommages. Tout cela est difficile à prévoir.

On évoque la fatigue des forces de l’ordre après ces 19 samedis : est-ce une réalité ?

Les Gilets jaunes peuvent se permettre de ne pas manifester un samedi. Les gendarmes et policiers sont eux, mobilisables. Il y a de la fatigue, du stress et aussi de l’exaspération de devoir toujours être disponibles. On ne voit pas la fin du mouvement. Une partie des syndicats de policiers renvoie la balle vers le gouvernement. Il y a beaucoup de victimes parmi les policiers et parmi les Gilets jaunes. L’image de la police est affectée. Il faudra du temps pour oublier.

Maintien de l’ordre: «On ne peut pas parler d’ultraviolence alors qu’il n’y a pas de mort» (L’opinion)

Spécialiste de la police, Sebastian Roché ne croit pas à un changement radical des techniques de maintien de l’ordre et plaide pour la « désescalade » avec les Gilets jaunes

Les Faits. Emmanuel Macron et son gouvernement « assument » les risques d’un durcissement de la répression des violences commises lors des manifestations des Gilets jaunes, notamment de l’usage d’armes intermédiaires comme les lanceurs de balle de défense (LBD). « Jusqu’à présent, nous avons voulu faire très attention et nous voulons toujours faire très attention aux débordements, aux accidents, à la sécurité des personnes », a déclaré le Premier ministre, Edouard Philippe, lundi sur France 2. « Mais nous constatons que le déchaînement de violence justifie une réponse ferme. Je l’assume.»

Sebastian Roché est l’un des meilleurs spécialistes français des questions de police. Directeur de recherche au CNRS, Sciences Po Grenoble, auteur de nombreux ouvrages, il a fait paraître, en 2016, De la police en démocratie (Grasset). Il a récemment publié dans l’Opinion une étude comparative sur les techniques de maintien de l’ordre en lien avec la démocratie.

Comment réagissez-vous aux annonces sécuritaires du Premier ministre après l’acte XVIII des Gilets Jaunes ?

Ce qui me frappe depuis décembre, c’est la dramatisation de la part des autorités. On parle de factieux qui veulent renverser la République, d’actes criminels, de volonté de tuer. Je connais bien des pays comme la Turquie, l’Egypte ou la Tunisie : je peux vous assurer que, ayant en tête ce que j’ai observé là-bas, ce que nous vivons ne correspond pas aux mots qui sont employés. Certes, des manifestants veulent converger vers les lieux de pouvoir, mais confondre cela avec une insurrection armée, c est, au minimum, une erreur d’appréciation. Nous ne sommes pas en guerre civile !

Interrogée lundi par l’Opinion, la députée LREM Aurore Bergé parlait lundi de « terrorisme urbain »…

C’est ridicule.

On observe pourtant une radicalisation d’une partie des gilets jaunes…

Le mouvement des gilets jaunes a désormais une mémoire des manifestations au cours desquelles les forces de l’ordre ont fait un usage immodéré des LBD ou des grenades de désencerclement, un usage justifié par les discours sur les «factieux». Il y a aujourd’hui des «ultra-jaunes», qui sont le résultat de cette histoire récente et le produit d’une confrontation politique. C’est pour une part le résultat de cette volonté d’antagoniser.

On peut donc parler de radicalisation?

Je suis prudent avec ce mot. Aujourd’hui, tout le monde est «radicalisé» ! On confond colère et radicalisation. Des «radicalisés», ce sont des gens engagés dans un combat politique avec comme moyen une violence mortelle. Là, nous avons des gens en colère, désorganisés, parfois brutaux et destructeurs.

Comment jugez vous le limogeage du Préfet de Police ?

C’est sans doute une manière de ne pas interroger la stratégie mise en oeuvre par le ministre. Car finalement Michel Delpuech ne s’est pas si mal débrouillé. Il y a évidemment des points faibles, comme le nombre de blessures irréversibles, mais il y a un point fort : pas de mort ! Il faut utiliser les bonnes catégories juridiques : destructions, dégradations, coups et blessures, homicides… Deux bâtiments brûlés et des destructions matériels, ce n’est pas «Paris brûle-t-il ?» Si on emploie le terme d’ultraviolence alors qu’il n’y a pas de mort, que nous restera-t-il dans le vocabulaire pour penser des situations où l’on relève, parmi les manifestants, des personnes tuées d’une balle dans la tête comme sur la place Tahrir au Caire ou quand on met le feu, au sens propre du terme, à la direction de la police ?

Pour les prochaines manifestations, le ministère de l’Intérieur parle désormais d’«aller au contact» avec les casseurs. Est-ce un changement de doctrine policière ?

On est surtout dans la recherche d’innovations sémantiques… Comme le président de la République a dû revenir du ski, il fallait bien annoncer ce que l’on appelle des «mesures fortes». Sur le terrain, je ne suis pas sûr que les techniques policières vont beaucoup changer : on va retrouver la sanctuarisation de certaines sites, les nasses et les interpellations par des unités dédiées, comme les DAR, déjà sur pied. Il manque l’encadrement des cortèges, mais comme il n’y a pas vraiment de cortèges…

Samedi, les CRS sont restés en protection autour de l’Elysée plutôt que d’intervenir sur les Champs-Elysées. Est-on retombé dans les travers d’un dispositif trop statique ?

Il y a probablement eu une surprotection du Palais de l’Elysée. Cela provient de la méprise, sans doute sincère, quant à la menace que les Gilets Jaunes représentent pour les institutions du pays. En France, nous sommes beaucoup dans une bataille symbolique. Veulent-ils vraiment renverser la République, comme certains les en accusent ? Lorsque l’armée turque a fait une tentative de coup d’Etat contre le président Erdogan, l’aviation a bombardé le Parlement. C’est assez différent.

Vous êtes un partisan des techniques policières de désescalade lors des manifestations. Au vu de la situation sur le terrain, est-il encore possible de les mettre en oeuvre ?

Oui et pas seulement sur le terrain. Cela passe d’abord par le dialogue politique. Or celui-ci fait défaut car le gouvernement n’arrive pas à l’établir avec la masse des Gilets Jaunes, même si une partie des participants aux manifestations le refuse. Pour établir le dialogue, en vue de la désescalade, il faut exprimer de l’empathie, par exemple vis à vis des manifestants blessés. Mais le ministre Castaner les traite de brutes épaisses et ne soucie que des « bons » blessés, les policiers. Ensuite, il faut établir une meilleure communication sur le terrain. C’est possible, comme le Préfet de Police était parvenu à le faire lors des manifestations du 1er mai, en gérant la mise à distance des casseurs tout en procédant à des interpellations. Il s’agissait d’éviter les blessés chez les forces de l’ordre et les manifestants en contenant les dégâts matériels. Ce n’est, semble-t-il, plus la méthode désormais souhaitée par le gouvernement.

« Gilets jaunes » : « Il y a très peu de violences, mais des destructions, le vocabulaire n’est pas adapté » (France Info)

https://www.francetvinfo.fr/economie/transports/gilets-jaunes/gilets-jaunes-il-y-a-tres-peu-de-violences-mais-des-destructions-le-vocabulaire-n-est-pas-adapte-affirme-le-sociologue-sebastien-roche_3238877.html

France Info – Mis à jour le publié le

Directeur de recherche au CNRS, Sébastian Roché pointe « les destructions extrêmement spectaculaires »  en marge de la mobilisation des « gilets jaunes », samedi à Paris. Il estime que c’est là « le résultat du choix de l’épreuve de force ».

Après le saccage des Champs-Élysées samedi, en marge de la mobilisation des « gilets jaunes », le directeur de recherche au CNRS et auteur de De la police en démocratie (Grasset) Sébastien Roché estime lundi 18 mars sur franceinfo que « le vocabulaire » n’est pas adapté pour décrire ces incidents. S’il y a « beaucoup de saccages et de destructions », il y a « très peu de violences », assure-t-il : « C’est peut-être un miracle, mais il n’y a aucune personne qui a été tuée à Paris samedi, ni la semaine d’avant ».

franceinfo : Édouard Philippe a reconnu des « dysfonctionnements » du côté des forces de l’ordre samedi. Quels sont-ils, selon vous ?

Sébastian Roché : Il y a des problèmes, évidemment, mais on n’est pas du tout dans la description qui en est faite. On entend parler parfois des « gilets jaunes » comme de terroristes, on dit que la République est en danger, qu’il y a des factieux qui sont là pour tuer… Ce n’est pas du tout la situation qu’on a en France. C’est peut-être un miracle, mais il n’y a aucune personne qui a été tuée à Paris samedi, ni la semaine d’avant. Il n’y a pas de blessés graves en masse. Il y a eu de la part de la police un certain nombre de violences, mais on n’est pas dans la situation explosive qui ressemble, même de loin, à celle des révolutions. Mais il y a des problèmes qui sont de l’ordre des choix politiques et tactiques […] Il y a un équilibre difficile à trouver entre la protection des symboles (l’arc de Triomphe, l’Elysée), la protection des commerces et la protection de la liberté de manifester, et aussi de l’intégrité des manifestants qu’on ne peut pas continuer à éborgner comme on l’a fait. Aujourd’hui, l’équilibre n’est pas parfait mais il y a un opportunisme politique dans les critiques qui sont faites du maintien de l’ordre qui va au-delà de ce qui est raisonnable.

Ces violences ne sont pas le symptôme de problèmes ?

Il y a très peu de violences, il y a beaucoup de saccages et de destructions. Le vocabulaire n’est pas adapté. On a de l’agressivité, qui n’est pas la même chose que de la violence, quand les gens sont blessés avec des blessures irréversibles voire des décès, et après, il y a des destructions. Et ce que l’on a, ce sont des destructions extrêmement spectaculaires […] et politiquement le gouvernement est obligé de réagir. On est entraîné dans une sorte d’épreuve de force. Est-ce que la police aurait pu mieux faire ? Probablement. Mais on n’est pas dans une situation où Paris brûlerait partout sans qu’il n’y ait plus aucune forme de gouvernement. Donc, de ce point de vue-là, la préfecture a efficacement protégé ce qui est le plus précieux : la vie.

Le gouvernement a-t-il suffisamment analysé le mouvement des « gilets jaunes »?

Le choix du gouvernement a été l’épreuve de force. A partir de début décembre, sentant qu’il pouvait être débordé, ç’a été la sortie des blindés, des hélicoptères, des chiens, des BAC [brigade anti-criminalité], des CRS et des gendarmes mobiles partout en France, parfois même plus de policiers et de gendarmes que de manifestants. Et dans cette épreuve de force, il y a une dramatisation par le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner, et beaucoup de blessures. Tout cela créé une colère et aujourd’hui, on est dans le résultat du choix de l’épreuve de force. Le gouvernement dit : « plus de force légale », et de l’autre côté [du côté des « gilets jaunes »] on a aussi plus de force. Donc on a une confrontation extrêmement périlleuse, et c’est encore une fois un miracle qu’on n’ait pas plus de personnes mortes que cela.

« Le coût humain du maintien de l’ordre doit être pris en compte »

La Croix Recueilli par Annabelle Perrin , le 08/03/2019 à 18h08

Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences-Po Grenoble et auteur de De la police en démocratie (Grasset, 2016).

« Contrairement à ce qu’on entend, il n’y a pas de doctrine de maintien de l’ordre en France – et c’est bien dommage, mais une tradition et des modes de travail, ce qui est différent. De plus en plus d’organismes internationaux, comme le Conseil de l’Europe, les défenseurs des droits et l’ONU, alertent sur un problème du maintien de l’ordre par la police française. Quand allons-nous prendre la mesure de la question ? 

On ne peut sûrement pas éviter les blessures lors des manifestations qui deviennent violentes. Il y en a aussi dans les autres pays d’Europe. Mais la grande différence avec l’Espagne, l’Allemagne ou l’Angleterre, c’est qu’en France, plusieurs dizaines de cas de lésions sont irréversibles. Compter le nombre de blessures ne suffit pas, il faut parler de leur gravité. Aujourd’hui, des hommes et des femmes sont mutilés. Ouvrir des enquêtes et saisir l’IGPN ne réparera pas les dommages causés aux citoyens. Perdre une main, c’est pour toujours.

Le coût humain du maintien de l’ordre est mis de côté par le gouvernement. Il analyse l’utilité des armes au vu de leur utilité tactique, pour l’action dans une situation donnée. Mais cela omet la prise en compte des dommages humains. Comment chiffre-t-on ce que vaut une main ? Un œil ? Le handicap d’une personne toute sa vie. La souffrance causée aux citoyens par les armes est insuffisamment prise en considération. Et contrairement à l’Espagne qui a interdit le LBD au septième œil perdu, l’Angleterre qui a proscrit son utilisation même pendant les émeutes de 2011 et l’Allemagne qui en a interdit l’utilisation pendant les manifestations très tendues lors d’un G8, en 2007.

Alors oui, le LBD peut servir une tactique. Mais à quel prix ? Les autres pays Européens, les plus démocratiques, n’autorisent pas le LBD même quand ils sont sous pression. Car ils estiment que cette arme va faire plus de mal. J’appelle cela la question du droit moral de l’État. Peut-il se donner le droit de mutiler ses citoyens ?

Enfin, il y a des comportements humiliants de la police qui posent question. Voir des étudiants à genoux pendant plusieurs heures à Mantes-la-Jolie, mais aussi des policiers qui piétinent un gilet jaune, comme si c’était un trophée de chasse, ont une forte portée symbolique. Comment s’étonner de l’émoi que cela cause ?

Heureusement, les organismes de protection des droits de l’homme montent au créneau. Et que des médecins mettent sur la place publique des dangers liés à l’utilisation de ces armes en documentant leurs effets destructeurs. Un gouvernement, dans une démocratie, ne peut rester sourd face à tous ces avertissements. »

Violences à Grenoble, le “reflet des tensions entre jeunes et policiers dans les quartiers”

Par France 3 Alpes. Publié le 07/03/2019. France 3 régions https://france3-regions.francetvinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/isere/grenoble/violences-grenoble-reflet-tensions-entre-jeunes-policiers-quartiers-sociologue-s-roche-1634788.html

Directeur de recherche au CNRS, Sébastian Roché connaît bien le phénomène des émeutes urbaines. Pour lui, les violences qui ont éclaté à Grenoble après la mort de 2 jeunes s’expliquent largement par la tension entre adolescents et policiers dans les quartiers.

Comment expliquer la violence qui s’est emparée du quartier Mistral depuis la mort de 2 jeunes dans un accident de scooter ? Quel message envoient les jeunes qui brûlent des voitures et qui ciblent les forces de l’ordre ? Comment la fièvre peut-elle retomber ? Pour le sociologue Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS et enseignant à Science-po Grenoble, la confiance entre les jeunes et la police est largement rompue.

Sebastian Roché a longuement travaillé sur le phénomène des émeutes urbaines et sur les rapports entre les jeunes et la police. Une enquête réalisée auprès de milliers d’adolescents à Grenoble et à Lyon, mais aussi en Allemagne. Selon lui, les pratiques policières sont très différentes entre les 2 pays et elles expliqueraient largement l’hostilité des jeunes des quartiers français envers la police.

Pour Sebastian Roché, les contrôles d’identité « centrés sur une minorité ethnique » sont en partie responsables de la « colère » des jeunes. « Des contrôles contreproductifs » écrivait déjà le chercheur dans un article publié en 2018 dans le magazine « Pour la science ».

Dans le quartier Mistral de Grenoble, comme souvent au début des émeutes urbaines, c’est la mort de 2 jeunes qui voulaient fuir la police qui a tout déclenché. « Plus il y a de tués, plus il y a de colère et plus il y a de possibilité de s’identifier »explique encore Sébastian Roché.

Les « émeutiers » peuvent être des proches des victimes (famille, amis) mais pas seulement. Pour le chercheur, ce sont en fait souvent ceux qui « s’identifient aux victimes » et notamment des « jeunes des minorités ethniques« . Pour Sebastian Roché, « ce qui met le feu », « c’est le sentiment d’injustice et de l’impunité de la police ».

Comment la fièvre peut-elle retomber ? Difficile à dire admet le chercheur. Malgré les appels au calme lancés ces derniers jours par les proches d’Adam et de Fatih, les 2 jeunes mort dans l’accident de scooter, les violences se sont poursuivies ces dernières nuits dans le quartier Mistral. Des dizaines de voitures ont ainsi été incendiées depuis samedi soir et les forces de l’ordre et les pompiers sont régulièrement visés par des jets de projectiles.

Le risque principal, c’est « la contagion » à d’autres quartiers analyse Sebastian Roché. Une contagion pour l’instant limitée même si plusieurs véhicules ont été incendiés en début de semaine à la Villeneuve, à Echirolles ou encore à Saint-Martin-le-Vinoux.

« En France, la démocratisation de la police n’est pas achevée » Le Monde

Sebastian Roché, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), est un spécialiste de la police. Il a notamment publié De la police en démocratie (Grasset, 2016). Pour le chercheur, nier les violences policières comme le fait le ministre de l’intérieur est une conception contestable de la protection des droits fondamentaux. Et l’idée que le maintien de l’ordre « à la française » est un modèle dans le monde n’a pas de base sérieuse.

 

Le Monde, Propos recueillis par Nicolas Chapuis / 31 janvier 2019

 

Le lanceur de balles de défense (LBD) est très critiqué en raison des nombreux blessés que son usage, par les forces de l’ordre, occasionne. Pourquoi le ministre de l’intérieur, Christophe Castaner, défend-il aussi ardemment son utilisation ?

Analysons la dimension morale des positions qu’il tient : peu de valeur est donnée au bien-être et à la sécurité des manifestants, peu de considération est accordée aux blessés graves, aux mains perdues, aux yeux détruits… L’égalité devant la douleur n’est pas reconnue. Il y a d’un côté les « mauvais blessés » – les manifestants – et, de l’autre, les bons blessés – les policiers et les gendarmes.

Il l’a dit, il n’y a « pas de violence » de la part des forces de l’ordre. Dire que l’emploi de cette force est nécessaire signifie que blesser est une chose utile et juste. Pourquoi chercher à empêcher une bonne chose ? C’est une conception contestable de la protection, par l’Etat, des droits fondamentaux, au premier rang desquels on trouve l’interdiction des traitements inhumains ou dégradants.

Sa défense du LBD répond à la question « à quoi l’Etat a-t-il droit ? ». Le choix de ce que le gouvernement s’autorise, ou non, à faire aux citoyens exprime les droits qu’il juge bon de leur reconnaître ou de leur dénier – droits qui sont ensuite codifiés par la loi. Le fait de tuer est clairement jugé comme étant une ligne rouge, et c’est un acquis précieux que la police s’en tienne à cette ligne, on ne doit pas l’oublier. Mais le fait de mutiler n’en est pas une. Ceci signifie que c’est moralement acceptable.

 

Selon les forces de l’ordre, le LBD 40 est indispensable pour se sortir de situations d’ultraviolence sans faire usage de l’arme à feu. L’usage de cette arme est-il un mal nécessaire ?

En Europe, beaucoup de pays gèrent les foules et les groupes radicaux sans arme à feu et sans arme intermédiaire, et ils ne tuent pas pour autant des manifestants. De plus, plusieurs gouvernements ont révisé leurs positions : en Espagne, la Catalogne a par exemple banni le LBD après l’épisode de dispersion de la manifestation des « indignés » sur la Puerta del Sol, à Madrid.

Permettre de tirer sur la foule avec des armes à « létalité réduite » (LBD, grenades diverses, etc.) est une décision politique. Il ne s’agit pas pour autant de laisser penser que le système français est le pire du monde ou que nous vivons dans une dictature. Comparativement au Venezuela ou à l’Egypte, notre police est, évidemment, bien plus démocratique. Mais à qui veut-on se comparer ? A ces pays-là ou aux pays du nord de l’Europe, comme le Danemark ou l’Allemagne, qui font beaucoup mieux que nous sans les LBD ?

On doit reconnaître les limites de notre système sans le caricaturer excessivement. Malheureusement, cette approche nuancée a du mal à être entendue. Comme toutes les polices des pays où j’ai travaillé – la Turquie, l’Egypte ou l’Italie –, la police française pense qu’elle est la meilleure. L’idée que le maintien de l’ordre « à la française » est un modèle dans le monde n’a, pourtant, pas de base sérieuse : aucun classement n’a jamais été réalisé. C’est une légende, un imaginaire professionnel.

Quels sont les enseignements que l’on peut tirer de l’observation des techniques de maintien de l’ordre de pays du nord de l’Europe ?

Les pays du Nord ont mené une réflexion en profondeur à partir des années 2000 sur le maintien de l’ordre. Ils sont partis des prémices que le but n’est pas de s’armer plus pour la confrontation, mais de la prévenir. Non seulement ils ne veulent pas tuer, mais ils veulent éviter les blessures irréversibles. Dans ces démocraties qui sont plus approfondies que la nôtre, les standards policiers sont plus élevés.

Je suis frappé, au Danemark, par la nature du référent central de leur formation : dès le premier jour, la recherche de la confiance des citoyens est au cœur des enseignements, et ce pendant trois ans. L’idée est que le policier doit mériter la confiance, qu’il est redevable.

En France, en revanche, la démocratisation de la police n’est pas achevée. La durée de la formation est moins longue et nous insistons sur les gestes professionnels et sur les aspects légaux et techniques, sans prendre le temps nécessaire pour définir ce que devrait être la police dans une démocratie. Notre problème de fond, c’est que nous concevons la police comme une institution « régalienne ». Si la police est celle du roi, si elle est conçue pour répondre à l’exécutif, l’essentiel est qu’elle satisfasse le prince.

Si la police est, en revanche, celle du citoyen, la question des blessures qu’elle lui inflige, celle des outils dont on la dote et celle des doctrines qu’on lui enseigne deviennent pertinentes. Nous devons relever nos exigences : une police reflète une conception de l’exercice du pouvoir.

Des caméras pour les policiers armés de LBD : « C’est trop tard »

Le politologue spécialiste de la police et directeur de recherche au CNRS Sébastian Roché réagit à l’annonce de Christophe Castaner.

L’Obs – Par

C’est pour plus de « transparence », a annoncé mardi le ministre de l’Intérieur. Samedi, pour l’acte 11 des « gilets jaunes », une partie des forces de l’ordre dotées de LBD (lanceurs de balles de défense) seront équipées, en outre, de caméras-piétons. « Libération » décomptait lundi, sur 109 blessés graves parmi les « gilets jaunes » et les journalistes, 78 blessés par des tirs de LBD, et au moins 15 victimes ayant perdu un œil. Ces petites caméras – 10.000 début 2019 selon Gérard Collomb il y a un an –, devant être actionnées « au moment de l’usage des LBD », avec la « réserve », a précisé Christophe Castaner, des moments où les forces de l’ordre seraient agressées. Qu’en pense Sébastian Roché, politologue spécialiste de la police et directeur de recherche au CNRS* ? « L’Obs » l’a questionné.

Que pouvez-vous nous dire sur cette annonce du ministre de l’Intérieur et sur l’efficacité de cet outil ?

C’est une décision d’un ministre en difficulté qui tente finalement de reconnaître qu’il y a un problème sans l’admettre complètement. S’il n’y avait pas de problème, il n’y aurait pas de raison de rappeler aux policiers les règles d’usage des armes intermédiaires, ni d’introduire des éléments supplémentaires pouvant permettre d’établir leur bon fonctionnement. En outre, l’utilisation possible d’un tel dispositif technique permet a posteriori de pouvoir juger si un agent a respecté le cadre légal.

Cela signifie par exemple qu’en cas de tir dans la tête ou l’œil, une enquête aura lieu et un magistrat tranchera sur la responsabilité dans l’usage de la force. A-t-elle effectivement été nécessaire et proportionnée ?

Mais cette mesure intervient trop tard : les personnes ont déjà été blessées de manière irréversible. C’est une mesure qui permet de punir, pas de prévenir.

Or il serait souhaitable qu’on fasse évoluer la doctrine du maintien de l’ordre en France ainsi que l’équipement des forces de l’ordre. Il serait intéressant de réfléchir en amont sur ce qui permettrait d’éviter que des gens perdent un œil et d’éviter d’avoir à emmener des policiers au tribunal. Il serait plus intéressant, aussi, de rechercher la responsabilité politique, celle de celui qui conçoit le système, et l’inciter à réviser sa copie, mais c’est évidemment plus coûteux.

Selon le ministre, les caméras doivent être actionnées « au moment de l’usage des LBD ». « RTL« , qui s’est procuré un télégramme sur les conditions d’utilisation, précise qu’un système permettant de fixer la caméra sur le LBD plutôt que sur l’agent est à l’étude. Et Christophe Castaner indique aussi que l’absence de vidéo ne sera pas un motif de sanction.

On cherche à avoir des images afin qu’elles puissent être examinées par une tierce partie, en l’occurrence un magistrat qui va juger et, en fonction, punir ou non.

Les modalités de mise en œuvre de la vidéo sont-elles bonnes ? Elles sont évidemment problématiques.

Il devrait y avoir une impartialité dans les mécanismes même d’enregistrement, ce qui n’est pas le cas. La non continuité de l’enregistrement pose problème. On peut y remédier – ce que font d’autres polices – en permettant un enregistrement en continu et, en cas de déclenchement par l’agent, une mémorisation de la minute qui précède. Là, d’après ce que l’on comprend, l’enregistrement démarre au temps T. Ce n’est pas la même chose.

Il est question de ces caméras depuis plusieurs années. En avril 2015, Manuel Valls avait notamment annoncé leur généralisation en cinq ans. Le dispositif, testé par plusieurs municipalités, est notamment utilisé aux Etats-Unis. Avec quels résultats?

Des expériences sont menées dans différentes municipalités, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne principalement. Avec des résultats variables. Certaines villes ont enregistré une importante diminution des frictions, d’autres non. Certaines études se contredisent. Il faut dire que cela dépend, bien sûr, du type de matériel utilisé, de la formation des policiers, et des instructions données par l’encadrement.

Plusieurs syndicats de police, interrogés par « l’Express« , ne cachent pas leur scepticisme quant à cette annonce, sur sa faisabilité notamment. L’un d’eux évoque une décision « prise un peu à la va-vite », pour un autre « c’est un peu de la communication, une mesure de circonstance ».

Ce n’est pas faux. L’urgence pour le ministre est de communiquer, pas de régler un problème qui ne peut pas l’être dans l’instant, celui de la violence policière et celle des « gilets jaunes » (et, bien sûr, pas de tous les protagonistes, ni chez les uns ni chez les autres).

Comment distribuer les équipements en caméra, à qui les donner en priorité ? Les problèmes logistiques sont nombreux.

Malgré les nombreux blessés, contrairement à d’autres pays européens et malgré les préconisations répétées du défenseur des droits, il n’est pas question, pour l’heure, de suspendre l’utilisation du LBD en maintien de l’ordre en France. Ni des grenades GLI-F4. Comment l’expliquez-vous ?

Changer un modèle de police est très compliqué. Si vous changez l’équipement, vous changez la doctrine sous-jacente au maintien de l’ordre qui se fait avec cet équipement. Vous mettez donc sur la table un gros projet extrêmement consommateur de temps et d’énergie, qui va nécessairement conduire le ministre à un face-à-face compliqué avec les organisations syndicales majoritaires.

Quand il a été simplement question d’afficher le numéro d’identification des agents sur leur uniforme, cela a provoqué un tollé unanime des organisations syndicales qui y ont vu de la défiance.

Alors qu’il s’agissait d’une pratique qui avait déjà existé en France. Toutes les modifications, même les plus bénignes, vont être l’objet d’un conflit politique et syndical préjudiciable au ministre car le pouvoir politique est en situation de faiblesse. Ce n’est pas impossible, mais ça supposerait qu’il y ait un projet politique pour la police et en France il n’y en a pas.

Pour quelles raisons selon vous ?

Il y en avait un dans le programme d’Emmanuel Macron, il y en avait un aussi dans celui de François Hollande. Mais malheureusement l’histoire se répète : les candidats affichent des volontés – peut-être sincères – de changer le système de police français, de le faire progresser et de le démocratiser, puis une fois aux manettes ils oublient ces promesses qui paraissent bien secondaires par rapport à d’autres problèmes. Le système français fait du surplace, ce qui explique la très médiocre performance de la police française comparée à ses voisines européennes.

* Sébastian Roché a publié « De la police en démocratie », aux éditions Grasset, en 2016.

Propos recueillis par Céline Rastello

Maintien de l’ordre : «Des armes pas adaptées»

Interview. La dépêche, publié le 19/01/2019

Sécurité – Sebastian Roché, Directeur de recherche au CNRS, politologue et auteur de «De la police en démocratie».

Quelle est la problématique avec les lanceurs de balles de défense (LBD) ?

C’est un problème de santé publique car l’Etat met en danger la vie des citoyens. Mais ce n’est pas qu’un débat français. On évoque sa dangerosité vue l’abondance de son usage. Et donc l’abondance de blessés. Il y a au moins une quarantaine de personnes mutilées depuis deux mois. Car la particularité des blessures du LBD est qu’elles sont irréversibles. Quand vous perdez votre œil, il n’y a pas de retour en arrière. Cela ne se compare pas avec des jours d’ITT. Des collègues de Berkley, aux Etats-Unis, ont fait une méta-analyse et sont arrivés à des conclusions proches de celles du Défenseur des droits en France. À voir les blessures, pour eux, cette arme n’est pas adaptée au maintien de l’ordre.

Pourquoi de tels débordements ?

Le LBD est normalement une arme défensive mais quand on voit que des journalistes reçoivent des tirs, on se doute bien qu’il peut y avoir d’autres utilisations. On n’a pas encore vu un journaliste attaquer un policier avec sa plume. Donc il y a beaucoup de tirs défensifs, mais aussi des tirs offensifs. Depuis les années 2000, un certain nombre de pays se sont posé des questions pour s’améliorer. En France, on a les fondamentaux mais on ne réfléchit pas sur le modèle, on réfléchit sur le côté technique, sur les outils, en augmentant la qualité des armes, des moyens. Il doit également y avoir un souci dans le renseignement. Car quand la police est dépassée et peut ainsi avoir besoin d’utiliser tout son arsenal, c’est qu’elle a mal anticipé. Si c’est le cas, c’est que les services de renseignements n’ont pas été efficaces.

Quelles sont les alternatives au LBD ?

L’arme est la conséquence d’un choix tactique et d’une philosophie de maintien de l’ordre. En Allemagne par exemple, on utilise beaucoup les canons à eau pour empêcher la foule d’approcher des endroits protégés. Mais il faut surtout trouver un équilibre entre «ordre» et «liberté». Cela ne passe d’ailleurs pas forcément par l’équipement. La doctrine de désescalade est née de cette recherche. Il faut chercher à diminuer l’intensité de la confrontation. Cela a amené à fragmenter l’idée de foule. Ensuite, on va guider les cortèges pour qu’ils restent en mouvement. En France par exemple, il y a eu un blocage à l’arc de Triomphe. Forcément, sans déplacement, cela crée des tensions, des conflits, des heurts et donc des blessés.

«C’est toute la doctrine du maintien de l’ordre qu’il faut réinventer»

Libération, interview par Chloé Pilorget-Rezzouk — 17 janvier 2019 à 21:06

La France autorise encore ses forces de l’ordre à user du LBD. Qu’est-ce que cela dit de notre doctrine du maintien de l’ordre ?

Nous ne sommes pas sortis de la conception du maintien de l’ordre telle qu’elle a émergé au XIXe siècle, avec l’apparition de la République, et qui tente de concilier la défense de l’ordre avec le respect des libertés fondamentales. Jusqu’où le pouvoir peut-il être violent avec la foule pour maintenir l’ordre ? Et quel niveau de désordre est acceptable lors d’une manifestation ? Tous les pays d’Europe de l’Ouest partagent ce cadre général. Et partout, éviter de tuer les manifestants est une priorité. Mais ce qui est propre à la France, c’est le phénomène d’isolement de la police. Comme un fil électrique entouré d’une gaine, la police est une organisation isolée qui répond à l’exécutif, et seulement à l’exécutif. Il y a peu, voire pas de lien avec la population. Bien sûr, cela se traduit dans la manière de concevoir et d’exécuter le maintien de l’ordre, comme on le voit très bien aujourd’hui.

En quoi cette approche diffère-t-elle d’autres pays européens ?
Dans les pays nordiques, la relation entre la police et la population est basée sur une recherche de confiance. L’objectif officiel des forces de l’ordre est de préserver le contact avec la population. En ce sens, il n’est pas étonnant que ces pays soient aussi ceux où l’usage des armes intermédiaires est proscrit. Au Danemark, la proximité avec la population est ainsi au centre de la formation des fonctionnaires de police. Au Royaume-Uni, le consensus est au cœur de l’exercice, quand en Allemagne, un des slogans dit : «La police, ton ami.» Ici, on n’imaginerait même pas que le ministère de l’Intérieur puisse lancer une telle formule ! Institutionnellement, la police française est complètement aveugle à la société civile. Un agent n’est pas récompensé parce qu’il connaît bien la population – ça n’a aucune valeur professionnelle – mais parce qu’il a atteint, par exemple, un certain nombre d’interpellations.

Pour justifier le recours massif aux armes intermédiaires, l’exécutif invoque le contexte particulièrement violent…
L’Allemagne et les pays nordiques sont eux aussi confrontés à des manifestations importantes, parfois très violentes. Ce ne sont pas des pays où il ne se passe rien, mais ils abordent autrement le maintien de l’ordre. Leur modèle, dit de «désescalade», repose sur l’idée de diminuer la conflictualité. Cela suppose que les services de renseignement soient connaisseurs des profils et des motifs au cœur de la contestation. S’il est compliqué de le déterminer pour les gilets jaunes, cette difficulté n’est pas nouvelle. Cela implique aussi de ne pas faire un usage indiscriminé des LBD.

Pourquoi la France reste-t-elle le seul pays d’Europe à user des GLI-F4 ?
Cela signifie d’abord que le pouvoir estime que l’ordre peut être rétabli à ce prix, que c’est moralement acceptable. Ensuite, l’équipement est intégré aux stratégies du maintien de l’ordre. Lorsqu’on va vouloir supprimer ces grenades, les forces de l’ordre vont avoir l’impression de se retrouver nues, d’être vulnérables. Et vont se demander : par quoi les remplacer ? Il reste très difficile de changer ce qui est intégré aux pratiques. En fait, c’est toute la doctrine du maintien de l’ordre qu’il faut réinventer. Mais tout cela a un coût politique et technique élevé : il faut des réunions, il y a le risque de créer un contentieux avec les syndicats… In fine, les habitudes et le pouvoir sont deux bonnes raisons de conserver ces outils.